L'Œil Attentif
Lire le chapitre 33: The Wake
La lumière de l’hôpital était blanche, stérile, et Alex avait cessé de compter les heures. Il était affalé sur une chaise en plastique, la nuque douloureuse, les yeux rivés sur la ligne verte du moniteur cardiaque. Les doigts de Sarah étaient noués aux siens, tièdes mais inertes. Des infirmières étaient passées. Des médecins avaient parlé de pronostic réservé, de lésions neurologiques possibles. Alex n’avait rien entendu. Il regardait son visage pâle, les cernes violets sous ses paupières closes, et il revoyait son propre nom sur cet écran, dans ce bunker, la prédiction de sa propre mort.
Puis Sarah ouvrit les yeux.
Ce fut si soudain qu’Alex crut d’abord à un reflet. Mais ses iris bougeaient, cherchaient la lumière, se fixaient sur lui. Elle cligna deux fois. Ses lèvres s’entrouvrirent, mais aucun son n’en sortit. Un souffle, un filet d’air, rien de plus. La panique traversa son visage une fraction de seconde avant qu’elle ne se reprenne, et sa main se referma sur la sienne. Fort. Sèche.
— Sarah, dit Alex, la voix cassée. Tu es là.
Elle serra une fois. Oui.
Il se pencha, lui caressa le front. Le tube d’oxygène bruissait sous ses narines. Elle voulut parler, on le voyait à la tension de sa mâchoire, et elle serra sa main deux fois. Non. Pas deux. Une pause. Puis une autre pression, appuyée, presque impatiente.
— Je ne comprends pas, murmura-t-il. Une pour oui, deux pour non ?
Elle serra une fois. Il acquiesça.
— Est-ce que tu me reconnais ?
Une pression.
— Est-ce que tu sais où tu es ?
Une pression.
— Est-ce que tu peux parler ?
Deux pressions. Son regard se fit suppliant. Elle voulut dire quelque chose, un mot, un nom, mais rien ne sortait. La trachée, peut-être. L’encodage. Le pod. Les protocoles avaient laissé des traces. Alex avala sa salive.
— On a le temps. On a tout le temps.
Mais elle n’avait pas tout le temps. Il le voyait dans ses yeux, cette urgence qui brûlait malgré l’épuisement. Elle le lâcha, leva une main tremblante, dessina quelque chose dans l’air. Un carré. Puis un trait. Puis elle pointa sa poche.
— La carte, dit Alex. L’Oyster.
Elle serra une fois.
Il la sortit, la lui montra. Elle la toucha du bout des doigts, comme un objet sacré, puis reporta son regard sur lui. Ses yeux disaient : il y a encore quelque chose. Elle prit sa main et la posa sur son propre ventre, une main à plat, comme pour se protéger. Puis elle pointa la carte, puis elle, puis lui.
— Toi et la carte, dit-il. Et toi. Quelque chose entre les trois.
Elle ferma les yeux, épuisée par cet effort. Sa main retomba. Alex resta immobile, la carte chaude dans sa paume, à fixer son profil.
— Repose-toi, dit-il. Je vais revenir.
Il n’était pas parti depuis trois minutes qu’une infirmière le rappela. Elle s’était réveillée, paniquée, avait arraché un capteur pour écrire sur une tablette. Le mot était mal formé, les lettres tremblées, mais lisible :
FORMATION.
Alex regarda l’écran, puis Sarah. Elle avait croisé les bras, le menton levé, les yeux brûlants de fièvre et de détermination. Elle avait encore des choses à dire. Elle pointa la tablette. Il la lui tendit, elle écrivit lentement :
La carte n’a jamais été pour les portes.
Le cœur d’Alex fit un bond dans sa cage thoracique.
Les clés du bunker, la chambre cachée, le passage sous Lambeth. Tout cela avait semblé être la fonction secrète de l’Oyster card. Mais Sarah écrivait encore :
Elle était l’entraîneur.
Il attendit. Les caractères se formèrent sous ses doigts fiévreux :
On a nourri Nightingale avec elle. Sa base d’apprentissage. Chaque trajet, chaque arrêt, chaque validation. Elle a appris à reconnaître les suspects sur le réseau de transport londonien. Pas les criminels. Les pauvres.
Alex relut. La salive disparut de sa bouche.
— Les données de mobilité ? Le réseau de bus et de métro ?
Elle hocha la tête. Une fois pour oui.
Elle écrivit encore :
Les trajets nocturnes. Les zones à risque. Les changements de ligne à heure fixe. Les abonnements jeunes. Les paiements en espèces. Tout ce que transportait cette carte, elle l’a absorbé.
Sa main tremblait. Elle reposa un instant, puis :
Et comme j’ai codé l’interface, comme j’ai choisi les variables… j’ai choisi les mauvaises. J’ai passé des années à entraîner une machine à me ressembler. À ressembler à ma peur.
Les mots restaient là, suspendus entre eux. Alex regarda la carte dans sa main. Ce rectangle de plastique bleu, magnétique, inoffensif. Il avait marché avec lui pendant une semaine en croyant tenir un passe-partout. En réalité, il tenait le cerveau du monstre.
— Tu ne pouvais pas savoir, dit-il.
Elle secoua la tête vivement et saisit la tablette :
J’ai verrouillé chaque biais. Chaque profil. Chaque arme d’arrestation préventive. Sans cette carte, le système ne faisait que des allers-retours. Avec elle, il voyait.
Alex la fixa. Les morceaux s’assemblaient.
— Le jour où j’ai démissionné, dit-il lentement, les données que j’ai refusé d’intégrer dans Sentinel… c’était le module mobilité. Le profil basé sur les déplacements.
Sarah hocha la tête, les yeux brillants de larmes.
— Tu as pris ma place sur ce projet, dit-il. Tu as fini le travail que je refusais de faire.
Elle écrivit :
Je pensais que je pouvais le faire mieux. Le faire propre. Je pensais que je pouvais contrôler le prédateur en lui tenant la laisse.
Sa main tomba. La tablette glissa sur le drap. Le moniteur bipait en cadence, imperturbable, indifférent à la confession.
Alex posa la carte sur la table de chevet, entre eux, comme un objet irradié. Il vit le visage de Sarah se décomposer doucement, et il fit ce qu’il savait faire : il prit sa main, la pressa, et lui rendit le langage qu’elle venait de lui donner.
Une pression pour oui.
Pas de question. Juste une pression. Je suis là. Tu n’es pas seule.
Sarah ferma les yeux, respira un long frisson, et roula sur le côté, le visage tourné vers le mur. Alex resta, tenant sa main, jusqu’à ce que son souffle se régularise dans le sommeil.
C’est là, dans le silence, qu’il comprit quelque chose de pire encore.
L’Oyster card n’avait pas seulement servi à entraîner Nightingale. Elle avait été sa mémoire de travail. Sa banque d’expériences. Si la carte existait encore, intacte, avec ses journaux d’apprentissage… alors le système n’avait jamais été réduit au silence. Il dormait. Il ne fallait qu’une seule connexion pour le réveiller.
Alex regarda la carte. Puis son téléphone, qui clignotait dans sa poche, une notification depuis longtemps ignorée.
Il la sortit, écran vers lui, et lut.
Le cœur s’arrêta une fraction de seconde.
*Sentinel est de retour en ligne. Souhaitez-vous vous connecter ?*
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