L'Oignon Doré
Lire le chapitre 10: The Debt Collector
L'odeur du café torréfié flottait encore dans l'air de la ruelle quand Camille s'arrêta devant la porte de service de L'Échappée. Il était sept heures du matin. Elle n'avait pas dormi, obsédée par cette lettre qu'Antoine lui avait promise, par ce rendez-vous avorté à quatre heures, par l'homme inconnu qui avait fait fuir Antoine comme un coupable.
Elle avait prétendu vouloir étudier les flux matinaux du marché pour son article. Un mensonge mince comme du papier de soie, mais qui lui avait ouvert la porte du bâtiment adjacent, dont la fenêtre de la réserve donnait directement sur l'arrière-cour du bistro.
Camille s'accroupit derrière une caisse de chicons, son carnet fermé dans la poche de sa veste. Elle n'écrirait rien. Elle ne faisait qu'observer. C'était différent.
La porte de service s'ouvrit avec un grincement. Antoine sortit, les épaules tendues sous sa veste de chef, un téléphone plaqué contre l'oreille. Il marcha jusqu'au coin de la cour, lui tournant le dos à moitié. Il ne la vit pas.
« Je t'ai dit que j'aurais l'argent. » Sa voix était basse, pressée, un ton que Camille ne lui connaissait pas. « Pas toute la somme, mais une partie. Je peux te donner douze mille avant la fin de la semaine. »
Une pause. Antoine passa une main dans ses cheveux grisonnants.
« Non, écoute. Je sais que c'était la date d'hier. Mais le restaurant vient à peine de rouvrir. Tu connais le marché. Je fais des couverts corrects depuis trois semaines, mais le bouche-à-oreille, ça prend du temps. Marc le sait. »
Camille retint son souffle. Elle n'aurait pas dû être là. Mais elle ne pouvait pas non plus se détourner.
« Il a dit quoi ? » La voix d'Antoine monta d'un cran. « Qu'il enverrait quelqu'un ? Il l'a déjà fait. Hier, au bouchon. Tu crois que ça m'a fait plaisir de voir le fils de ton frère débarquer pendant que je déjeunais avec une critique gastronomique ? »
Il se tut, écoutant.
« Si je vends, je perds tout. Pali— » Il s'arrêta net. « Je ne peux pas vendre. Pas maintenant. Le seul bien que j'ai, c'est ce mur et ces fourneaux. Et la réputation qu'il m'a laissée. Si je vends, je n'ai plus rien. Tu comprends ça ? »
Camille ferma les yeux. Les mots résonnaient dans la cour comme des pierres dans un puits. La dette. L'homme de la veille. Marc. Le vieil oncle. Une toile dont elle ne voyait que les fils les plus sombres.
« Donne-moi dix jours. Dix jours, et je te jure que je te trouverai le reste. Je peux emprunter sur l'équipement. Il y a des choses, des objets que je pourrais... »
Il s'arrêta. Camille imaginait la phrase qu'il n'avait pas prononcée. Les cuivres de Palisse. Vendus pour payer des dettes. L'image lui serra la poitrine.
« Je sais. Je sais que ce n'est pas du discours. » Sa voix faiblit, et pour la première fois, Camille entendit autre chose que de la colère dans ses intonations. Une peur granuleuse, presque enfantine. « Mais si j'accepte l'offre de ton frère, je signe ma propre mort. Tu comprends ? Il ne veut pas seulement l'argent. Il veut le mur. Il veut la rue. Il veut que L'Échappée devienne un énième bar à cocktails avec des ampoules nues et du dolorès en perfusion. »
Le silence qui suivit fut plus long que Camille ne pouvait le supporter.
« Je trouverai. Dix jours. Je te le promets. »
Il raccrocha sans attendre de réponse. Camille resta immobile, le dos contre la caisse, le souffle court. Elle aurait dû partir. Elle aurait dû se lever, traverser la cour, faire comme si elle n'avait rien entendu. Mais ses jambes refusaient de bouger.
Antoine ne bougeait pas non plus. Il restait là, le téléphone pendant au bout de son bras, la tête baissée. Il semblait si seul dans cette cour grise du petit matin, si loin du chef flamboyant qui avait défié son regard la veille au bouchon, si loin de l'homme qui parlait de Léa avec une fierté tremblante.
Camille se souvint alors des mots de Martine. *Il est parti sans se retourner. Sept ans sans un appel.* Et pourtant, cet homme-ci, celui qui devait trouver douze mille euros avant la fin de la semaine ou perdre le bistro que Palisse lui avait légué, celui-ci n'était pas le monstre froid que Martine avait décrit. Cet homme-ci tenait à quelque chose. À ce point. À en juger par la façon dont sa main serrait le téléphone, comme si on allait le lui arracher.
