L'Œil Attentif
Lire le chapitre 6: The Breadcrumb
La chambre de Sarah sentait le renfermé, la poussière et l’abandon. Alex n’y était pas entré depuis des années – pas depuis qu’elle avait coupé les ponts, pas depuis qu’elle avait laissé ce message sur le répondeur de leur mère, une voix plate qui disait *« Ne me cherchez pas. »* Et personne ne l’avait cherchée. Pas vraiment.
Il poussa la porte, qui résista un instant contre le tapis épaissi par le temps. Les rideaux étaient tirés, le lit fait avec des draps que leur mère avait choisis quand Sarah avait seize ans. Des affiches de groupes de musique indés – certaines qu’Alex ne connaissait même pas – tapissaient les murs. Une étagère de livres de poche jaunis. Un bureau d’écolière, vernis écaillé.
Il ne savait pas ce qu’il cherchait. Une adresse. Un numéro. Un indice. Quelque chose qui expliquerait pourquoi quelqu’un avait volé sa photo, pourquoi son nom figurait sur une liste secrète, pourquoi sa sœur avait disparu de sa vie douze ans plus tôt.
Il ouvrit le tiroir du bureau. Des stylos secs, des élastiques, un vieux carnet de croquis. Rien. Sous le lit : une boîte à chaussures pleine de tickets de cinéma et de reçus. Rien.
Il s’assit sur le bord du lit, le matelas gémissant sous son poids. Sa tête tournait encore de la nuit blanche, de l’alerte Amber, du visage de Marcus Reed figé sur le béton du Turbine Hall. Il se prit la tête entre les mains. Qu’est-ce qu’il espérait ? Sarah était partie, elle ne lui avait rien laissé, elle ne lui devait rien.
Sauf que si. Elle lui devait une explication.
Il se leva, fit les cent pas. Son regard tomba sur la bibliothèque : les livres étaient alignés, mais un espace vide au milieu, comme un livre retiré et jamais remis. Il s’approcha. Entre deux romans de poche, une feuille pliée en quatre, jaunie, dépassait à peine.
Il la sortit avec précaution, la déplia. L’écriture était celle de Sarah – penchée à gauche, les lettres arrondies, l’encre bleue délavée. Une seule phrase, datée de onze ans plus tôt, au crayon, en bas de la page :
*Si tu as besoin de moi, cherche le parapluie rouge.*
Alex relut la phrase trois fois. Le parapluie rouge. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Il retourna la feuille. Rien d’autre. Pas de signature, pas de contexte. Il la replia lentement, la glissa dans sa poche intérieure.
Cherche le parapluie rouge. Dans une ville de neuf millions d’habitants, des milliers de parapluies rouges chaque jour de pluie. Mais Sarah n’était pas du genre à laisser des messages vagues. Si elle avait écrit ça, elle avait une raison précise. Et si elle avait écrit ça *à lui*, c’est qu’elle savait qu’un jour il viendrait ici.
Une pensée le frappa, électrique : Sarah travaillait dans la sécurité des réseaux, avant. Pas pour la police, pas pour le gouvernement – pour des sociétés privées, des contrats confidentiels. Elle avait des compétences, des accès, des connaissances que lui, ingénieur chez Sentinel, commençait seulement à soupçonner. Et si elle savait quelque chose ? Si le système ne datait pas d’hier, mais de douze ans ?
Il sortit son téléphone. Il avait composé le numéro des centaines de fois, au début. Depuis, il avait fini par l’effacer, par faire comme si. Mais il le connaissait par cœur, une séquence de chiffres gravée quelque part dans sa mémoire. Il la composa.
Signal occupé.
Puis rien. Mort. Numéro hors service.
Il raccrocha, les jointures blanches. Bien sûr. Elle avait coupé son numéro depuis longtemps. Il pouvait chercher un autre moyen – sa propre trace de données, ses anciens emails, ses réseaux fantômes. Mais il n’avait pas le temps pour une chasse à l’homme. Le système qui portait son nom tournait encore, quelque part dans un échange BT abandonné, et chaque minute qui passait le rapprochait de la catégorie Amber à la catégorie Rouge.
