L'Or de l'Empereur
Lire le chapitre 2: A Soldier’s Whisper
La lanterne vacillait dans la main du sergent Duret, projetant des ombres mouvantes sur les toiles de tente. Moreau le fixait sans ciller, les doigts croisés derrière le dos, posture qu'il avait apprise des années plus tôt, lorsqu'il fallait paraître calme pour faire avouer un soldat qui volait du pain à la cuisine du régiment.
« Répétez-moi cela, Duret. Lentement.
— Je n'ai rien vu, mon capitaine. Rien entendu. Nous avons fait notre ronde comme d'habitude, Pelletier et moi. Minuit, deux heures, quatre heures. Tout était en ordre.
— Et pourtant, à l'aube, quarante mille francs-or ont disparu. »
Duret avala sa salive, sa pomme d'Adam bondissant comme un criquet dans l'herbe sèche. « Je ne peux pas expliquer ce que je n'ai pas vu, capitaine. Je le jure sur la tête de ma mère. »
Moreau nota mentalement ce serment. Dans son expérience, un homme qui jurait sur sa mère avait généralement quelque chose à cacher. Mais Duret n'avait pas le profil d'un voleur — il avait les mains calleuses du laboureur qu'il avait été, des yeux simples qui ne savaient pas mentir longtemps.
« Et Pelletier ? Il n'est toujours pas rentré ?
— Non, mon capitaine. Il a dit qu'il allait au ruisseau pour remplir sa gourde avant la relève. Je ne l'ai plus revu.
— À trois heures du matin ? »
Duret haussa les épaules, pitoyable. « Il avait toujours soif, ce bougre. »
Un murmure s'éleva derrière la tente, des voix étouffées mais pressées. Moreau tendit l'oreille : des soldats, à la ronde du matin. L'un d'eux disait quelque chose à propos d'un régiment entier qui aurait déserté avec l'or, un autre parlait de prisonniers anglais qui s'étaient enfuis et avaient emporté le trésor. Des fables, chacune plus invraisemblable que la précédente, mais chacune prenait racine dans la même terre fertile : la peur.
Moreau sortit de la tente, laissant Duret aux mains de son sergent-major. Le camp commençait à s'éveiller dans une cacophonie inhabituelle. Les hommes formaient des grappes serrées au lieu de s'affairer à leurs tâches, échangeant des chuchotements derrière des mains crasseuses. Leurs regards se tournaient vers la tente du trésor, puis se détournaient avec cet air fuyant qu'il connaissait trop bien — celui des hommes qui se demandent si on leur a volé leur solde, et qui déjà songent à une compensation de leur propre cru.
« Regroupement ! » hurla Moreau, sa voix tranchant le murmure matinal. « Rassemblement général dans le carré central ! Tous les hommes du régiment, sans exception. Immédiatement ! »
Une heure plus tard — une heure qui lui parut une éternité, chaque instant empli du sanglot lointain du canon qui arrivait de la frontière — Moreau se tenait sur une caisse de munitions, face à près de huit cents hommes alignés en rangs. Le soleil d'avril commençait à chauffer, et des volutes de brume s'élevaient des uniformes humides de rosée. Un parfum de pain brûlé flottait depuis le coin cuisine, contrastant avec l'air électrique qui saturait le carré d'armes.
« Officiers, procédez à l'appel nominal ! » ordonna Moreau. « Régiment par régiment, compagnie par compagnie. Élevez la voix pour que tout le monde entende. »
Le lieutenant Delacroix commença avec la première compagnie, déroulant un rouleau de papier fatigué, psalmodiant les noms qui répondaient par un « Présent ! » sonore, presque trop appuyé. La deuxième compagnie suivit. Tous présents. La troisième, la compagnie des voltigeurs. Tous présents, mais Moreau remarqua un certain tremblement dans la voix du lieutenant qui faisait l'appel.
La quatrième compagnie. Et c'est là que le silence s'installa.
« Soldat Pierron », appela le sous-lieutenant Jauffret.
Rien.
« Soldat Pierron. »
Un frisson parcourut les rangs, comme une onde dans un lac immobile.
« Caporal Legrand.
Rien.
« Caporal Legrand, répéta Jauffret, et sa voix se fissura.
— Et l'adjudant-écrivain Desmoulins ? » demanda Moreau d'un ton tranchant, sans attendre que l'appel arrive jusqu'à lui.
Les yeux de Jauffret rencontrèrent les siens. « Le sergent Desmoulins est absent, mon capitaine. »
Un silence de plomb.
Moreau fit les comptes dans sa tête. Pierron, un soldat connu pour son addiction aux cartes, dont l'endettement était une blague récurrente au mess des sous-officiers. Legrand, un caporal autrefois décoré, dégradé après une affaire de détournement de vivres à l'étape de Maubeuge — trois mois de prison, jamais intériorisé. Et Desmoulins.
