L'Or de l'Empereur
Lire le chapitre 4: Suspects and Shadows
La pluie s’était arrêtée pendant la nuit, laissant la boue du camp se figer en une croûte grise sous les bottes. Moreau n’avait pas dormi. Il avait passé l’aube à écrire, à raturer, à brûler trois listes avant d’en trouver une qui tenait debout. Posée sur la table pliante de sa tente, elle était courte : trois noms, trois colonnes, une seule conclusion.
Le clerc de l’intendance, Jean-Baptiste Roussel. Le capitaine de cavalerie André Vasseur. Le sergent-major Henri Lefebvre.
Il les connaissait tous les trois. C’était bien là le problème.
Roussel avait les clés du registre, les codes de scellement, et une peur maladive des supérieurs qui le rendait malléable. Vasseur commandait l’escadron de reconnaissance : il savait lire une carte, traverser les lignes ennemies, et disparaître sans laisser de trace. Et Lefebvre — Lefebvre était un héros de la vieille garde, décoré à Austerlitz, avec des dettes de jeu qui couraient plus vite que son cheval.
Moreau plia la liste, la glissa dans sa poche de poitrine, et sortit dans la lumière pâle du matin.
Il trouva Lefebvre près des écuries, le dos appuyé contre une charrette renversée. Le sergent-major nettoyait son mousquet avec un calme exaspérant, comme si le monde n’était pas en train de s’écrouler autour d’eux. À quarante-deux ans, Lefebvre avait le visage couturé d’un homme qui avait survécu à deux guerres, trois campagnes, et un nombre incalculable de nuits de cartes.
« Moreau, » dit-il sans lever les yeux. « On m’a dit que tu cherchais des fantômes. »
« Je cherche de l’or, » répondit Moreau, s’accroupissant en face de lui. « Et je cherche les hommes qui l’ont pris. »
Lefebvre haussa une épaule. « Ce n’est pas moi. Je peux te le jurer sur la croix de ma mère. »
« Sur tes dettes, plutôt. »
Le sergent-major s’arrêta de frotter le canon. Ses doigts — épais, calleux, des doigts de paysan devenu soldat — se figèrent une seconde. Une seconde de trop.
« Je n’ai pas de dettes, » dit-il. « J’ai des créanciers. C’est différent. »
Moreau sortit une liasse de billets de sa poche intérieure. Pas des assignats, pas des promesses — de l’or, en réquisition, marqué du sceau impérial. Il les étala sur la charrette, lentement, comme un marchand qui montre sa marchandise.
« Hier soir, Lefebvre. Tu as payé trois mois de retard à la cantinière. Tu as réglé la note du maréchal-ferrant. Et tu as laissé un pourboire au garçon d’écurie qui vaut plus que la solde d’un mois. Où est passée cette argent ? »
Lefebvre rit — un rire court, forcé, qui sonnait faux comme une pièce fêlée. « Les cartes m’ont souri. Une bonne nuit, c’est tout. Ça arrive, même aux vieux soldats. »
« Une bonne nuit. » Moreau se releva. « Dis-moi, sergent : qui jouait avec toi ? »
« Des sous-officiers du 3e bataillon. Le lieutenant Cartier. Le fourrier. »
« Le fourrier ? » Moreau pencha la tête. « Le fourrier Desmoulins ? »
Les yeux de Lefebvre clignèrent. Trop vite.
« Peut-être. Je ne me souviens plus. »
« Tu ne te souviens plus de l’homme qui t’a fait gagner trois mois de solde ? »
Lefebvre remit son mousquet sur son épaule et se leva. Il dominait Moreau d’une tête — une stature qu’il utilisait d’habitude pour intimider les conscrits, mais ce matin, il semblait s’en servir pour prendre de la distance.
« Écoute, capitaine. J’ai servi l’Empereur quand tu étais encore chez les jupons de ta mère. Si je te dis que j’ai gagné cet argent, c’est que je l’ai gagné. Maintenant, si tu n’as rien d’autre à me demander, j’ai des hommes à faire boire avant que les Prussiens nous tombent dessus. »
Il fit un pas pour s’éloigner. Moreau ne bougea pas.
« Tes doigts, » dit-il.
Lefebvre s’arrêta. « Quoi, mes doigts ? »
« Quand tu as dit que tu n’avais pas de dettes, tu as touillé ta boucle de ceinturon— » Moreau imita le geste, index et pouce frottant le cuivre. « —trois fois. Trois fois, Lefebvre. Tu es un menteur trop honnête pour être un bon menteur. »
Le sergent se retourna. Son visage avait perdu son masque de bravade. Pendant un instant, Moreau vit ce qu’il avait toujours vu chez les hommes qui portaient trop de campagnes sur les épaules : la fatigue, la peur, et une colère sourde contre un monde qui leur devait plus qu’il ne leur donnait jamais.
« J’ai des dettes. Tout le monde a des dettes, dans cette armée. » Lefebvre baissa la voix, parlant vite, entre ses dents. « Mais je n’ai pas touché à ton coffre. Je ne sais même pas où il est planqué, ce fameux or. C’est un officier qui l’a pris, tu le sais bien. Ce n’est pas un sergent qui pourrait traverser les lignes avec trois sacs d’or sans se faire arrêter par la maréchaussée. »
« Alors où as-tu trouvé de quoi payer toutes tes dettes ? »
Le silence — un vrai, celui qui ne ment pas.
