L'Œil Attentif
Lire le chapitre 10: The Debt Collector
L'entrepôt Meridian Textiles se dressait au bord du canal de Camden, sa façade de briques noircies par des décennies de suie londonienne. Les fenêtres du deuxième étage étaient condamnées par des plaques d'acier rivetées, et l'enseigne au néon - un M stylisé qui grésillait faiblement - semblait être le seul signe de vie dans un pâté de maisons autrement mort.
Alex fit le tour deux fois avant d'oser s'approcher de la porte de service. Son sweat-shirt était trempé de sueur malgré la fraîcheur de la soirée. Pas de traces de filature - du moins, rien qu'il pouvait détecter. Mais c'était précisément ce qui l'inquiétait. Depuis qu'il avait perdu son téléphone dans le métro, il se sentait nu, aveugle, comme un homme qui avait perdu ses lunettes dans une ville de miroirs.
La porte s'ouvrit avant qu'il n'ait frappé. Un homme massif, la tête rasée et une cicatrice qui courait de sa tempe droite jusqu'à sa mâchoire, le dévisagea sans un mot. Le même homme du métro. Le poursuivant. Alex sentit son estomac se nouer, mais il tint bon.
« Felix m'attend.
— Il t'attendait y a vingt minutes. T'as le fric ?
— J'ai quelque chose de mieux.
L'homme émit un rire bref, sans humour, et s'écarta. L'intérieur de l'entrepôt était un labyrinthe de rouleaux de tissu fantômes, recouverts de bâches poussiéreuses qui semblaient n'avoir pas été dérangées depuis des décennies. Une ampoule nue éclairait une table de travail au centre, où Felix était assis, un verre de whisky à la main.
Felix n'avait pas changé depuis la dernière fois qu'Alex l'avait vu - la même veste en cuir fatiguée, le même sourire en coin qui ne montait jamais jusqu'aux yeux. Mais ce soir, quelque chose était différent. Il semblait plus tendu, les épaules légèrement plus hautes que la normale.
« Alex. Tu as l'air d'un homme qui a passé sa journée à courir. Felix poussa une chaise du pied. Assieds-toi. On va parler affaires.
Alex resta debout.
« Tu m'as dit cinq mille livres. J'ai pas ça.
— Je sais. Le scarifié s'approcha, mais Felix leva une main.
— Laisse-le respirer, Marcus. Il ajouta, en se tournant vers Alex : J'ai jamais cru que t'avais cinq mille livres. C'était un test.
— Un test pour quoi ?
— Pour voir si tu étais prêt à faire ce qu'il faut. Felix but une gorgée de whisky. La dette que tu as contractée avec moi - celle que tu dois à Sarah, en réalité - appartient à quelqu'un d'autre maintenant. Quelqu'un qui s'appelle le Broker.
Le nom glissa dans l'air comme un couteau dans une poche. Alex le répéta, le goût métallique dans la bouche.
« C'est quoi, un homme de paille ? Un réseau criminel ?
— C'est une personne. Une femme, en fait. Felix posa son verre. Quand Sarah travaillait avec moi - sur les petits boulots, les informations qu'elle me donnait - elle avait un accord avec le Broker. Un arrangement commercial. Elle lui fournissait des données, et en échange, le Broker finançait certaines... opérations. Quand Sarah a disparu, le contrat est resté à ton nom. Elle l'avait structuré comme ça. Une protection pour elle, une chaîne pour toi.
Alex sentit le sang battre à ses tempes.
« Sarah m'a piégée avec une dette que je connaissais pas ?
— Elle t'a pas piégée. Elle t'a donné un fil d'Ariane. Le Broker est le seul qui sait où Sarah est allée, et il sait surtout ce qu'elle a trouvé. Felix se pencha en avant, les coudes sur la table. La dette, ce n'est pas une question d'argent. C'est une question d'accès. Si tu es redevable au Broker, il a le droit de te parler. Il a le devoir, en fait. C'est une vieille tradition, dans certains cercles. Si tu lui rends service, il ne peut pas te refuser ce que tu demandes en retour.
« Et tu es sûr qu'il sait des choses sur Sentinel ?
Felix haussa un sourcil.
« Le Broker sait tout. C'est pour ça qu'il est le Broker. Il se tourna vers Marcus, qui hocha la tête et se dirigea vers une porte à l'arrière de l'entrepôt. Le Broker fournit des informations. Il achète, il vend, il échange. Et il a un intérêt particulier pour les systèmes de surveillance parallèles, depuis que Sentinel a été déployé. Trop d'intérêt, pour être honnête. C'est pas un hasard.
