Lumen Reads

L'Oignon Doré

Lire le chapitre 9: The Long Lunch

Le bouchon était une institution, une de celles que Camille évitait d'ordinaire, trop typique, trop attendue. Mais Antoine avait insisté. « Pas de critique, pas de journaliste. Juste un déjeuner entre anciens camarades. » Elle avait cédé, comme elle cédait toujours devant lui, même après toutes ces années.

La salle sentait le vin cuit et le poivre noir. Des nappes à carreaux rouges et blancs, des serveuses en tablier qui portaient trois assiettes à la fois sans renverser une goutte de sauce. Antoine avait réservé une table au fond, près de la cuisine, dans une alcôve où personne ne pourrait les entendre.

Il l'attendait déjà, un verre de beaujolais devant lui, les mains posées à plat sur la table comme s'il avait besoin de se stabiliser. Il se leva quand elle approcha, hésita entre la bise et une poignée de main, puis opta pour un simple signe de tête qui les laissa tous deux dans cet entre-deux inconfortable.

« Tu as trouvé le lieu ? » demanda-t-il.

« Martine m'en avait parlé. » Elle s'assit sans retirer sa veste. « Elle disait que c'était ici que tu emmenais les filles, autrefois. »

Il sourit, mais le sourire n'atteignit pas ses yeux. « Martine a toujours eu une mémoire sélective. Je n'emmenais personne ici. C'était le repaire de Palisse. Il venait tous les jeudis avec sa cuillère en argent pour vérifier la sauce. »

Camille sentit son estomac se serrer au nom du vieux chef. Elle commanda un verre de blanc, sans regarder la carte. Le serveur, un homme d'un certain âge aux moustaches tombantes, les reconnut et hocha la tête d'un air entendu. « Deux comme d'habitude ? »

« Deux comme d'habitude », confirma Antoine.

Dès que l'homme fut parti, Antoine se pencha. « Tu n'as rien écrit sur moi. Pas encore. Pourquoi ? »

« Parce que je ne sais pas encore ce que je pense. » Elle déplia sa serviette avec soin. « Et parce que je veux d'abord te regarder dans les yeux pendant que tu me racontes des histoires. »

Il soutint son regard plus longtemps qu'elle ne l'aurait cru capable. « Laquelle veux-tu entendre d'abord ? Celle de l'école, celle du bistro, ou celle de ma fille ? »

« La première. Racontemoi comment un garçon qui ne savait pas faire cuire un œuf est devenu le protégé de Palisse. »

Le serveur revint avec une terrine de campagne, un couteau planté dedans comme une épée dans un gâteau de mariage. Antoine découpa une tranche épaisse, la posa sur une assiette et la poussa vers Camille.

« Il ne m'a jamais appelé son protégé. Il disait que j'étais "un cas". » Il se servit une portion plus modeste, la tartina de moutarde à l'ancienne. « Il m'avait repéré parce que j'avais refait sa recette de gratin en cours — sa recette à lui, pas celle du programme. Je l'avais améliorée. Il ne savait pas si je devais être félicité ou viré. »

Camille se souvenait de cette affaire. Toute la promotion en avait parlé pendant des semaines. Le jeune Antoine Marchand avait osé toucher à la recette sacrée du maître. Certains disaient qu'il serait renvoyé, d'autres qu'il serait couronné. Elle était dans le camp des premiers, à l'époque. Elle détestait les audacieux.

« Il t'a gardé », ditelle.

« Il m'a gardé. Et il m'a cassé. Jeudi après jeudi, il me faisait recommencer le même fond de veau jusqu'à ce que mes mains tremblent. Il disait que j'avais du talent mais pas de patience. Que je voulais sauter les étapes. » Antoine leva son verre et le contempla un instant comme s'il y cherchait autre chose que du vin. « Il avait raison, sur toute la ligne. »

La terrine était bonne, rustique et honnête. Camille se surprit à prendre une seconde bouchée avant même d'avoir fini la première. « Tu as changé, alors. »

« J'ai grandi. C'est différent. » Il la regarda. « Et toi, tu as toujours cette façon de juger avant de goûter ? »

Elle posa sa fourchette. « Je goûte. Ensuite je juge. »

« C'était une question, pas une accusation. »

« C'était les deux. »

Le silence s'étira entre eux, meublé par le cliquetis des couverts dans la salle et le murmure des conversations. Le serveur remplaça leurs assiettes par un poulet au vinaigre, fumant, la peau luisante.