Desmoulins valait de l'or à lui seul.
Moreau sentit un frisson glacé courir le long de sa colonne vertébrale. L'adjudant-écrivain Desmoulins était le seul homme du régiment qui connaissait les filigranes du papier servant aux bons de solde, les formules de contrôle, la manière exacte dont le trésorier contresignait chaque bon. Il était aussi — Moreau le savait depuis un rapport qu'il n'avait jamais voulu transmettre — un espion à la solde de plusieurs maîtres, un faussaire de génie qui avait forgé des autorisations de passage pour des espions prussiens, et qui avait été repéré à Gand deux mois plus tôt. Moreau l'avait gardé sous son aile, espérant le retourner comme on retourne une carte au jeu de whist, dans l'espoir de démasquer un réseau plus large.
Mais Desmoulins était parti.
« Sergent Lefebvre ! » appela Moreau. « Trouvez-moi le quartier du sergent Desmoulins. Fouillez tout, je veux que chaque papier, chaque plume, chaque tache d'encre soit examinée. »
Le camp entier devait l'entendre, pour la discipline, mais une partie de lui voulait simplement comprendre. Desmoulins avait la clé de la tente du trésor — l'accès lui avait été donné pour imprimer les nouveaux bons de solde en prévision de la campagne, puisque les vieux étaient périmés depuis le retour de l'île d'Elbe.
Personne d'autre que lui et Moreau ne savait comment réellement ouvrir le coffre, ni quelles étaient les procédures de compte doubles.
« Capitaine ! »
La voix venait de l'angle du camp, là où se dressaient les tentes administratives. Un jeune fourrier courait vers lui, un papier froissé à la main, le visage blême.
« Capitaine, j'ai trouvé un billet épinglé sous le châlit de l'adjudant Desmoulins. On dirait… on dirait qu'il est écrit au nom du 104e de ligne britannique. »
Moreau saisit le papier et le déplia. Une écriture fine et régulière — la main d'un calligraphe — annonçant que « le contenu de la régie » serait rendu à son propriétaire légitime « pour la somme et contre remise immédiate du passeport sans opposition » et que des instructions suivraient. C'était clair comme une horloge : Desmoulins avait organisé une remise de l'or, en possession d'un complice à l'intérieur des lignes alliées.
Le papier n'était pas signé. Mais l'encre bleu-noir portait les traces d'un vernis spécial — le même vernis que Moreau avait vu sur des documents compromettants découverts dans une valise diplomatique prussienne, un an plus tôt à Reims.
Desmoulins n'avait pas simplement déserté. Il avait exécuté son plan depuis des semaines, avec l'or du régiment comme raison sociale.
Moreau roula le papier en boule, puis le lissa à nouveau, son esprit enregistrant chaque détail. L'or, les absents, le signal laissé derrière lui, le billet écrit aux lignes ennemies — il tenait une piste, certes, mais le mystère demeurait entier. Car comment un faussaire sans escorte, sans transport, sans chevaux personnels, avait-il pu faire disparaître quarante mille francs-or d'un coffre scellé avant de quitter le camp sans être inquiété ?
Le cri du sergent Lefebvre lui répondit de loin, porté par le vent :
« Capitaine Moreau ! Venez voir. Il y a une trace de roues profondes derrière la tente de l'écrivain — des traces qui mènent droit vers la route du sud. Et un cheval de selle manque à l'écurie, un alezan avec la marque du 6e chasseurs. »
Moreau rangea le billet contre la couture de sa vareuse, là où il gardait son dernier cigare de luxe — un luxe qu'il s'était refusé depuis Liège.
Si Desmoulins était parti vers le sud, loin de la frontière, peut-être pas vers les lignes alliées du nord. Plus loin, mais vers où ? Vers Namur. Ou vers la France, ou — son cœur serra — vers Paris, où il pourrait vendre son secret et l'or à des factions hostiles à l'Empereur, ou pire, qu'il livrerait un dossier complet sur les plans de ravitaillement du régiment pour la campagne imminente.
Il fallait prévenir Wellington. Ou Blücher. Ou n'importe qui de suffisamment puissant pour intercepter ce traître avant qu'il ne vende ce qu'il savait aux armées qui s'approchaient du champ de bataille.
« Duret ! » lança Moreau en se hissant sur un tonneau vide pour que toute la place l'entende. « Vous répondez désormais de l'appel. Que chaque homme retourne à ses tâches. Le régiment se met en marche à midi. Et si quiconque parle de l'or ou des disparus, vous me l'amenez personnellement. »
Puis, plus bas, s'adressant au seul lieutenant Delacroix qui s'approcha :
« Préparez mon cheval. Et trouvez-moi un guide qui connaisse les sentiers vers l'état-major de Lord Wellington. Je dois parler à quelqu'un qui écoute avant que Waterloo ne commence. »