L'Or de l'Empereur
Lire le chapitre 35: Dawn of the Guard
L'air empestait le sang et la poudre. Moreau n'eut pas le temps de crier. Von Kluge surgit de derrière le chariot, un pistolet braqué sur sa poitrine, et dans son regard il n'y avait plus rien de l'officier courtois qui l'avait interrogé. Juste un homme qui voulait l'or, et qui était prêt à tout pour l'avoir.
« Vous êtes plus coriace que je le pensais, Moreau, dit Von Kluge en avançant lentement. Mais votre blessure vous trahit. Vous saignez comme un porc. »
Moreau recula d'un pas, la main glissant vers le couteau à sa ceinture. Derrière lui, les trois soldats français étaient trop loin, occupés à surveiller l'horizon où le canon tonnait sans relâche. Le major avait choisi son moment.
« Lambert vous a tout dit, continua Von Kluge. Le compartiment secret. Le vrai trésor. Vous portez une fortune sur votre dos, et vous n'avez même plus la force de la défendre. »
Moreau sentit le sang chaud couler le long de sa jambe. Sa tête tournait. Mais il vit l'ombre de Renard bouger derrière le major, et comprit qu'il n'était pas seul.
« Renard ! » cria-t-il.
Le major pivota, tirant presque à l'aveugle. La balle siffla au-dessus de l'épaule de Renard, qui plongea en avant. Mais Von Kluge était rapide, terriblement rapide pour un homme de sa corpulence. Il sauta sur le chariot, attrapa les rênes, et fouetta les chevaux.
Les roues crissèrent sur les pierres. Le chariot s'ébranla, et avec lui, tout l'or de l'Empire.
Moreau ne réfléchit pas. Il bondit, attrapa le rebord du chariot, et se hissa tant bien que mal. Sa blessure hurla de douleur, mais il était sur le plateau maintenant, face à Von Kluge qui lâcha les rênes d'une main pour dégainer son sabre.
« Vous êtes fou, Moreau ! cria le major. Vous allez mourir pour rien ! »
« Peut-être », répondit Moreau, dégainant son propre couteau.
Ils s'affrontèrent au-dessus des sacs d'or, le chariot bringuebalant sur les ornières de la route défoncée. Von Kluge était plus grand, plus fort, mais Moreau avait l'avantage du désespoir. Le sabre du major siffla, Moreau esquiva en se baissant, sentit la lame lui raser le cuir chevelu.
Il frappa en remontant, le couteau trouvant la chair sous l'aisselle du major. Von Kluge rugit de douleur, lâcha son sabre, et saisit Moreau à la gorge. Les doigts se serrèrent. Moreau vit des étoiles, sentit le monde s'effacer.
Mais ses doigts trouvèrent le manche du couteau planté dans le flanc du major. Il le tourna.
Von Kluge ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Ses yeux s'écarquillèrent, puis il bascula en arrière, culbuta par-dessus le bord du chariot, et disparut dans un bruit sourd de corps brisé.
Les chevaux ralentirent, effrayés. Moreau s'effondra sur les sacs, haletant, le sang de sa blessure se mêlant à celui du major.
« Moreau ! » renard arrivait en courant, les deux autres soldats derrière lui.
« Les rênes », murmura Moreau. « Reprenez les rênes. Et cette roue... elle est faussée. »
Renard vérifia prestement. « Elle est fêlée. Mais on peut la consolider. Dix minutes, pas plus. »
Dix minutes. Dix minutes, c'était une éternité dans cette guerre qui s'effondrait autour d'eux.
« Faites vite », dit Moreau en s'appuyant sur le rebord du chariot.
Ses mains tremblaient. Le monde oscillait. Il regarda vers l'est, où les tambours de la Garde résonnaient toujours, portés par le vent. Napoléon lançait son attaque finale. Et lui, il était là, couvert de sang, réparant une roue avec trois inconnus et un traître mourant à l'intérieur de la ferme.
Renard travailla vite, les deux autres soldats l'aidant. Moreau surveillait la ligne d'horizon, où des formes sombres avançaient. Les Anglais. Ils approchaient.
« C'est fait », annonça Renard.
Moreau monta sur le chariot, saisit les rênes, et fouetta. Les chevaux partirent au galop, le chariot cahotant sur la route défoncée. Le canon tonnait plus fort maintenant, un roulement continu qui semblait faire trembler la terre elle-même. Et dans ce bruit, Moreau crut entendre les tambours de la Garde, qui battaient une charge impossible.
Ils atteignirent la route principale en moins de dix minutes. Mais ce qu'ils virent là gelèrent le sang de Moreau.
La Garde Impériale. Ces hommes légendaires qui n'avaient jamais reculé. Ils marchaient encore, mais ils reculaient. Formés en carrés hérissés de baïonnettes, battant en retraite sous un déluge de mitraille et de cavalerie. Leurs rangs se resserraient, mais chaque pas en arrière était une défaite.
Et au centre de ce chaos, sur une petite éminence, Moreau reconnut la silhouette trapue au chapeau légendaire. Napoléon. L'Empereur. Immobile, les mains derrière le dos, regardant son armée se défaire.
« C'est fini », murmura Moreau.
Il arrêta le chariot au bord du champ, trop loin pour rejoindre les carrés, trop près pour ignorer le carnage. Des soldats français couraient en désordre, jetant leurs armes, fuyant la cavalerie anglaise qui les taillait en pièces.
Renard s'approcha, le visage blême. « Que fait-on, capitaine ? »
Moreau regarda les sacs de cuir à ses pieds. Une fortune qui ne servirait plus à rien. Une guerre perdue. Un Empire en cendres.
Plus loin, il vit Napoléon tourner son cheval et commencer à s'éloigner. Pas en fuyant. En marchant. Avec la dignité d'un homme qui vient de perdre tout ce qu'il avait construit.
Le soleil déclinait sur le champ de Waterloo. Des milliers de morts. Des milliers de cris. Et Moreau, couvert du sang d'un homme qu'il venait de tuer, assis sur un trésor qui n'avait plus de maître.
Il ferma les yeux. La guerre était finie. Napoléon était vaincu. Et lui, Étienne Moreau, avait une fortune qu'il n'osait plus garder, des hommes qui n'avaient plus d'armée, et une blessure qui le tuait à petit feu.
« Je sais quoi faire », dit-il enfin, la voix rauque.
Il prit les rênes et tourna le chariot vers l'ouest, loin de la bataille, loin de l'armée, loin de tout ce qu'il avait servi.
Vers les hommes qui avaient besoin de lui.
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