L'Or de l'Empereur
Lire le chapitre 36: The Last Order
Le crépuscule tombait sur la route de Waterloo, mais Étienne Moreau ne regardait plus vers l’est. Il s’arrêta au bord d’un ravin boueux, les mains crispées sur les rênes du cheval épuisé qui tirait la charrette. Derrière lui, le canon s’était tu. Comme un silence de tombe.
Renard s’approcha, son fusil en bandoulière, la mâchoire serrée. « Capitaine, il y a un hameau à un quart de lieue. Des maisons en pierre, un puits. On pourrait s’y arrêter. »
Moreau acquiesça d’un signe de tête, mais ses yeux restaient fixés sur le sac à ses pieds. Le vrai sac, celui cousu dans la doublure de son paquet, celui que Lambert avait caché sous les faux lingots. Du sang suintait à travers son bandage, une tache sombre sur sa capote grise.
« On s’arrête, » dit-il enfin. « On va avoir besoin de lumière et d’une table. »
Le hameau était vide. Une ferme abandonnée, les portes arrachées, des traces de roues fraîches dans la cour. Les soldats mirent pied à terre dans un silence fatigué. Renard envoya deux hommes en reconnaissance pendant qu’il aidait Moreau à descendre de la charrette.
À l’intérieur, il y avait une longue table de bois brut poussée contre le mur, et une cheminée encore tiède. Moreau s’y effondra, sortit une petite clé de sa poche, et fit jouer le système de la doublure. Le panneau coulissa avec un grincement sec.
Les pièces apparurent. Pas des lingots, non. Des pièces d’or françaises, frappées à l’effigie de l’Empereur, certaines encore humides d’avoir été retirées des coffres de la Banque de France. Une fortune. De quoi acheter des armées ou des royaumes entiers.
Les deux soldats revinrent. « Personne, capitaine. Les fermiers sont partis depuis des jours. »
Moreau compta mentalement. Il connaissait le poids de chaque pièce, la valeur exacte de chaque pile. Il avait passé sa vie à compter l’argent des autres. Ce soir, pour la première fois, il ne comptait pas pour l’Empereur.
« Asseyez-vous, » dit-il en levant les yeux sur les trois hommes. « Tous. »
Renard obéit, méfiant. Le grand s’appelait Verne, un ancien carabinier qui avait perdu deux doigts à Leipzig. Le troisième, un jeune dragon du nom de Petitjean, avait les yeux encore brillants de fièvre, une blessure à l’épaule qui suppurait.
« On a marché ensemble, » commença Moreau. « On s’est battus ensemble. Cette nuit, on finit ensemble. »
Il poussa une pile de pièces vers Renard. « Lieutenant, tu rentres. Ta mère est à Rouen, tu me l’as dit. Tu lui achètes une maison, un toit, et tu lui dis que son fils n’a pas déshonoré le nom. »
Renard ouvrit la bouche, puis la referma. Moreau poussa une seconde pile vers Verne. « Pour toi, carabinier. Tu vas vers le sud, tu rejoins ta Provence. Avec ça, tu peux t’acheter une vigne, si tu arrêtes de boire tout ce que tu récoltes. »
Un sourire fatigué éclaira le visage buriné de Verne. Il tendit la main, prit les pièces, les passa à travers ses doigts aussi vif qu’un homme qui n’a pas vu de l’or depuis des années. « Jamais vu autant de belles dames dans une seule main. »
Le jeune dragon, Petitjean, ne tendait pas la main. Il regardait le sol, la mâchoire tremblante. « Je n’ai personne, capitaine. Ma famille est morte aux Cent-Jours. Ma promise a épousé un autre pendant que j’étais prisonnier en Espagne. Où voulez-vous que j’aille ? »
Moreau le regarda. Le gamin avait quoi ? Vingt ans ? Vingt et un ? Et déjà plus de passé que d’avenir. Il prit une poignée de pièces et la mit dans la main du dragon, refermant les doigts du garçon dessus.
« Alors tu vas avec Verne. Tu lui apprendras à tailler la vigne, et lui t’apprendra à rester en vie. C’est un ordre. »
Petitjean leva les yeux. Quelque chose s’y était éteint, quelque chose d’autre s’y rallumait. Lentement, il rangea les pièces dans sa poche intérieure.
Renard ne prenait toujours pas les siennes. Il croisa les bras. « Et vous, capitaine ? »
La question tomba dans le silence de la ferme comme une pierre dans l’eau. Moreau passa la main sur son côté, sentit le sang chaud contre ses doigts. Il n’avait pas répondu tout de suite. Il ne savait pas encore.
« Je reste, » dit-il enfin.
