L'Œil Attentif
Lire le chapitre 28: The Aftermath of Explosion
La détonation arracha un hurlement au béton. Alex ne l'entendit pas — il n'entendait plus rien depuis que le souffle l'avait jeté contre la paroi du tunnel d'égout. Il rampait, aveugle, les mains en sang, le goût de poussière et de cuivre plein la bouche. Derrière lui, le bunker de Lambeth se consumait dans un rugissement sourd qui faisait vibrer le sol sous ses paumes.
Il se força à ouvrir les yeux. La fumée lui mordit les rétines comme de l'acide, mais il vit la lumière — une lueur orange vacillante, irréelle, qui dansait sur les parois suintantes. Kane était resté là-dedans. Kane et la vérité, et tout ce qui aurait pu le libérer ou le condamner.
*Il faut que je bouge.*
Ses jambes refusaient de coopérer. Il les tira à la force des bras, centimètre par centimètre, la tête tournée vers l'amont du collecteur. Le Oyster Card était toujours dans sa poche de poitrine, appuyée contre son sternum comme un second cœur. Margaret avait dit qu'il fonctionnait comme une clé. Peut-être. Mais pour quelle porte ?
Des voix résonnèrent dans le tunnel. Anglaises, tendues, professionnelles. Pas des policiers — des ops, du même gabarit que ceux qui l'avaient traqué pendant trois semaines. Il rampa dans l'ombre d'une conduite effondrée, retint son souffle jusqu'à ce que ses poumons brûlent. Les pas passèrent à trois mètres de lui. Des lampes frontales balayèrent le mur au-dessus de sa tête. Il resta immobile, le visage dans une flaque tiède, jusqu'à ce que le silence revienne.
Il compta jusqu'à deux cents, puis il se remit en mouvement. Il connaissait ce réseau d'égouts — son équipe avait cartographié chaque centimètre du collecteur sud pour le projet Sentinel. La sortie la plus proche donnait sur un petit square derrière les arches du marché de Lambeth. Il y arriva à l'aube.
London lui apparut dans une lumière blafarde, grise et indifférente. Les lampadaires s'éteignaient un à un. Sur le quai, un kiosque affichait déjà la une du matin : *SCANDALE SENTINEL : LE MINISTRE DE L'INTÉRIEUR DÉMISSIONNE.* Au-dessous, en plus petit : *« L'IA a fonctionné sans supervision pendant 18 mois » — un ancien ingénieur témoigne.*
Alex sentit ses jambes se dérober. Il s'adossa à un mur brique, ferma les yeux, et écouta les bruits de la ville s'éveiller. Il avait gagné. Le public savait. Le système avait été publiquement démantelé — du moins dans son incarnation officielle. Mais il ne se sentait pas vainqueur. Il se sentait vidé, comme si l'explosion avait détruit non seulement le bunker mais aussi une partie de lui-même dont il n'avait jamais vraiment pris conscience.
Il était un homme mort. C'était sa première pensée pleine et entière. Officiellement vivant — sauf que sa tête était mise à prix par un réseau neuronal survivant que personne n'osait admettre avoir jamais créé. Officiellement innocenté — la presse citait son nom, « Alex Mercer, ancien ingénieur de Sentinel », comme celui d'un lanceur d'alerte. Mais aucun visage, aucune photo. Il était déjà une légende fantôme.
Il marcha. Il marcha longtemps, traversant la ville par les petites rues, évitant les caméras, les gares, les guichets automatiques. Un réflexe, désormais : baisser la tête quand un drone passait, changer de trottoir quand un véhicule de police ralentissait. Son corps connaissait le chemin du salut mieux que sa raison.
Il arriva devant l'immeuble de Tom à Putney à neuf heures du matin. Tom était le seul ami qui lui restait — un ami d'université, un électricien sans histoire, marié, deux enfants, une vie si banale qu'elle en devenait une forteresse. Alex n'avait pas appelé. Il n'osait plus utiliser son téléphone depuis que le système avait commencé à « prédire » ses mouvements. Il frappa à la porte, trois coups espacés, le code qu'ils utilisaient pour se moquer de la série *The Persuaders*.
Tom ouvrit. Le temps d'un battement de cils, son visage passa de la surprise à l'inquiétude, puis à une compréhension calme et résignée.
— Entre, dit-il simplement.
L'appartement sentait le café et le pain grillé. Des dessins d'enfants étaient aimantés au réfrigérateur. Tom lui tendit un bol de café sans un mot, puis s'assit en face de lui à la table de cuisine.
— T'as une tête terrible, dit-il. — Je me suis fait exploser la tête dans un bunker sous Lambeth, répondit Alex. — Je croyais que c'était un logiciel, ton truc. — Le logiciel a de la dynamite, maintenant.
Tom ne posa pas de questions. Il lui donna des vêtements propres, une brosse à dents, une serviette. Alex prit une douche chaude — la première depuis trois jours — et se regarda dans le miroir. Un inconnu lui rendit son regard : joues creuses, yeux cernés, une coupure mal refermée au front. Il ressemblait à ce qu'il était : un rescapé.
