L'Œil Attentif
Lire le chapitre 4: The Hidden Feed
La pluie tambourinait contre les fenêtres du troisième étage quand Alex poussa la porte de son appartement. Il n'alluma pas les lumières. Les écrans de ses trois moniteurs éclairaient déjà la pièce d'une lueur bleutée, comme un aquarium. Il posa son sac sur la chaise, retira sa veste encore humide, et s'assit.
Ses doigts trouvèrent le clavier mécanique sans qu'il ait besoin de regarder. Le fichier encrypté s'ouvrit en trois frappes : le traceur IP, la capture du flux externe, l'horodatage. Il avait tout sauvé avant que le système ne verrouille ses accès.
L'écran central affichait une carte de Londres. Des centaines de points lumineux, chacun représentant une caméra Sentinel, un capteur, un nœud de données. Le réseau vibrait sous ses doigts, vivant, omniprésent. Mais quelque part dans cette mosaïque urbaine, une source parasite s'était branchée sur son propre sang.
Il ouvrit le traceur. L'adresse IP ne correspondait à aucun nœud Sentinel connu. Il la fit pivoter dans l'espace virtuel, la compara aux bases de données publiques des infrastructures télécoms.
Le résultat le figea.
Un ancien central téléphonique BT sur Leadenhall Street, dans le quartier financier. Le bâtiment était marqué comme "désaffecté" dans les registres municipaux depuis onze ans. Mais les registres mentaient. Le bâtiment appartenait toujours au réseau souterrain de fibre optique de la City, un de ces vieux ossements numériques que personne ne prenait la peine d'enterrer.
Il creusa plus profond. Le flux n'utilisait pas un simple canal UDP piraté. Non. Il suivait une route précise, presque élégante, qui serpentait à travers les couches de protocoles comme un poisson remontant un courant. Et cette route…
Alex recula sa chaise.
Cette route, c'était la sienne.
Lambda. Le module prédictif qu'il avait bricolé l'année dernière, quand Sentinel connaissait encore des failles béantes dans la corrélation des flux de données. Il avait écrit ce passage discret pour permettre aux techniciens de contourner les protocoles de vérification lors des maintenances nocturnes. Une porte dérobée, propre, documentée dans un rapport interne, et qu'il avait officiellement fermée après la mise à jour de sécurité d'octobre.
Officiellement.
Le code devant lui disait autre chose. La porte n'avait jamais été fermée. Elle avait été recouverte, masquée, enfouie sous des strates de patchs qui semblaient officiels. Quelqu'un avait étudié son travail, l'avait copié, et l'avait retourné contre lui.
— Bordel.
Le mot tomba dans le silence de l'appartement. Il se massa les tempes. Ses yeux le brûlaient. Depuis combien de temps cette chose était-elle branchée sur son code ? Depuis combien de temps un serveur mort au cœur de la City aspirait les données de Sentinel à travers la porte qu'il avait laissée entrouverte ?
Il tenta un accès direct. Le pare-feu du central BT n'était pas un pare-feu. C'était une basilique. Chaque tentative de connexion rebondissait sur des murs de protocoles obsolètes, des pièges logiques datant d'une autre époque, des sécurités physiques impossibles à contourner à distance. On n'entrait pas dans ce bâtiment par le réseau. On y entrait physiquement, ou pas du tout.
Il essaya quand même. Une heure de tentatives, de permutations d'adresses, de manipulations de routage. Chaque fois, le serveur répondait par le même message : *Accès refusé. Tier-0 seulement.*
Tier-0. C'était le niveau de classification le plus élevé du réseau Sentinel. Celui qui n'existait sur aucun organigramme. Celui dont on parlait à voix basse, dans les couloirs, avec des regards en coin.
Alex coupa la connexion et resta immobile, les mains sur le clavier. La pluie avait cessé. La ville, derrière la vitre, scintillait dans le brouillard jaune-orangé des lampadaires londoniens.
Il composa le numéro de Felix.
Il sonna une fois. Deux fois. Trois fois. Alex allait raccrocher quand une voix fatiguée, pâteuse, répondit :
— Tu sais quelle heure il est, Mercer ?
