L'Or de l'Empereur
Lire le chapitre 1: The Empty Chest
La toile de tente claqua sous la rafale du matin, et l’odeur de la poudre humide et du cuir mouillé s’infiltra dans les narines d’Étienne Moreau. Il se tenait debout devant le coffre de chêne, les mains encore engourdies par le froid qui avait précédé l’aube. Le sergent Lacroix, à ses côtés, tenait la lanterne qui projetait une lumière jaune et tremblotante sur l’intérieur vide. Le coffre était nu. Pas un seul franc, pas une pièce d’or, pas même un bout de papier. Le tissu de velours rouge qui tapissait le fond semblait en moquerie, une langue de luxe dans un ventre creux.
— Mon capitaine, murmura Lacroix, la voix serrée comme un poing. Il n’y a pas… il n’y a rien.
Moreau ne répondit pas. Il s’accroupit, passa sa main gantée sur le fond du coffre, comme s’il cherchait une faille, un secret, quelque chose qui aurait pu expliquer ce vide. La serrure, pourtant, était intacte. Pas de trace d’effraction, pas de bois éclaté. On aurait dit que le contenu s’était évaporé, volé par le vent de la veille.
Il se releva lentement, la mâchoire serrée. Deux cent mille francs. La solde du régiment pour le mois à venir. Les hommes attendaient cette paie avec une impatience fébrile depuis qu’ils avaient appris que les approvisionnements seraient retardés. Leurs femmes, leurs enfants, leurs dettes de jeux, leurs promesses de retour tenaient dans ces pièces. Et maintenant, rien.
— Qui a gardé le coffre cette nuit ? demanda-t-il, la voix basse, presque un grondement.
— Le caporal Duret et le soldat Pelletier, répondit Lacroix. De dix heures du soir à l’aube. Ils étaient de quart.
— Ils sont où maintenant ?
— Duret est en train de se laver au ruisseau. Pelletier doit être aux latrines.
Moreau hocha la tête. Ses yeux firent le tour de la tente de commandement, qui n’était guère plus qu’un abri de toile entre deux arbres rabougris. Mais dehors, le camp commençait à s’éveiller. Des hommes toussaient, s’étiraient, allumaient des feux pour le maigre café du matin. Des centaines de soldats, tous en attente, tous affamés et fatigués. Pour l’instant, ils ne savaient rien. Mais cela ne durerait pas.
— Personne d’autre ne sait, proclama-t-il, en se tournant vers Lacroix. Tu n’as rien dit à personne ?
— Je suis venu directement vous chercher, mon capitaine, comme vous l’aviez ordonné. Je n’ai ouvert la bouche à personne.
— Bien. Alors voilà ce que nous allons faire. Je vas sceller le camp. Personne n’entre, personne ne sort. Et tu vas me trouver Duret et Pelletier, et tu vas me les amener ici, sans que personne ne pose de questions.
Lacroix fit un pas vers la sortie, puis s’arrêta, hésitant.
— Mon capitaine… vous croyez que c’est l’un de nous ?
Moreau le fixa, un regard droit qui n’admettait aucune faiblesse.
— Je crois que l’argent n’a pas disparu tout seul. Il y a un trou dans cette tente, un trou dans la garde, ou un trou dans les hommes. Et je vais le trouver. Maintenant, va.
Lacroix sortit, et Moreau resta seul dans la tente, le coffre vide devant lui comme un accuser. Il fit les cent pas, un aller-retour nerveux entre les deux poteaux de toile. Deux cent mille francs. C’était plus qu’une fortune, c’était le ciment qui tenait le régiment ensemble. Sans cet argent, les hommes allaient se demander pourquoi ils tenaient encore leurs fusils. Et dans les jours qui précédaient ce que tout le monde appelait « le grand affrontement », une mutinerie serait plus dévastatrice qu’un boulet anglais.
Il sortit de la tente, clignant des yeux sous la lumière grise de l’aube. Le ciel était chargé de nuages lourds, comme une menace suspendue. Il appela deux soldats de faction près du piquet de commandement.
— Vous deux. Vous allez faire passer le mot : le capitaine Moreau ordonne une inspection générale. Personne ne doit quitter ses cantonnements jusqu’à nouvel ordre. Vous établissez un cordon à chaque extrémité du camp. Quiconque essaie de passer sans ordre écrit est arrêté sur-le-champ. C’est compris ?