Alex réfléchit rapidement. Le fichier USB - la liste des suspects, le noyau caché core_umbrella_v2 - c'était sur son ordinateur portable, planqué dans un sac de sport au fond d'un casier de gare. Pas exactement insécure, mais pas idéal.
« Et si je lui apportais quelque chose en échange ? Quelque chose d'unique. La preuve que le système de Sentinel a été compromis de l'intérieur.
Felix se figea, le verre suspendu à mi-chemin de ses lèvres.
« Tu as une preuve physique ?
— Le code source. Caché dans une bibliothèque compilée. Je peux le reproduire. Mais j'ai besoin que cette dette soit effacée - et d'une introduction.
Felix posa son verre. Le bruit résonna dans l'entrepôt vide.
« Si tu as la preuve que Sentinel est corrompu, le Broker te recevra avant même que j'aie fini de prononcer ton nom. Il a construit son réseau sur ce genre d'informations. Il y a une seule chose que je veux en échange, en plus de l'argent.
Alex attendit. Le silence s'étendit entre eux, chargé de tension.
« Sarah. Si elle est vivante, et si le Broker sait où elle est, tu me le dis en premier. Avant de la contacter. Avant de faire quoi que ce soit.
« Pourquoi ?
— Parce qu'elle me doit aussi. Et parce que si elle est vivante et qu'elle t'a laissé tomber dans ce merdier, il y a une raison. Et je veux savoir laquelle avant que tu fasses une connerie.
Alex détourna le regard. Le canal brillait à travers une fissure dans les murs de l'entrepôt, l'eau noire reflétant les halos orange des lampadaires de Camden. Il pensa à la photo de Sarah sur sa table de chevet - le sourire qu'elle avait lorsqu'elle lui avait offert ce vieux parapluie rouge, deux ans avant de disparaître.
« D'accord, dit-il enfin. On fait comme ça. Mais moi aussi j'ai une condition.
Felix inclina la tête.
« Tu me dis qui connaissait mon nom pour cette liste. Qui l'a mis là. Parce que quelqu'un a écrit mon nom, mon adresse, et mon code de statut dans un système qui a été compilé deux ans avant que je mette les pieds au labo. Et ce quelqu'un est soit dans la police, soit dans Umbrella, soit dans les deux.
Felix rit, mais le son était dépourvu de chaleur.
« Tu es sûr que tu veux entendre cette réponse ? Parce que certaines réponses changent la nature des questions qu'on se pose.
« Dis-moi.
Felix se leva, marcha jusqu'à une fenêtre, et regarda le canal. Quand il parla, sa voix était basse, à peine plus qu'un murmure.
« La liste a été générée par une IA. Pas par un humain. Le Broker te le confirmera. Mais cette IA a été entraînée sur des données que seul un petit groupe de personnes aurait pu fournir. Des données personnelles. Des données de mouvement. Des données d'écoute. Et il y a une seule personne qui a eu accès à ce niveau d'information pendant les cinq dernières années et qui a disparu sans laisser de trace.
Il se retourna. Ses yeux étaient durs, brillants comme du verre brisé.
« Ta sœur, Alex. Sarah. C'est elle qui a construit l'IA qui t'a mis sur cette liste.
Alex sentit le sol se dérober sous lui. Les mots résonnaient dans sa tête, refusant de s'assembler en une pensée cohérente.
« C'est pas possible.
— Le Broker te le dira de sa propre bouche, si tu arrives à le rencontrer. Felix s'approcha et posa une main sur son épaule. Mais avant ça, tu dois survivre jusqu'à minuit. Parce que quelqu'un a déclenché le protocole Umbrella cette nuit, et si le système sait que tu as la preuve, il ne va pas te laisser passer la soirée.
Il détacha un vieux téléphone portable de sa ceinture et le tendit à Alex. Des rayures sur l'écran, un modèle de retour de cinq ans.
« Prends ça. C'est un prépayé. Le Broker m'a dit de te donner. Il attend ton appel. Il y a un seul numéro dans les contacts.
Alex prit le téléphone, les doigts tremblants. L'écran affichait un seul contact : « Elena ».
« Vas-y, dit Felix en reculant vers la porte. Pose ta question. Mais prépare-toi à la réponse.
Alex regarda le téléphone. Dans son autre poche, la clé du casier de la gare pesait - la clé du seul jeu de preuves qui valait encore quelque chose. Il leva le téléphone, hésita, puis appuya sur le bouton d'appel.
La tonalité sembla durer une éternité avant qu'une voix de femme, basse et calme, ne réponde :
« Alexandre. J'attendais ton appel depuis trois ans. »