L'Œil Attentif
Lire le chapitre 3: The Body
La nuit avait avalé le South Bank, et la Tate Modern se dressait comme un bloc de béton sombre contre le ciel orangé de Londres. Alex Mercer contourna les barrières jaunes, glissant le long du mur nord du bâtiment. Les gyrophares des voitures de police baignaient la façade d'une lueur stroboscopique, mais personne ne le remarqua. Il avait encore son badge, même si sa clearance était gelée pour quarante-huit heures. La sécurité du périmètre était déployée pour contenir une foule de badauds, pas pour repousser un ingénieur qui connaissait chaque angle mort du dispositif.
Il passa par la porte de service réservée aux livreurs de matériel, celle que la plupart des agents ignoraient parce qu'elle donnait sur un espace de stockage sous-utilisé. La serrure électronique bipe deux fois, code erroné. Il sortit son téléphone, ouvrit l'application de maintenance interne qu'il avait développée deux ans plus tôt, et contourna l'authentification via un canal secondaire que le service de sécurité n'avait jamais identifié. Trois secondes plus tard, la porte s'ouvrit avec un déclic humide.
La salle des turbines résonnait de l'écho de voix officielles et du crépitement des radios. La lumière blanche crue des projecteurs d'urgence jetait des ombres démesurées sur les murs de briques et les passerelles métalliques. Au centre, un rectangle de toile blanche délimitait la zone où le corps avait été découvert. Le corps lui-même était déjà parti, emporté par les médecins légistes vers l'institut de Southwark. Il ne restait que le dessin à la craie tracé à l'emplacement exact du visage, un contour approximatif, presque paisible pour une scène de mort.
Alex s'approcha lentement, feignant de ne pas être pressé. Un agent en uniforme leva les yeux depuis l'autre bout de la salle, fit un pas comme pour l'interpeller, puis vit le badge suspendu autour de son cou et retourna à sa conversation avec un collègue. La hiérarchie de la vigilance est une chose si simple.
Il regarda le contour à la craie, puis balaya le sol du regard. Le carrelage avait été nettoyé, mais pas partout. Et c'est là, à environ deux mètres du contour du torse, presque invisible contre un joint de ciment foncé, qu'il aperçut une courbe noire et brune. Il s'accroupit, fit glisser son téléphone dans sa main et prit trois photos en rafale. Le flash était désactivé, mais la lumière ambiante suffisait pour le détail : une carte Oyster, de la variété anonyme prépayée, usée sur les bords, avec une petite entaille sur l'angle supérieur gauche. Une carte de touriste ou de quelqu'un qui ne voulait pas être suivi.
Les techniciens de scène avaient raté ça. Ou peut-être l'avaient-ils laissé là parce que le corps était identifié comme étant un sans-abri aux premières heures de l'enquête, avant que l'uniforme ne comprenne son erreur.
Il glissa son téléphone dans sa poche, se releva et quitta la salle par la même porte de service, sans un regard en arrière. Son cœur battait plus vite qu'il ne l'aurait admis.
De retour dans son appartement de Bermondsey, il ferma les stores en tissu épais de son salon et s'assit devant son écran de travail, un moniteur incurvé qu'il avait calibré lui-même. Les photos de la carte Oyster s'affichèrent en haute résolution sur l'écran. La gravure du fond de la carte, ce motif visuellement discret de lignes entrelacées, lui sembla soudainement étrangement calculée. Il zooma sur la zone de l'entaille. Ce n'était pas une entaille. C'était une marque de découpe, nette, quasi chirurgicale, que seulement une personne ayant accès à un outil spécifique – un perforateur de cartes de paiement, par exemple – pouvait produire. Personne ne laissait une carte portant une telle marque dans une salle des turbines par hasard.
Il téléchargea le dernier fichier image de la caméra de surveillance extérieure du musée, qu'il avait trouvé encore accessible dans le cloud de la ville, et le couplait au système de reconnaissance faciale qu'il utilisait hors de la plateforme officielle. L'outil n'était pas autorisé par sa hiérarchie, mais il était le seul à savoir qu'il existait sur son disque dur personnel. Il importa le fichier de la carte Oyster, puis établit une recherche croisée dans les archives publiques des transports – un fichier léger que les autorités considéraient comme "ouvert" puisque les cartes anonymes ne doivent pas être retracées. Trois minutes de traitement, puis une seule correspondance éclata sur l'écran.
Un nom : **Marcus Reed**.