« Vous restez ? Vous venez avec nous, non ? La Prusse va occuper toute la Belgique. Vous êtes un officier français. Vous ne pouvez pas rester ici. »
« Je reste parce qu’il y a un camp de blessés à trois lieues d’ici, entre les lignes. On n’a pas eu le temps de les évacuer avant la charge. Personne ne va y retourner avant des jours, peut-être des semaines. Pas les Prussiens, pas les Anglais. Ils comptent les morts, pas les agonisants. »
Verne s’éclaircit la gorge. « C’est pas votre guerre, capitaine. Pas plus que les nôtres. »
Moreau leva le sac, encore lourd d’une bonne moitié de son contenu. « C’est ça que je pensais aussi. Mais je n’ai pas combattu toute cette campagne pour laisser des hommes mourir seuls dans un champ. Pas si j’ai de quoi les aider. »
Renard se pencha en avant. « Et le reste de l’or ? Vous allez le leur donner ? À des soldats anglais et prussiens ? »
Moreau regarda les pièces que la flamme de la bougie faisait luire. « Personne ne doit savoir d’où vient cet argent, » dit-il lentement, pesant chaque mot. « Personne ne doit savoir qu’il existait un trésor destiné à l’Empereur. Compris ? »
Les trois soldats échangèrent un regard, puis acquiescèrent ensemble, sans un mot.
Moreau rangea les pièces. Une partie dans la poche intérieure de sa capote, contre sa poitrine. Le reste, il le laissa dans le compartiment secret qu’il referma d’un coup sec.
« La guerre est finie, » dit-il. « L’Empereur est parti, ou va partir ce soir. Il n’y a plus d’armée. Il n’y a plus de commandement. Il y a juste des hommes qui se remettent debout. C’est à ça que je suis loyal, maintenant. »
Il se leva, chancelant un peu. Renard fit un pas pour le soutenir, mais Moreau l’arrêta d’un geste.
« Prenez la charrette, prenez le cheval. Le chemin du sud est dégagé. Verne, tu connais les routes de campagne. Évitez les grands axes. Dans deux jours, vous serez du côté français. »
Verne se leva, les pièces dans sa poche faisant un tintement discret. « Et vous ? Vous allez à pied ? »
« Le camp de blessés n’est pas loin. J’ai encore un peu de force. »
Le silence pesa dans la pièce. Petitjean fut le premier à bouger. Il tendit la main, et Moreau la serra, cette main tremblante de gamin devenu homme dans la boue d’une seule campagne.
« Merci, capitaine. Je n’oublierai pas. »
« Ne dis pas merci, » répondit Moreau simplement. « Dis-toi que tu vaux mieux que tout ce que la guerre t’a pris. C’est comme ça que tu me rembourseras. »
Renard resta en arrière pendant que Verne et Petitjean sortaient. Il baissa la voix. « Lambert. Il est toujours dans la ferme, là-bas. On l’a laissé avec une blessure sale. Personne n’ira le chercher. »
Moreau détourna les yeux. Il pensa au visage de Lambert dans la lueur de la bougie, cette dernière nuit à la ferme, quand tout avait changé. Le traître, l’ami, le frère d’armes. Le même homme, peut-être. Ou un autre.
« Il a fait ce qu’il a cru devoir faire, » dit-il enfin. « C’est plus que ce que la plupart des hommes peuvent dire. »
Il tira une dernière poignée de pièces de sa poche et la tendit à Renard. « Pour Lambert. Trouve un médecin, paie-le pour qu’il le soigne. Et si Lambert demande où je suis, dis-lui que j’ai enterré ce que nous avons trouvé. C’est la vérité. »
Renard prit l’argent, le serra longuement dans sa main. Il y avait une année de salaire dans cette poignée. Peut-être plus.
« Et la France, capitaine ? Vous revenez un jour ? »
Moreau regarda par la fenêtre. Dehors, la nuit tombait sur les champs désolés. À l’horizon, des feux s’étaient allumés : les bivouacs des armées victorieuses. Les lumières des vivants.
« La France m’attend peut-être. Mais pas ce soir. Ce soir, il y a des hommes qui blessent comme moi à trois lieues d’ici. Allez-vous-en, lieutenant. C’est un ordre. »
Renard salua, une dernière fois, impeccablement. Pas le geste raide d’un soldat en formation. Quelque chose de plus vrai. De plus humble.
« Bonne route, capitaine. »
Il sortit sans se retourner.
Moreau resta seul dans la ferme. Il entendit la charrette s’ébranler dans la cour, le bruit des roues sur la terre battue s’éloigner vers le sud. Il posa la main sur les pièces qu’il gardait pour les blessés. Un peu plus d’une poignée, pas plus. Assez pour payer des médecins, des bandages, de l’opium pour les plus atteints. Pas assez pour tenter qui que ce soit.
Il souffla la bougie.
À trois lieues de là, les blessés gémissaient dans le noir. Il avait des mains fiévreuses et une promesse à tenir. Il n’avait pas d’empereur, pas de régiment, pas d’or à défendre. Il n’avait que le chemin devant lui et la nuit pour le guider.
Moreau sortit dans l’air froid, boutonna sa capote sur son secret, et marcha vers les feux.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.