« C’est ce que je pensais, » dit Moreau. « Tu vas venir avec moi. »
« Tu n’as pas le droit — »
« J’ai le droit de fouiller ton paquetage, sergent. Et si je trouve une seule pièce à l’effigie de l’Empereur, tu passeras le reste de la guerre à danser au bout d’une corde. Alors, tu préfères me parler ici, ou devant le peloton d’exécution ? »
Lefebvre le regarda. Longtemps. Une bataille se livra sous ses paupières — celle entre la loyauté et la survie. Moreau connaissait cette bataille. Il l’avait livrée lui-même, plus de fois qu’il voulait l’admettre.
Finalement, le sergent cracha dans la boue.
« L’argent. » Il sortit une pièce de sa poche — de l’or belge, frappé à Bruxelles, pas de l’or impérial. « Tu vois ? Pas du tien. Je te l’ai dit : j’ai gagné. Mais pas aux cartes. »
Moreau prit la pièce. Il la fit tourner entre ses doigts. De l’or local, qui sentait encore le savon du changeur. Pas de la réquisition militaire.
« Alors comment ? »
« Une petite affaire, » dit Lefebvre, les yeux ailleurs. « Une livraison. Des chevaux qu’un homme de ma connaissance voulait déplacer sans papiers. Pour les Prussiens, avec les routes surveillées, ça valait son pesant. »
« Tu as trafiqué avec l’ennemi. »
« J’ai nourri mes hommes, Moreau. Mes hommes, mes vrais. Pas des fantômes de papier comme dans ton bureau. » La voix du sergent se fit dure. « Et le jour où on sera tous morts dans la boue de Waterloo, je veux savoir que ceux qui survivront auront une pièce pour acheter leur route jusque chez eux. »
Moreau serra la pièce dans son poing. Une partie de lui — une petite partie, qu’il détestait — comprenait. L’armée avait promis la solde, et l’armée avait failli. Ces hommes se battaient pour un drapeau qui ne les paierait jamais assez.
Mais l’or manquant était une autre histoire. L’or n’était pas destiné à payer les soldats — il était destiné à payer la campagne, à acheter les vivres, à convaincre les alliés réticents de rester fidèles. Sans lui, l’armée était une bête affamée sur le point de se retourner contre ses propres entrailles.
« Un homme t’a commandé cette livraison, » dit Moreau. « Qui ? »
Lefebvre hésita « Un officier. Il m’a trouvé hier, à l’aube, alors que les premiers chariots partaient. Une silhouette sous la pluie, encapuchonnée. Il savait tout du convoi — l’heure, le nombre de chevaux, le nom de l’adjoint qui tenait les clés. »
« Vasseur ? »
« Je ne sais pas. Il parlait avec un accent — du nord, peut-être. Il connaissait trop bien mes dettes pour être un inconnu. Il m’a dit : "Aide-moi à déplacer ces chevaux, et je te rends libre." Il t’a donné l’argent pour que tu paies le maréchal-ferrant et la cantinière. »
« Tu veux dire— »
« Je veux dire qu’il m’a payé avant, » coupa Lefebvre. « Pour du travail que je n’ai pas encore fait. La livraison est prévue demain, près de la ferme de Mont-Saint-Jean. S’il sait que tu me surveilles, il annulera tout. Mais si tu me laisses aller, je peux t’amener à lui. »
Moreau regarda la pièce dans sa main. Une pièce belge, mais frappée cette année. Le changeur qui l’avait fabriquée pouvait être retrouvé. Et le changeur menait au donneur d’ordre.
« Demain, » répéta Moreau. « Près de Mont-Saint-Jean. »
« C’est vrai. Sur la tombe de ma mère. »
Le canon tonna au loin — une batterie anglaise qui s’essayait, quelque part du côté de Quatre-Bras. Dans moins de quarante-huit heures, l’armée serait en marche.
Moreau rendit la pièce à Lefebvre.
« Va te faire payer ton cheval, » dit-il. « Et ne t’avise pas de prévenir ton contact. Si tu refuses de me laisser t’accompagner demain, je te fais fusiller avant que les Anglais aient l’occasion de le faire. Je te le promets, sergent. »
Lefebvre prit la pièce, la fit sauter dans sa paume, et son vieux visage de pierre se fendit d’un sourire amer.
« Capitaine, » dit-il. « J’ai survécu à la Bérézina, à Leipzig, et à deux commandants pires que toi. Tu n’es pas celui qui m’enverra au cimetière. »
Moreau le regarda s’éloigner vers les écuries. Un mensonge était tombé — celui de Lefebvre et ses dettes. Mais il en restait deux autres sur sa liste, et le temps fondait plus vite que la neige d’avril.
Il sortit sa montre. Il restait trente-six heures avant la bataille qui déciderait de l’Europe. Et un or toujours introuvable.
Mais il avait un rendez-vous.