L'Œil Attentif
Lire le chapitre 9: The Chase
Le type en imperméable beige n’avait pas bougé depuis trois arrêts. Alex le savait parce qu’il avait compté. Chaque fois que les portes du wagon s’ouvraient, il relevait la tête, scrutait le quai, puis rebaissait les yeux sur son téléphone. Un réflexe de flic ou de prédateur. Le même mouvement mécanique que ceux de la planque de surveillance installée près de chez lui.
Le train ralentit entre deux stations, les lumières vacillèrent. Alex jeta un coup d’œil par la vitre noire : la rame de derrière se reflétait, et derrière elle, un second homme. Plus jeune, casquette sombre, mains dans les poches. Il n’avait pas changé de wagon depuis Bank.
La veille, Alex avait passé six heures à reconstruire le code de `core_umbrella_v2`. Il avait découvert que la bibliothèque embarquée se réactivait à chaque cycle de maintenance, s’injectant dans les passerelles de données du réseau Sentinel comme un parasite accroché à un hôte. Et Rachel Hayes l’avait regardé dans les yeux en lui disant d’attendre la prochaine mise à jour.
Attendre. C’était exactement ce qu’elle avait dit avant la purge.
Le train s’arrêta à Liverpool Street. Les portes coulissèrent avec un soupir hydraulique. L’homme au beige leva les yeux. Cette fois, il ne les baissa pas.
Alex se leva. Il n’avait pas d’autre choix que de jouer le jeu du doute. Il sortit du wagon, se faufila entre les voyageurs, prit le couloir jaune vers la sortie, puis bifurqua brusquement vers la rame de la Circle Line. L’homme au beige accéléra. Derrière lui, le jeune homme en casquette apparut en haut des escaliers mécaniques.
Ils étaient deux. Ils n’essayaient pas de se cacher.
Alex traversa la mezzanine à grandes enjambées. Un groupe de touristes japonais, cartes dépliées, bloquait le passage. Il les contourna par la droite, frôla un pilier, atteignit la zone des tourniquets. Il cherchait la foule la plus dense. L’après-midi à Liverpool Street offrait un flux constant de cols blancs et de sacs à dos. Une mer.
Il plongea dedans.
Les portillons automatiques claquèrent derrière lui. Il ne regarda pas en arrière. La ligne Elizabeth, direction Ouest. Quai 6. Il courait presque maintenant, épaules baissées, se frayant un chemin parmi les groupes qui n’avaient aucune raison de se presser.
Le sifflement de l’air annonça la rame. Les portes ouvertes. Alex monta, s’engouffra dans la voiture de tête, traversa deux wagons, pressé par les corps et les valises. Dans le troisième wagon, il s’accroupit près d’une porte de sortie, dos au mur, entre une femme avec une poussette et un homme en costume qui lisait le *Financial Times*.
Il attendit.
Les portes se fermèrent. Le train démarra dans un bourdonnement sourd. Personne ne monta en courant. Personne ne longea les vitres à la recherche d’un visage.
Peut-être les avaient-ils semés. Peut-être pas.
Alex se releva lentement, colla son visage contre la vitre du compartiment de sortie. Sur le quai, il ne vit plus que des lumières plates et des silhouettes qui se dissolvaient déjà dans les couloirs. Liverpool Street disparut dans le noir du tunnel.
Il souffla. Un son court, comme un bruit de chaîne qui claque.
Son téléphone vibra dans sa poche — un SMS. Il le sortit et lut sans surprise ces mots : *« Ils savent. Ne réponds à personne. »* Cette fois, le message incluait un numéro avec l’indicatif britannique, et rien d’autre. Pas de symbole d’ombrelle. Rien.
L’engrenage dans sa tête se remit en marche. Le message venait de la même chaîne que les précédents, mais le nombre de caractères différait. Il aurait pu les compter, mais un mouvement latéral interrompit ses pensées — un homme traversa le wagon adjacent par la porte automatique. Blouson sombre, carrure athlétique, visage partiellement masqué par l’ombre.
Alex reconnut la casquette.
Le jeune homme ne courait pas, ne parlait pas. Il avançait droit, méthodique, en balayant les rangées de sièges du regard. Quand il croisa les yeux d’Alex, il ne ralentit pas. Il accéléra.
Alex poussa le bouton de la porte de la cabine suivante. Le train, enfin arrivé dans la courbe, ralentissait. Il traversa deux wagons en trois secondes, passa dans la voiture de queue. La rame freina brutalement pour l’arrêt de Whitechapel.
Il n’avait plus que quelques secondes. La voie de sortie menait à un couloir étroit vers l’Overground, puis à un tunnel piéton. Le jeune homme arriva derrière lui au moment où les portes s’ouvraient.
Le monde se réduisit à une boule d’accélération.
