L'Or de l'Empereur
Lire le chapitre 5: A Debt of Honor
La bruine s'était arrêtée, mais l'air restait lourd, chargé de l'odeur de la paille humide et du crottin. Moreau suivait Lefebvre à une vingtaine de pas, son manteau relevé jusqu'au menton, le col usé contre sa gorge. Le sergent marchait d'un pas pressé, mais pas furtif — l'allure d'un homme qui allait régler une affaire, pas celle d'un homme qui fuyait.
La taverne s'appelait *Le Coq Fou*. Une enseigne rouillée grinçait au-dessus de la porte, et de la lumière jaune filtrait à travers les volets mal joints. Lefebvre poussa la porte sans hésiter. Moreau compta jusqu'à dix, puis entra à son tour.
L'intérieur sentait la bière éventée et la fumée de pipe. Une demi-douzaine d'hommes étaient attablés, des paysans pour la plupart, plus deux soldats en tenue de fatigue qui ne levèrent même pas les yeux quand Moreau passa devant eux. Lefebvre était assis dans le coin du fond, face à un homme corpulent en habit de drap brun, un encrier posé devant lui sur la table.
Moreau prit place à une table voisine, commanda un demi de bière qu'il ne but pas, et observa.
L'homme corpulent — le prêteur, sans doute — poussa un registre vers Lefebvre. Le sergent y jeta un coup d'œil, sortit une bourse de sa poche. Elle était lourde, Moreau le voyait au poids qu'elle faisait dans la main du sergent. Des pièces tintèrent sur la table. L'homme les compta une à une, les fit sonner sur le bois, puis hocha la tête.
Mais Lefebvre ne se leva pas. Il resta assis, les mains à plat sur la table, et il parlait maintenant à voix basse, penché en avant. Le prêteur écoutait, puis secoua la tête. Lefebvre insista. Le prêteur haussa les épaules, tourna le registre vers le sergent, désigna une ligne du doigt.
Lefebvre blêmit.
Moreau se leva. Il traversa les trois mètres de plancher qui le séparaient de la table et s'assit sur le banc à côté du sergent, qui sursauta comme si on l'avait piqué.
— Capitaine, balbutia Lefebvre.
Le prêteur leva les yeux, évalua Moreau d'un seul regard, et ses doigts se refermèrent sur le registre comme s'il craignait qu'on le lui vole.
— Vous êtes son créancier ? demanda Moreau en français, bien que le type eût une tête de flamand.
— Je suis homme d'affaires, dit le prêteur dans un français à peine accentué. Le sergent et moi avons des arrangements.
— Des arrangements, répéta Moreau. Il regarda le registre, puis Lefebvre. Le sergent avait l'air d'un homme qui venait de se souvenir qu'il était assis sur une mine.
— Il me doit encore trois cents francs, dit le prêteur, qui n'avait pas l'intention de perdre son temps. Vous êtes son officier ?
— Je suis son capitaine, oui.
Le prêteur sourit, découvrant des dents jaunies.
— Alors vous pouvez peut-être me dire quand il compte payer le reste. Parce que ceci, dit-il en tapotant une pièce d'or posée près de l'encrier, c'est la troisième fois qu'il me paie en belges. Je préfère les napoléons, moi. Plus faciles à écouler.
Moreau regarda la pièce. De l'or belge. Son sang se glaça.
— Il vous a payé en or belge ?
— Oui. De bon aloi, je l'avoue. Mais les pièces étrangères, ça attire les questions. Heureusement que j'ai des clients compréhensifs.
Lefebvre avait baissé la tête. Moreau saisit la pièce avant que le prêteur pût protester. Elle était frappée au revers d'un lion des Flandres, d'un poids régulier, presque neuve. Pas une pièce de circulation courante — une pièce de frappe récente.
— D'où venait cet or ? demanda Moreau à Lefebvre, sans quitter la pièce des yeux.
Le sergent avala sa salive. Le prêteur, flairant une scène, commençait à reculer. Moreau lui jeta un regard.
— Restez.
— Monsieur, je ne veux pas de problèmes.
— Vous en avez déjà, dit Moreau en posant la pièce sur la table entre eux. Cette pièce vient d'un convoi volé à l'armée française. Vous venez d'admettre l'avoir acceptée en paiement.
Le prêteur devint blême. Il ouvrit la bouche, la referma.
— Je ne savais pas. Je vous jure, je ne savais pas.
— Vous allez me dire d'où elle vient, dit Moreau d'une voix calme, ou je vous fais arrêter dans l'heure pour recel de bien militaire.
Le prêteur regarda Lefebvre, qui semblait vouloir disparaître sous la table.
— C'est lui qui me l'a donnée, dit le prêteur. Je ne sais pas où il l'avait, moi. Je ne pose pas de questions à mes clients. C'est mauvais pour les affaires.
Moreau tourna la pièce entre ses doigts. Elle était froide, et lourde, et elle lui brûlait la paume.
— Où l'as-tu eue, Lefebvre ?
Le sergent resta silencieux un long moment. Puis, comme si une digue se rompait quelque part en lui, il parla.
— C'était l'officier, celui qui m'a engagé. Il m'a donné une avance. Trois cents francs belges. J'avais des dettes, capitaine. Des dettes de jeu. Vous savez comment ça va.
— Non, dit Moreau. Explique-moi.
Lefebvre passa une main sur son visage. Ses yeux étaient rouges, épuisés.