— Oui, mon capitaine, répondirent-ils en chœur, avant de courir exécuter l’ordre.
Moreau savait que c’était une mesure extrême. Les hommes allaient grogner, maudire les officiers, et les rumeurs se répandraient comme la poudre sur une traînée de mèche. Mais il valait mieux des rumeurs que des disparitions. Il fallait contenir la vérité, au moins l’espace d’un battement de cœur, pour comprendre ce qui s’était réellement passé.
Il retourna à l’intérieur de la tente, se pencha sur le coffre, et l’examina une nouvelle fois avec plus de soin. Il fit pivoter la serrure, vérifia que les gonds n’avaient pas été limés. Puis, une idée le frappa : la serrure était intacte, mais qu’en était-il des clefs ? Il se souvint qu’il y avait trois jeux. Un qu’il gardait lui-même, dans une poche intérieure de son habit. Un second confié au trésorier du régiment, un homme du nom de Vauban, un notaire roux à la mine austère qui vivait dans les colonnes de chiffres. Et un troisième, prétendument, jeté dans le puits après une affaire de clefs perdues quelques mois plus tôt.
Sa main glissa instinctivement dans sa poche, et il en sortit sa propre clef, une pièce d’acier froid et lourd. Il la glissa dans la serrure, tourna, et entendit un déclic net. Elle fonctionnait parfaitement. Pas de forçage, pas de remplacement.
Un bruit derrière lui le fit sursauter. C’était le caporal Duret, un jeune homme au visage grêlé, tiré par Lacroix qui lui tenait le bras. Duret avait l’air effaré, ses yeux allant du coffre vide au capitaine.
— Mon capitaine, je vous jure… je n’ai rien vu. Rien entendu. J’étais là toute la nuit, avec Pelletier, on ne s’est pas endormis…
— Vous avez vu quelqu’un s’approcher de cette tente ? demanda Moreau, d’une voix calme mais tranchante.
— Non, mon capitaine. Seulement les patrouilles de la ronde, qui sont passées une fois ou deux.
— Et Pelletier, où est-il ?
Duret se mit à trembler légèrement. La façon dont le capitaine fixait le vide derrière lui lui fit comprendre que la question n’était pas ordinaire.
— Je ne sais pas… Il m’a dit qu’il allait chercher du bois pour le feu, et je ne l’ai pas revu depuis.
Moreau ferma les yeux une seconde. Il sentait le sol se dérober sous ses pieds. Pelletier, un homme discret, sans histoires. Ou du moins, c’est ce qu’on disait.
— Lacroix, dit-il, sa voix basse mais ferme. Organise une recherche. Je veux Pelletier retrouvé, mort ou vif, avant que le soleil soit plus haut. Et ne parle de rien. Si quelqu’un demande, c’est un exercice de discipline. C’est clair ?
Lacroix hocha la tête et tira Duret hors de la tente. Moreau resta seul encore une fois, le coffre vide au centre de sa conscience. Il y avait un traître parmi ses hommes, ou un lâche, ou les deux. Et dans soixante-douze heures, peut-être moins, les troupes anglaises et prussiennes se masseraient sur les collines au sud de Waterloo. Sans argent, sans confiance, son régiment serait une coquille vide, prête à se briser.
Il s’approcha du bord de la toile et souleva un rabat. Dehors, le camp s’était figé dans une attente étrange. Les hommes, debout devant leurs tentes, chuchotaient entre eux, jetant des regards vers le quartier du commandement. L’ordre de confinement avait déjà fait son chemin. Quelques visages trahissaient une inquiétude qui n’était pas de la simple curiosité. Moreau les regarda, essayant d’identifier un tic, une posture, un aveu muet.
Il n’avait pas encore trouvé la clef. Mais il savait que le temps pressait, comme un étau qui se refermait sur sa gorge. Il laissa retomber le rabat et se retourna vers le coffre. Il fallait qu’il découvre le trou dans ce système. Il fallait qu’il découvre le traître.
Pas pour l’Empereur. Pas pour la gloire. Pour les hommes qui allaient le regarder, eux, dans les yeux, avec leurs visages noirs de crasse et de fatigue. Pour eux, il trouverait l’argent.
Ou il en trouverait la fin.