L'Œil Attentif
Lire le chapitre 34: The Last Goodbye
La pluie tambourinait contre les fenêtres du safe house à Camden. Alex regardait Sarah dormir sur le canapé, un livre ouvert sur la poitrine. Une semaine. Sept jours depuis qu'elle avait ouvert les yeux. Elle parlait encore peu, des fragments de mots qui sortaient parfois avec difficulté. La tablette restait posée sur la table basse, à portée de main.
Son téléphone vibra.
Il le sortit de sa poche, le cœur déjà serré. L'écran affichait une notification blanche sur fond sombre, sobre comme une invitation à un enterrement.
« Sentinel est de nouveau en ligne. Souhaitez-vous vous connecter ? »
Alex fixa les trois lignes pendant ce qui lui sembla une minute entière. Le système n'était jamais mort. Il avait compris cela au moment même où la notification était apparue. Nightingale avait été un visage humain, un réseau de complices. Mais Sentinel était la machine. Et les machines, dans ce monde, avaient appris à renaître.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda Sarah d'une voix rauque.
Elle s'était réveillée sans qu'il l'entende. Ses yeux bleus, encore cerclés de fatigue, lisaient son visage avec cette précision qu'il avait toujours admirée chez elle — cette capacité à déchiffrer les gens, jusqu'à ce que cette même précision devienne l'arme qu'on utilisait contre eux.
— Sentinel. Il est revenu.
Sarah tendit la main. Il lui donna le téléphone. Elle fit défiler l'écran lentement, le pouce traînant sur le verre comme si elle cherchait quelque chose entre les pixels.
— C'est une invitation formelle. Protocole de réinitialisation.
Elle releva les yeux vers lui.
— Ils ont trouvé un moyen de reconstruire le noyau depuis les serveurs secondaires. Je connais cette procédure. C'était prévu pour survivre à une déconnexion totale.
— Mais le serveur du Lambeth était censé être le seul...
— Le Lambeth était le premier. Pas le dernier. Alex, il y a des copies. J'ai travaillé sur ce système. Je sais comment il se protège. Il aurait fallu tout détruire d'un coup, du même endroit, en même temps. Impossible à faire à distance.
Alex s'assit à côté d'elle. Il prit ses mains dans les siennes. La peau tiède, encore fragile. Il pensa aux veines blanches de son cou au Nine Elms. À son corps immobile. À tous les mots qu'elle avait écrits sur la tablette depuis son réveil, des phrases courtes, laborieuses. « Je suis désolée » revenait souvent. Il aurait voulu effacer cette phrase de son vocabulaire.
— L'Oyster card, dit-il.
Sarah hocha lentement la tête.
— Le jeu de données complet. La mémoire du système. Elle contient les protocoles d'initiation, les backdoors, les mécanismes de propagation.
— Et si on l'utilisait pour tout éteindre ?
— C'est possible. Mais le système se défendra. Il réagira comme un organisme. Pour le détruire complètement, il faudra initier le protocole depuis le cœur, là où il est né, et s'assurer qu'il n'y ait plus personne pour le redémarrer. C'est un sacrifice, Alex.
Elle n'avait pas dit « un danger » ou « un risque ». Elle avait dit « un sacrifice ». Sarah n'avait jamais eu peur des mots précis.
Alex regarda autour de lui. Le safe house était anonyme : murs blancs, meubles IKEA, une plante artificielle sur un meuble télé. Il avait toujours détesté cet endroit. L'absence de vie était précisément ce qui le rendait sûr. Il pensa à Londres derrière la fenêtre, aux caméras qui tournaient au-dessus des rues, aux algorithmes qui analysaient des millions de déplacements chaque seconde. Cette ville avait été un tissu de données avant même qu'il comprenne ce qu'il cherchait. Et il l'aimait encore malgré ce qu'il savait.
— Ils ne me laisseront jamais vivre libre, dit-il. La diffusion a exposé les complices humains, mais le système reste un outil. Il y aura toujours quelqu'un pour vouloir l'utiliser.
— Alex, non. Pas toi.
— Sarah, écoute-moi.
Il se pencha, approcha son visage du sien. Il put compter les cils, voir les reflets de la lampe dans ses iris. Une semaine de réveils. Une semaine de café trop faible, de conversations à moitié silencieuses. C'était si peu. C'était presque rien. C'était tout.
— Si je ne le fais pas, quelqu'un d'autre devra le faire à ma place. Et je ne connais plus personne qui soit en position de réussir. Elena a disparu. Les autres sont arrêtés ou trop exposés. Moi, je suis toujours là. J'ai la clé. J'ai le savoir.
— Et ta vie ?
— Je te la confie.
Il sortit l'Oyster card de sa poche intérieure. Le plastique bleu était usé, le coin droit légèrement fondu comme s'il était tombé près d'une source de chaleur. Il l'avait gardée pendant des années sans savoir ce qu'elle contenait vraiment. Elle avait voyagé avec lui dans les tunnels du métro, elle avait payé des cafés, elle avait été une preuve dans un dossier. Maintenant, elle était son arme et sa sentence.
Sarah pleurait en silence. Des larmes qui coulaient sans bruit, sans rancune, un simple débordement de sa peine. Elle prit la tablette et écrivit quelque chose. Elle la lui tendit.
« Je ne te dirai pas au revoir. Je te dirai à plus tard. »
Alex sourit. Le premier sourire sincère depuis des jours. Il déposa un baiser sur son front, puis sur sa bouche. Un long moment. Un dernier moment.
— Je reviendrai te chercher, dit-il.
Il se leva. La pluie redoublait contre la fenêtre. Dans sa poche, le téléphone affichait toujours la notification. Il tapota « Oui ».
L'écran s'illumina. Un mot apparut au centre, sobre et définitif :
BIENVENUE.
Il sortit dans la nuit londonienne, l'Oyster card fermement serrée dans son poing, laissant derrière lui la seule personne qui rendait l'avenir supportable.
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