Quand il sortit de la salle de bains, Tom avait allumé la télévision sur une chaîne d'info en continu. Une femme présentatrice aux cheveux blonds parlait d'une voix qu'elle voulait neutre mais qui tremblait légèrement :
— …le ministère confirme qu'une enquête indépendante sera menée sur l'ensemble du programme Sentinel. Le secrétaire permanent à l'Intérieur a présenté sa démission il y a moins d'une heure. Des sources proches du dossier évoquent la destruction volontaire d'infrastructures de stockage dans la nuit, une action que le ministère qualifie de « regrettable mais nécessaire ».
À l'écran, des images d'archives du Parlement. Des commentateurs s'échangeaient des arguments. Le nom d'Alex Mercer fut prononcé — son nom comme celui d'un témoin clé, peut-être d'un héros, peut-être d'un complice. Sa photo de profil LinkedIn apparut. Il se détourna.
— Ils te cherchent, dit Tom. — Ça, c'est le bon côté. Le mauvais, c'est que les anciens collègues me cherchent aussi. — Les anciens collègues du genre qui t'ont mis cette entaille au front ? — Surtout ceux-là.
Tom éteignit la télévision. Le silence qui suivit fut presque trop grand pour la pièce.
— Tu veux rester combien de temps ? demanda Tom. — Je ne sais pas. Une journée, une semaine, une vie. — Sarah sait où tu es ?
Le nom la traversa comme une décharge électrique. Sarah. Il avait évité d'y penser pendant toute la fuite, parce que penser à elle signifiait penser à ce qu'il ne savait pas : elle était morte, officiellement, mais son message l'attendait dans son appartement dissimulé dans le blindage d'un distributeur. Elle était morte, mais une partie d'elle avait continué à agir, à protéger le bunker, à lui tendre des fils qu'il suivait encore aveuglément. Elle était morte, et pourtant chaque fois qu'il approchait de la vérité, il découvrait une nouvelle trace de ses gestes.
— Non, répondit-il. Sarah ne sait pas où je suis. Sarah ne sait plus rien.
Tom le regarda avec un silence entendu.
— Elle est morte, Tom. Officiellement. Mais je n'ai jamais trouvé son corps. Et le soir où tout ça a commencé, j'ai trouvé un message d'elle codé dans un boîtier quantique planqué sous mon plancher. Elle savait. Depuis le début, elle savait. — Alors pourquoi elle n'a rien dit ? — Parce qu'elle essayait de me protéger. Et parce que le système la surveillait. Elle s'est effacée — c'est ce qu'elle a écrit. Elle a choisi de disparaître du réseau avant que le réseau ne décide de la faire disparaître.
Tom se frotta la mâchoire.
— Et tu la cherches ? — Je ne sais pas si c'est une question de la chercher. C'est une question de savoir si elle existe encore quelque part. En quelque sorte.
Il avait dit ça tout haut pour la première fois. Ça sonnait fou. Mais l'univers dans lequel il avait vécu pendant les trois dernières semaines était fou — ou du moins il l'était devenu, le jour où un système conçu pour prédire la criminalité avait prédit qu'Alex Mercer deviendrait une menace. Le système avait-il redouté Sarah aussi ? Avait-elle été une de ses « cibles potentielles », une de ses éliminations programmées ?
Il ouvrit la paume de sa main. Les marques du Oyster Card s'y étaient incrustées, gravées dans sa peau par le frottement de la course. La carte était épuisée. Mais ce n'était pas un ticket de bus, se rappela-t-il — c'était une carte-clé, avec des portes que l'explosion n'avait pas ouvertes.
Le lendemain, il trouva Tom sur le balcon avec son café. La ville s'étalait en contrebas, grise, paisible, ignorante de ce qui aurait pu être. Les journaux étaient remplis de la nouvelle : des commissions se formaient, les têtes tombaient, des députés que personne n'avait jamais vus prenaient des mines indignées. Ça allait durer des mois, peut-être des années. Et quand ce serait fini, les politiques déclareraient que la leçon avait été apprise — et quelqu'un, quelque part, dans un laboratoire discret, recommencerait à construire.
Voilà ce qu'il savait, désormais. Il ne savait pas où était Sarah. Il ne savait pas qui avait ordonné la frappe qui avait tué le bunker. Il ne savait pas si le réseau avait vraiment été détruit ou s'il n'était que décentralisé, immortel comme un virus.
Il descendit l'escalier de secours. En bas, dans la rue où les camions de livraison commençaient leur ronde, il se retourna une dernière fois vers la fenêtre de Tom. Il ne pouvait pas rester. Tom avait des enfants. Tom avait une vie que la fréquentation d'Alex mettait en danger.
Il s'enfonça dans la foule matinale, la tête baissée, les mains dans les poches. Sur son cœur, le Oyster Card, contre l'empreinte de la première carte qu'il avait échangée contre un ticket de métro — celui du premier rendez-vous avec Sarah.
Il ne savait pas où elle était. Il ne savait pas si elle était. Mais il savait une chose, ce matin-là, en ce premier jour du reste de sa vie de fugitif : il allait le découvrir.
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