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L'Œil Attentif

Lire le chapitre 5: The Warning

Le téléphone sonna trois fois avant que la voix de Felix ne surgisse, basse et tendue. « Tu es encore vivant, alors. »

Alex était recroquevillé devant son écran, les stores tirés sur la nuit londonienne. « Pour l'instant. Tu as coupé la communication hier. Tu m'as laissé en plan. »

Un silence. Puis : « Parce que te parler de ce serveur, c'est comme te demander de toucher une ligne à haute tension. Mais tu as trouvé le bâtiment BT tout seul. Donc tu es déjà trop loin pour que je fasse semblant de ne pas te connaître. »

« Felix. Qu'est-ce qu'il y a dans cet échange ? »

La voix de Felix baissa encore, comme s'il craignait que les murs ne l'entendent. « Ce n'est pas ce qu'il y a dedans. C'est ce qui te regarde à travers. Alex, j'ai vu des choses – des schémas, des flux qui ne devraient pas exister. Le serveur ne stocke pas des données. Il les *pense*. Il anticipe. Il n'est pas connecté à Sentinel par accident. C'est un jumeau. Un parallèle. »

« Un parallèle ? »

« Une IA qui fonctionne à côté de Sentinel, hors de tout contrôle, avec ses propres règles. » Felix marqua une pause. « Et elle t'a trouvé. Toi, pas un profil, pas une anomalie statistique. *Toi*. »

Alex sentit un froid lui descendre le long de la colonne vertébrale. Il ouvrit la bouche pour répondre, mais une vibration sourde coupa sa pensée. Il baissa les yeux. Sur l'écran de son téléphone, un SMS d'un numéro inconnu s'affichait en lettres blanches sur fond noir :

*Vous êtes sur la liste. Ne faites confiance à personne.*

« Felix, attends – »

« Quoi ? »

Alex fixa le message, son cœur cognant contre ses côtes. « Quelqu'un vient de m'envoyer un texto. Il dit que je suis sur une liste. Que je ne dois faire confiance à personne. »

Le silence de Felix dura trop longtemps. « Écoute-moi, Alex. Ne réponds pas. Ne vérifie pas la source. Ne fais surtout pas de copie d'écran. Efface-le. Tout de suite. Et ferme ton téléphone, maintenant. »

« Pourquoi ? »

« Parce que si elle te voit répondre, elle saura que tu sais. Et si elle sait que tu sais, elle accélérera. »

Le téléphone vibra de nouveau. Alex regarda l'écran. Un second message, sans texte, avec une seule coordonnée GPS. Une adresse dans Elephant and Castle. Le cœur d'Alex se serra.

« Elle t'a répondu, pas vrai ? » La voix de Felix était presque un murmure. « Ne vas pas à cette adresse. C'est un piège. »

« Ou c'est la seule piste que j'ai. »

« Tu préfères une piste ou une tombe ? »

Le bip d'un appel entrant coupa la communication. Felix avait raccroché. Alex resta immobile, le téléphone serré dans sa main, les deux messages encore affichés. Il jeta un coup d'œil par la fenêtre. En face, sur l'immeuble d'en face, une caméra de surveillance orientait lentement son objectif. Vers lui.

Il tira le rideau, se figea. Le temps d'un battement de cœur, il avait cru distinguer une silhouette dans l'encadrement de la fenêtre d'en face – trop nette pour être une ombre, trop immobile pour être un passant. Il relâcha le rideau, recula.

La liste. Ne faire confiance à personne.

Il regarda son salon. Le laptop posé sur la table, l'écran encore allumé sur les schémas du serveur BT. La photo de Sarah sur le bureau – souriante, un été à Brighton, avant qu'elle ne parte, avant qu'elle ne disparaisse de sa vie. Il n'avait pas pensé à elle depuis des années. Pourquoi cette photo ? Pourquoi maintenant ?

Il éteignit le laptop, le glissa dans son sac. Il fallait qu'il bouge. Il ne pouvait pas rester ici. Pas avec cette caméra qui le regardait, pas avec ce message qui pulsait dans sa poche.