Il fallait Felix. Felix qui savait pour le serveur, Felix qui avait coupé la communication, Felix qui lui devait bien ça – ou qui lui faisait payer pour autre chose.
Il composa son numéro. Une sonnerie. Deux. Trois. Puis la voix de Felix, prudente, méfiante :
— Alex. Je t’ai dit de ne plus m’appeler.
— Il le faut. J’ai besoin d’aide.
— Tu as besoin de beaucoup de choses. Ce n’est pas mon problème.
— Sarah. Ma sœur. Elle a laissé un message, il y a des années. *Parapluie rouge.* Tu sais ce que ça veut dire ?
Silence à l’autre bout du fil. Puis, plus bas :
— Sarah. La sniffeuse de réseaux. Ouais. Je savais qu’elle bossait pour des gens, mais je ne savais pas qu’elle t’avait donné un fil.
— Elle a disparu il y a douze ans. Je pense qu’elle savait des choses sur ce système. Sur ton serveur, Felix. Sur la liste.
— Écoute-moi bien, Alex. Ton serveur, ta liste, tout ça, c’est plus gros que toi. Plus gros que moi. Tu veux suivre le parapluie rouge ? Suis-le. Mais ne me traîne pas là-dedans. Je ne suis pas ton frère, je ne suis pas ton sauveur. Je suis ton créancier.
Alex serra la mâchoire.
— Tes cinq mille livres, reprit Felix. Tu m’as emprunté cinq mille livres il y a quatre ans. Tu m’as promis de me rembourser quand t’aurais les moyens. T’as les moyens ?
— Felix, je suis en train de me noyer.
— Alors nage, Alex. Tu veux mon aide ? Rembourse d’abord. Liquide ce que tu as, vends ton sang, je m’en fous. Tu me donnes mes cinq mille livres, et je te donne ce que je sais sur Sarah et ses parapluies rouges. Marché conclu ?
Alex regarda son salon vide, son ordinateur volé, ses économies infimes. Cinq mille livres. Il n’avait même pas la moitié sur son compte. Il était en train de faire un chèque en bois à un type qui l’avait déjà trahi une fois.
— Marché conclu, dit-il.
— D’accord. Tu as sept jours. Après, je disparais et tu ne me retrouveras jamais.
Felix raccrocha.
Alex resta immobile, le téléphone à la main, la phrase de Sarah brûlant contre sa poitrine. Parapluie rouge. Il avait sept jours pour trouver cinq mille livres, et une piste qui datait de onze ans.
Soudain, son téléphone vibra. Un texto, d’un numéro inconnu.
*Ils ont effacé les images du Turbine Hall. Mais j’ai gardé les miennes. Café au bord de la Tamise, demain, le parapluie rouge. Viens seul.*
Alex relut le message, le cœur battant. Le parapluie rouge, encore. Ce n’était pas un hasard. Ce n’était jamais un hasard. Quelqu’un d’autre connaissait le code de Sarah. Quelqu’un d’autre le suivait – ou le guidait.
Et cette silhouette, hier soir, sous sa fenêtre. Il ne l’avait pas rêvée. Il semblait que toute la ville, toutes les caméras, tous les yeux invisibles savaient où il allait avant même qu’il y mette les pieds.
Il regarda par la fenêtre de la chambre de Sarah. La lumière déclinait sur les toits de Londres. Quelque part dans la ville, quelqu’un l’attendait avec un parapluie rouge et des images que la police avait effacées.
Il n’avait pas cinq mille livres. Mais il avait peut-être autre chose : un secret que Sarah avait laissé derrière elle, un secret que la personne du texto voulait lui vendre ou lui confier.
Il sortit de la chambre, referma la porte derrière lui, et commença à marcher vers la Tamise. Derrière lui, une caméra de surveillance sur un lampadaire ajusta son angle pour le suivre. Il ne la vit pas.
Mais il commençait à le savoir. Le système voyait tout. Et le système savait exactement où il allait.