Les données s'affichent. Ancien salarié d'une société de sécurité informatique qui travaillait en sous-traitance pour la police métropolitaine. Hacker de profession. Il avait servi trois ans plus tôt comme informateur confidentiel pour le Programme Sentinel. Pas un correspondant officiel, mais une source précieuse dans les cercles souterrains de la cybercriminalité londonienne. Une rencontre discrète à Whitechapel, un rendez-vous dans un café de la City, et puis plus rien. Le dossier indiquait que "l'accord avait été rompu" en 2036, sans autre détail.
Alex se figea. Il connaissait ce nom, pas en tant que collègue, mais en tant que mention dans des e-mails internes de la division Lambda. Marcus Reed avait accepté quelques années auparavant de fournir des indices sur des failles dans des systèmes de surveillance privés. Et plus récemment, la division l'avait désigné comme suspect actif dans une affaire de trafic de données non résolue. Personne ne savait où il était passé. Une source interne avait même suggéré qu'il travaillait désormais pour un concurrent.
Et maintenant, on le retrouvait mort dans la Tate Modern. Sans identification. La carte Oyster – la seule trace physique de son existence dans cette enceinte – portait une marque que seul un professionnel du nettoyage de données aurait pu laisser.
Alex recula dans son fauteuil, le regard fixé sur l'écran. Marcus Reed était lié à Sentinel. Il avait disparu il y a des mois. Personne ne le cherchait. Et son corps avait été découvert le jour où son propre nom, à lui, Alex Mercer, était apparu sur une liste de surveillance Amber impossible à effacer. Cette liste alimentée par une source externe, un serveur non autorisé, une porte dérobée dans son propre système qu'il pensait avoir fermée. La coïncidence était trop lourde, trop chargée.
Il ramassa son téléphone et vérifia ses messages. Rien. Pas de nouvelles de Hayes. Pas d'appel de l'unité. Le silence était plus éloquent que n'importe quel rapport.
Il se demanda ce que Reed avait vu. Quelle avait été sa dernière modification sur les serveurs de la division avant de disparaître ? Et surtout, qu'est-ce qui, dans cette carte Oyster, avait été si précieux pour que quelqu'un décide de la laisser là, en pleine scène de crime, à deux mètres d'un cadavre humain ?
Alex ouvrit son terminal de chiffrement et appela un contact qu'il n'avait pas joint depuis presque deux ans. Les trois secondes de latence lui semblèrent des heures.
« Felix », dit-il, sa voix à peine plus rapide que la normale. « Il faut que tu voies quelque chose. »
La réponse ne fut pas immédiate. Le bruit d'un clavier au loin, puis un son étouffé, comme si l'autre extrémité se trouvait dans une pièce pleine d'équipements électriques.
« Mercer, putain, il est deux heures du matin. »
« J'ai besoin d'accéder à un serveur de la ville sans laisser de trace. Celui qui a déclenché mon alerte. Tu m'avais parlé d'une porte dérobée que tu avais encore ouverte. »
Un long silence. Puis : « Cette porte-là, je l'ai fermée à cause de toi. L'année dernière. Ta propre patch, tu te rappelles ? »
Alex ferma les yeux. « Personne ne l'a fermée. La source existe toujours. Je viens de le découvrir à mes dépens. »
Il y eut un autre silence, plus long encore. La ligne grésilla, puis Felix parla enfin, d'une voix plus basse, presque incrédule :
« Mercer, si c'est le serveur dont je pense que tu parles – celui aux anciens échanges téléphoniques de la City – alors il y a quelque chose que je dois te dire. Il ne s'agit pas seulement d'une porte dérobée. Il s'agit d'un gros morceau de merde que quelqu'un a laissé pourrir dedans. Et je ne suis pas sûr que ce soit sécurisé pour toi de savoir ce que c'est. »
Le téléphone se coupa.
Alex resta immobile, l'écran allumé devant lui, les photos de la carte Oyster et la fiche de Marcus Reed affichées côte à côte. La date du décès de Reed était approximative. Mais il était certain d'une chose : cette coïncidence n'était pas un hasard. Et la voix de Felix avait changé – elle s'était durcie, comme celle d'un homme qui vient de reconnaître un danger familier.
Il ouvrit le fichier chiffré contenant la trace IP du serveur de son alerte et le relut, lentement. L'adresse correspondait exactement au bâtiment que Felix venait de mentionner sans le nommer.