— Je joue depuis mon arrivée en Belgique. J'ai perdu — beaucoup. Aux cartes, d'abord. Puis aux dés. La dette a gonflé. Le prêteur ici a commencé à me menacer. Ma famille, à Lille. Ma femme. Il disait qu'il irait la voir.
Le prêteur eut un geste d'impuissance, comme pour dire que les affaires étaient les affaires.
— Cet officier m'a trouvé il y a trois semaines, continua Lefebvre. Il m'a dit qu'il savait pour ma dette. Il m'a dit qu'il pouvait m'aider — effacer ma dette, me donner de l'argent en échange de quelques petits services. Des mouvements de chevaux. Une information sur les patrouilles. Rien de bien grave, qu'il disait.
— Rien de bien grave, répéta Moreau, la mâchoire serrée. Tu transportais des chevaux vers les lignes ennemies.
— Je ne savais pas que c'était ennemi ! Il avait l'uniforme. Un officier français. Il parlait comme nous — enfin, presque. Avec un accent du Nord. Pas comme un espion.
— Il t'a donné ce nom ? Une unité ? Un régiment ?
Lefebvre secoua la tête.
— Il ne disait jamais son nom. Il m'appelait par mon grade. Il disait qu'il me retrouverait. Et il m'a toujours retrouvé — dès que j'arrivais à un endroit, il était déjà là. Comme s'il savait où j'allais avant moi-même.
Moreau sentit un froid le long de sa nuque.
— Qu'est-ce que tu sais de lui, précisément ? Tout. La taille, les traits, les habitudes.
— Moyen, dit Lefebvre. Plutôt grand que petit. Les épaules larges. Une cicatrice — ici, sur la mâchoire gauche, près de l'oreille. Il avait toujours un mouchoir propre, blanc, qu'il sortait quand il parlait. Et il fumait des cigares espagnols. Ça sentait cher, très cher.
Moreau mémorisa chaque détail. Une cicatrice. Un accent du Nord. Une connaissance intime du convoi.
— Il savait que le convoi devait arriver, dit Moreau. Avant qu'il n'ait été annoncé. Comment l'aurait-il su ?
— Je ne sais pas, capitaine. Mais il m'a dit — une fois, après quelques verres — il m'a dit que le quartier-maître était un homme prévisible. Que les ordres suivaient toujours les mêmes chemins. Il riait en disant ça.
Moreau dut se forcer à respirer calmement. Il était l'homme prévisible. Lui, le quartier-maître. L'officier le connaissait — son travail, ses habitudes, ses itinéraires.
— Il t'a dit autre chose ? Insista Moreau.
Lefebvre hésita. Puis :
— Il m'a dit que la guerre serait finie avant la fin du mois. Que nous serions tous rentrés chez nous. Il a dit — il a dit que Napoléon allait perdre. Et que les soldats qui savaient où se tenir en sortiraient vivants, avec de l'or plein les poches.
Il releva les yeux vers Moreau. Il y avait de la honte, mais aussi quelque chose de plus proche d'un appel à l'aide.
— Vous comprenez, capitaine ? J'avais des dettes. Je ne voyais pas d'autre issue.
Moreau replaça la pièce sur la table, et la fit glisser vers le prêteur.
— Cette pièce est une preuve. Je vous la laisse, mais vous allez me dire où vous avez entendu parler de cet or. Ce changeur de Bruxelles — celui qui t'a versé la dette en premier lieu, Lefebvre. Il travaille avec ce prêteur ?
Lefebvre et le prêteur échangèrent un regard.
— Je suis passé par un changeur, oui, dit le prêteur. Sur la rue des Bouchers. Un juif allemand, bien établi. Il m'a dit qu'il recevait beaucoup d'or belge frappé, ces dernières semaines. De clients divers. Je n'ai pas demandé plus.
Moreau se leva. Il laissa une pièce française sur la table pour la bière qu'il n'avait pas bue.
— Lefebvre. Tu me suis.
Le sergent se leva sans protester. Le prêteur les regarda partir, et il y avait dans ses yeux un mélange de soulagement et de crainte.
Dehors, l'air était frais sous les nuages qui se déchiraient. Un rayon de soleil couchant traversait la rue, dorant la pierre des maisons.
— Vous croyez que je suis un traitre, capitaine ? demanda Lefebvre, la voix pleine d'amertume.
— Je crois que tu es un imbécile qui a eu peur, dit Moreau sans se retourner. C'est différent. Mais ça ne te sauvera pas si nous perdons cette bataille, et que ton officier à la cicatrice s'en tire avec notre or.
Moreau regarda le ciel. Waterloo était à moins de deux jours. Et quelque part, entre ce camp et les lignes ennemies, un homme portait une cicatrice, une bourse pleine de cet or et neuf cent mille francs qui attiraient vers les lignes britanniques.
— Demain, dit Moreau, nous irons à ce rendez-vous de Mont-Saint-Jean. Tu vas me montrer ton contact. Et cette fois, nous verrons qui est cet officier qui connaît si bien mes habitudes.
Lefebvre ne répondit rien. Il n'avait plus rien à dire. Et Moreau dut admettre, alors qu'il retournait vers le camp, que la peur du sergent n'était rien à côté de la sienne.
Quelqu'un, à l'intérieur de son propre état-major, avait parlé. Et ce quelqu'un connaissait non seulement les mouvements du trésor — mais l'homme chargé de le protéger.