Alex sortit du train, prit à gauche, affronta le flot des voyageurs. Des usagers montaient encore ; un groupe de six étudiants marchait en formation serrée, sacs à dos en bandoulière. Alex se glissa entre eux, passa derrière un pilier métallique, atteignit l’escalier qui menait à la rue.
Il haletait. Le bruit des pas derrière lui ne cessait pas. Une main s’abattit sur son épaule, le fit pivoter.
Il n’eut que le temps de lever un bras. Le choc le projeta contre le mur carrelé du couloir. Sa tête heurta le porcelain, un éclair de douleur lui traversa la nuque. Sa sacoche glissa de son épaule, son téléphone tomba dans sa main puis sur le sol.
Il vit le visage du jeune homme — menton barré d’une fine cicatrice, iris clairs, expression sans colère. Un visage de coordination, pas de violence gratuite. L’homme se pencha, ramassa le téléphone d’Alex d’une main souple et le glissa dans la poche de son blouson.
Puis il tourna les talons et repartit dans le sens du train, sans un mot.
Alex resta contre le mur, souffle coupé. Il porta une main à son front : une légère égratignure humide, pas de sang. Il se releva, roula des épaules, s’appuya sur le mur le temps que la luminosité revienne.
Son sac. Il le récupéra, l’ouvrit d’un geste rapide. L’ordinateur portable était là. La clé USB aussi.
Le téléphone, en revanche, était un souvenir de plus en moins riche.
Il monta l’escalier, les jambes encore faibles. À la sortie de la station, la lumière du ciel londonien, d’un gris sale et métallique, le frappa comme une gifle. Il s’arrêta sur le trottoir, devant un arrêt de bus. Personne ne le suivait. Une fois de plus.
Il n’y avait qu’un seul numéro qui comptait désormais.
Il se tourna vers une femme qui sortait du supermarché voisin, un téléphone à la main.
— Excusez-moi, dit-il en français. Je me suis fait voler mon portable. Puis-je passer un appel rapide ? Un appel local, je vous jure que je ne vais pas au-delà.
La femme le regarda : son visage pâle, son front blessé, ses yeux qui cherchaient quelque chose en elle. Elle hésita, puis tendit son téléphone sans un mot.
Alex composa le numéro de mémoire. Trois sonneries.
— Quoi ? fit une voix rauque.
— Felix. C’est Alex.
Un silence. Puis un rire court et sans joie.
— Alex Mercer qui t’appelle d’un numéro inconnu ? T’as perdu ton joujou ?
— On me l’a pris. Deux gars, un tribunal, un trajet en métro, une frappe. J’ai encore la clé, mais plus de ligne.
Un nouveau silence. Felix respirait fort, comme s’il pesait les risques.
— Tu sais à quel point je prends cher si on me voit ici, Mercer.
— Je sais. Mais c’est le seul endroit qui me reste.
Felix soupira.
— Okay. Camden. Un entrepôt avec une enseigne décolorée, « Meridian Textiles », rue du Canal. Ce soir, vingt et une heures.
— Felix, il faut que je te montre quelque chose. Preuve du code, de la purge, de l’ombrelle.
— Je ne veux rien savoir avant d’avoir vu la couleur de ma dette.
Alex serra le téléphone étranger, la coque tiède de l’inconnue.
— La dette est de cinq mille livres, précisa Felix. Et tu me dois une explication sur la clé que tu cherchais dans le café. Sinon…
Il n’acheva pas sa phrase. Le silence remplacé l’argument.
La femme attendait, main tendue. Alex lui rendit son téléphone, s’excusa par un sourire sec, puis se redressa. Il avait un nom, un rendez-vous, une dette et environ six heures pour trouver cinq mille livres qu’il n’avait pas.
Il sortit son portefeuille. Le billet de vingt qui traînait là depuis des mois. Le reste de son salaire, encore sur un compte qu’il pouvait atteindre — peut-être. Pas cinq mille livres. Mais il avait une clé. Et une dette. Peut-être que la clé vaudrait plus que l’argent si le Broker savait qui il était.
Il traversa la rue, s’engagea dans une rue commerçante bordée de magasins indiens, et trouva un distributeur automatique. Un vieux réflexe le fit regarder autour de lui. Les caméras de la municipalité, omniprésentes, le toisaient de leurs yeux aveugles.
Il inséra sa carte. L’écran publia son solde. 460 livres et quelques pence.
Il retira tout. Combien pouvait-il rester ?
Il se dirigea vers une boutique de téléphones reconditionnés, et sortit avec un téléphone à carte. Un reliquat des années passées, sans trace numérique. Une tentation de se fondre dans cette ville qui l’avait vu naître et qui, désormais, semblait le voir pour ce qu’il était vraiment : un suspect en fuite.
Sur le chemin, les lampadaires s’allumèrent un à un, dans la clarté vacillante du crépuscule. L’ombrelle restait ouverte au-dessus de sa tête, encore invisible.