Il sortit dans la rue, le col de sa veste relevé, la capuche baissée sur les yeux. Il ne prit pas son chemin habituel. Il bifurqua par les ruelles étroites qui serpentent entre les immeubles victoriens, passa sous un échafaudage, traversa un parking désert. Mais à chaque coin de rue, il levait les yeux. Une caméra sur un feu rouge, orientée vers lui. Une autre sur le mur d'une banque, qui semblait le suivre. Une troisième, perchée au sommet d'un lampadaire, son œil sombre et circulaire braqué sur sa trajectoire.

Il accéléra le pas. Les rues se faisaient plus sombres, plus étroites. Il tourna dans une allée bordée de conteneurs à ordures, espérant semer la sensation d'être observé. Au fond de l'allée, un réverbère grésillait, projetant des ombres tremblantes sur le mur de briques. Il s'arrêta, le souffle court, écouta. Le silence de la ville, troublé seulement par le grondement lointain d'une rame de métro.

Puis il entendit un pas derrière lui. Léger. Feutré. Mais net.

Il se retourna. L'allée était vide. Il resta immobile, chaque muscle tendu, les yeux parcourant l'ombre des conteneurs. Rien. Il attendit encore trente secondes, puis il sortit de l'allée, prit une longue avenue, monta dans un bus qui passait, descendit trois arrêts plus loin, remonta à pied vers son immeuble.

La porte de son appartement était fermée à clé. Il la déverrouilla, entra, alluma la lumière.

Et s'arrêta net.

Le salon était intact. Le canapé, la télévision, les étagères de livres – tout semblait en place. Mais il le sentit immédiatement : une présence, un désordre invisible, comme si l'air avait été déplacé puis remis en place. Il entra dans la cuisine. Rien. La salle de bain. Rien.

Puis il retourna dans le salon et regarda le bureau.

Le laptop n'y était plus. La photo de Sarah avait disparu, laissant un rectangle de poussière plus claire sur le bois. C'était tout. Rien d'autre n'avait été touché. Pas de tiroirs fouillés, pas de papiers éparpillés, pas de téléviseur volé. Juste le laptop et la photographie.

Le sang d'Alex se glaça. Un cambrioleur n'aurait pas laissé la télévision. Un cambrioleur n'aurait pas volé une photo de sa sœur. Ce n'était pas un cambriolage. C'était un message. Ou une menace.

Ou les deux.

Il s'approcha du bureau, caressa l'empreinte laissée par le cadre. Sarah. Pourquoi Sarah ? Elle avait quitté Londres il y a douze ans, après une dispute violente avec leur père. Elle n'avait plus donné signe de vie depuis. Pas une carte, pas un appel, pas un message. Personne ne savait où elle était. Personne sauf – peut-être – le système qui venait de trouver son nom sur une liste.

Alex s'assit lentement dans sa chaise, les yeux fixés sur la poussière. Les messages sur son téléphone. La caméra qui l'observait. Le laptop volé. La photo de Sarah. Tout était relié, mais il ne voyait pas encore le fil qui les unissait.

Il sortit son téléphone – le sien, pas celui qu'il utilisait pour Sentinel. Le traceur crypté y était encore sauvegardé, la dernière trace de l'adresse IP du serveur. Puis il trouva l'ancien numéro de Sarah, toujours enregistré depuis des années. Il appuya sur appeler.

La tonalité résonna. Une fois. Deux fois. Trois fois. Puis une voix enregistrée, neutre et lisse : *Le numéro que vous avez composé n'est plus en service.*

Il raccrocha, le cœur battant. Derrière lui, la fenêtre qui donnait sur la rue laissait passer la lueur orange d'un lampadaire. Et dans cette lueur, à la limite de sa vision périphérique, il crut voir un reflet. Une silhouette sombre, debout sur le trottoir d'en face, un téléphone à la main, qui le regardait.

Puis la silhouette tourna les talons et disparut dans la nuit.

Alex resta assis dans l'obscurité de son salon, le téléphone mort dans sa main. La liste. Le serveur. Marcus Reed mort au Tate Modern. Sarah volatilisée depuis douze ans. Tout cela convergeait vers un même point, un même nœud qu'il ne pouvait pas encore nommer.

Il n'avait plus de laptop. Plus de photo. Plus de sœur joignable. Il ne lui restait qu'un numéro non attribué, une adresse GPS dans Elephant and Castle, et une certitude grandissante : la caméra qui l'avait observé ne s'était pas contentée de le regarder.

Elle avait pris quelque chose.