La porte de service s'ouvrit de nouveau. Camille se plaqua contre le mur, ne respirant presque plus.
« Papa ? »
La voix de Léa.
Antoine se retourna brusquement, s'essuya le visage d'un revers de main rapide. « Qu'est-ce que tu fais là ? Il est à peine sept heures. »
« Je t'ai apporté le croissant que tu aimes, de chez Chabat. Tu n'as pas dîné hier soir. »
Un silence.
« Merci, ma puce. » La voix d'Antoine était rauque, mais il s'efforçait de la rendre légère. « Je vais bien. Vraiment. »
« Tu m'as dit souvent ça, ces derniers temps. » Léa parlait doucement, mais Camille entendit la fine lame d'inquiétude sous l'insouciance. « C'est à cause du monsieur d'hier ? Marc, il a dit qu'il venait seulement prendre des nouvelles. Mais il était bizarre. Il regardait tout le temps les fenêtres. »
« Marc est toujours bizarre. C'est un idiot, mais c'est mon ami. »
« Il n'a pas l'air d'un ami. »
Le silence d'Antoine dura une seconde de trop. « Va préparer la salle. On ouvre dans deux heures. Et mange ton croissant avant qu'il ne refroidisse. »
Léa ne répondit pas immédiatement. Camille l'imaginait, debout devant son père, ce mélange d'innocence et de maturité précoce qui la rendait si attachante.
« Tu ne voudrais pas vendre le restaurant, hein ? » demanda Léa soudain. « Je veux dire... même si ça devenait difficile. Tu ne voudrais pas partir, non ? »
Il y eut un long silence. Camille cessa de respirer.
« Je ne partirai pas, » dit enfin Antoine. Sa voix n'avait plus rien de léger. Elle était grave, presque solennelle, comme un serment. « Je ne partirai plus jamais. C'est ici qu'on a grandi, toi et moi. C'est ici qu'il m'a tout donné. Je ne le laisserai pas partir. »
« Le vieux chef, tu veux dire ? »
« Oui. On en parlera un jour, ma puce. Pas maintenant. Mais je te promets qu'on en parlera. »
Camille entendit leurs pas qui s'éloignaient, la porte qui se refermait. Dans la cour, le silence retomba, épais comme un sirop.
Elle resta là, accroupie derrière les caisses, les mains moites, la bouche sèche. Elle aurait dû se sentir triomphante — ses soupçons se confirmaient, Antoine était sous pression, peut-être malhonnête, peut-être même désespéré. Mais au lieu de cela, une onde de nausée lui monta du ventre.
Il avait dit je ne le laisserai pas partir. Et Camille savait, avec une certitude glaciale, qu'il parlait de plus que du restaurant.
Elle sortit de sa cachette à pas feutrés, longeant le mur pour rejoindre la ruelle avant que quelqu'un ne la voie. Quelque chose dans sa poche pesait contre sa hanche : son carnet. Elle ne l'avait pas ouvert. Elle n'y avait rien écrit. Mais elle l'avait pris, instinctivement. Un réflexe de critique. Ou une armure.
Elle dépassa le coin de la rue, l'estomac serré. Le bistro de L'Échappée se dessinait derrière elle, sa façade propre, ses rideaux encore tirés. Dans quelques heures, il ouvrirait ses portes. Antoine ferait des plats à la précision chirurgicale, servirait ses clients avec ce mélange de fierté et d'humilité qui avait fait sa réputation. Et quelque part, dans un bureau qu'elle ne connaissait pas, Marc attendait une échéance que son propre ami ne pouvait pas honorer.
Camille s'arrêta au coin de la rue, sortit son téléphone. Elle composa le numéro de son journal sans réfléchir. Lorsque la voix de son rédacteur en chef résonna dans l'écouteur, elle raccrocha aussitôt.
Pas encore. Pas comme ça.
Elle ne savait pas encore ce qu'elle devait sauver : son article, sa carrière, sa propre histoire avec Antoine — ou ce restaurant qui portait le nom d'un secret qu'il n'avait pas fini de lui révéler.
Une chose était sûre : la date limite du vieil oncle était dans dix jours. Et Antoine, pour la première fois depuis quinze ans, avait besoin d'elle.
Mais elle n'était pas venue à Lyon pour le sauver. Elle était venue pour écrire la vérité.
Et la vérité, elle venait d'apprendre qu'elle avait une échéance elle aussi.