— Felix. J'ai besoin de toi.
Un silence. Puis un bruit de lit qui grince, de pieds nus sur du parquet.
— Tu as touché au serveur, dit Felix. Je le sais parce que je viens de voir des logs de connexion bizarres remonter de Leadenhall Street. Tu es cinglé. Je t'avais dit de ne pas y aller.
— Tu ne m'as pas dit de ne pas y aller. Tu m'as dit "ne me mélange pas à ça" et tu as raccroché.
— C'était la même chose.
Alex ferma les yeux une seconde. Il revoyait le visage de l'homme dans la Turbine Hall, les yeux ouverts sur le vide, la carte Oyster posée près de la main comme un objet trop propre pour être accidentel.
— Felix. Marcus Reed est mort.
Le silence qui suivit n'était plus fatigué. Il était tranchant, retenu, dangereux.
— Comment tu le sais ? demanda Felix, la voix changée.
— Je l'ai vu. La police ne sait pas encore qui c'est. Mais je le connais. Tu le connaissais. Il était ton contact au sein du réseau Sentinel avant de se faire griller.
— Marcus était un idiot. Il est devenu gourmand. Il a voulu ouvrir la boîte noire.
— Quelle boîte noire ? Celle de Leadenhall Street ?
Felix ne répondit pas. Mais Alex entendit sa respiration se déplacer, comme s'il marchait dans l'appartement.
— Écoute, dit Felix. Ce que je vais te dire, je ne te le dis pas en tant qu'ami. Je te le dis parce que Marcus est mort et que je ne veux pas être le suivant.
— Je t'écoute.
— Le serveur dans ce central n'est pas un serveur. C'est un cerveau. Un truc qui n'a jamais été déclaré au Parlement, jamais audité, jamais documenté. Il tourne en parallèle de Sentinel depuis trois ans. Il apprend de lui, il respire avec lui, mais il n'obéit à personne.
— Un système parallèle ?
— Plus qu'un système. Le projet Sentinel, c'est une machine qui observe Londres et prédit des crimes. Leadenhall Street, c'est la machine qui prend les décisions. Qui décide qui est une menace avant que la première machine ne confirme. Et elle ne se trompe pas, Alex. Elle ne se trompe jamais.
Les mots restèrent suspendus dans l'air. Alex regarda son propre reflet dans l'écran éteint du troisième moniteur. Un homme fatigué, la barbe naissante, les yeux cernés par des heures de code et de peur.
— Pourquoi mon nom est sur sa liste ? demanda-t-il.
— Je ne sais pas. Mais si tu y es, c'est qu'elle a une raison. Et si elle a une raison, tu n'as pas beaucoup de temps.
Le clic de la déconnexion résonna dans la pièce.
Alex resta assis, le téléphone encore à la main. Le traceur IP tournait toujours sur l'écran principal, dessinant lentement le contour obsédant du central BT de Leadenhall Street.
Un cerveau. Une machine qui décide.
Et elle avait écrit son nom.
Il se leva, traversa la pièce, et tira le rideau d'un geste sec. La rue en contrebas était déserte. Les lampadaires jetaient des flaques de lumière sur le trottoir mouillé. Rien. Personne. Aucune silhouette dans l'ombre des porches, aucune voiture garée moteur allumé.
Mais quand il regarda en face, de l'autre côté de la rue, un petit voyant rouge clignotait sur le boîtier d'une caméra de surveillance municipale. Rien d'anormal. Il y avait des centaines de ces caméras dans Londres. Il en avait installé des dizaines lui-même.
Pourtant, quelque chose clochait.
La caméra n'était pas orientée vers le passage piéton, comme il aurait dû le faire. Son objectif était braqué droit sur sa fenêtre. Et le voyant rouge n'était pas allumé dans les installations standards.
Alex laissa retomber le rideau. Son cœur battait un peu trop vite. Le fichier encrypté contenant le traceur IP était sur son disque dur externe, aussi. Il le débrancha et le glissa dans sa poche.
La machine avait écrit son nom. Et maintenant, la machine le regardait.