Camille attaqua la cuisse avec une précision chirurgicale. « Ta femme. Elle s'appelait comment ? »

« Julie. » Il marqua une pause à peine perceptible. « Elle était pâtissière. On s'est rencontrés à une foire gastronomique à Bordeaux. Elle faisait des choux à la vanille de Madagascar, et elle avait les mains tellement couvertes de farine qu'elle a laissé des empreintes blanches sur mon manteau. Je n'ai jamais pu le porter sans penser à elle. »

« Vous avez divorcé quand ? »

« Il y a six ans. » Il découpa son poulet avec des gestes précis, presque automatiques. « Elle est partie avec Léa pendant un an. Je ne voyais ma fille qu'un week-end sur deux. Et puis un jour, j'ai arrêté de me battre pour le bistro à Bordeaux et je suis rentré à Lyon. »

« Revenu pour Palisse ? »

Il hésita. Le pouce de sa main droite traça un cercle sur la nappe. « Revenu pour moi, d'abord. Mais oui, Palisse était vieux. Malade. Personne ne voulait s'en occuper. »

Camille sentit la question monter, acide au fond de sa gorge. Elle la ravala. Pas encore. Pas ici. « Et ta fille ? Elle est comme toi ? »

Le visage d'Antoine s'illumina, une transformation si soudaine qu'elle en fut presque violente. « Elle est comme moi, malheureusement. Têtue. Obsessionnelle. Elle goûte tout, elle tout critique. La semaine dernière, elle m'a dit que ma sauce au poivre manquait de patience. » Il rit, un son franc qui prit Camille au dépourvu. « À douze ans, elle a déjà la langue de son père et la résolution de sa mère. Je ne sais pas si je dois être fier ou terrifié. »

« Les deux, probablement. »

« Ouais. » Il la regarda, et son sourire s'adoucit. « Le matin, quand tu es passée, elle t'a vue. Elle m'a demandé qui était "la belle dame qui sentait le savon et l'encre". Je lui ai dit que tu étais une ancienne camarade. »

Camille sentit ses joues s'échauffer. « Elle ne sait pas qui je suis ? »

« Elle ne lit pas les critiques gastronomiques. C'est l'avantage d'avoir une enfant qui n'a pas encore douze ans. » Il hésita. « Elle sait seulement que son père a des secrets. Elle est trop intelligente pour poser des questions, et trop jeune pour comprendre les réponses. »

La viande était parfaitement cuite, la peau croustillante, le vinaigre dosé avec une précision d'orfèvre. Camille mangea en silence, consciente du poids de chaque bouchée. Elle avait passé des heures à juger des restaurants, à disséquer des plats, à chercher des failles. Mais là, face à cet homme qui lui racontait sa vie en découpant un poulet, elle se sentit dépouillée de son armure de critique.

« Pourquoi m'as-tu invitée ici ? » demanda-t-elle enfin. « Tu aurais pu me montrer la lettre dans ton bureau. Tu aurais pu éviter tout ça. »

Antoine reposa ses couverts. Il la regarda longtemps, comme s'il pesait ses mots, choisissait chacun comme un ingrédient. « Parce que si je t'avais montré la lettre tout de suite, tu serais partie. Tu aurais lu, tu aurais pris des notes, tu aurais écrit ton papier, et je ne t'aurais plus jamais revue. »

« Et c'était important de me revoir ? »

« Oui. » Il dit ça simplement, sans détour, sans jeu. « J'ai besoin que tu comprennes quelque chose que je n'ai jamais pu t'expliquer. »

Camille sentit son cœur accélérer. Elle voulut détourner le regard, saisir son carnet, écrire quelque chose, n'importe quoi, pour mettre de la distance entre eux. Mais elle ne le fit pas. Elle resta assise, immobile, prisonnière de son regard.

« Alors explique-moi », dit-elle, sa voix plus basse qu'elle ne l'aurait voulu.

Antoine ouvrit la bouche, puis la referma. Il regarda derrière elle, vers la porte, et son expression changea. « Pas maintenant. »

Camille se retourna. Marc venait d'entrer dans le bouchon, accompagné d'un homme au costume trop serré qu'elle ne reconnut pas. Le propriétaire de la brasserie les salua du serveur, leur indiqua une table à l'opposé. Mais avant de s'asseoir, Marc croisa le regard d'Antoine et fit un signe de tête presque imperceptible.

Antoine se raidit. « Il faut que j'y aille. »

« Nous n'avons pas fini. »

« Je sais. » Il posa des billets sur la table sans même regarder l'addition. « Mais je viens de voir un homme qui pourrait bien décider si mon bistro survit ou non. Et si je ne vais pas lui parler maintenant, il sera trop tard. »

Il se leva, hésita un instant, puis se pencha vers elle. Sa main effleura la sienne sur la nappe, une pression brève et légère, presque une excuse. « Léa sera à l'école jusqu'à cinq heures. Si tu veux voir la lettre de Palisse, et que tu me promets de ne pas la lire comme une critique, viens au bistro à quatre heures. »

Camille ne répondit pas. Elle le regarda traverser la salle, serrer la main de Marc et de l'homme au costume serré, s'asseoir avec eux comme s'il appartenait à ce monde-là aussi, celui des dettes et des délais et des compromis.

La serveuse vint débarrasser son assiette à moitié pleine. Camille sortit son carnet de sa poche, le posa devant elle, contempla la page blanche. Puis elle le referma et le remit dans sa veste.

Elle avait promis de venir à quatre heures.

Et elle allait venir.

Mais elle ne savait pas encore ce qu'elle écrirait après.