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Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord

Lire le chapitre 1: Arrival in Whiteout

La neige tombait comme si le ciel entier s'effondrait en plumes blanches. Camille Moreau serra le volant de sa petite Clio de location, les jointures de ses gants blanchies par la tension. Les essuie-glaces battaient frénétiquement contre une masse qui semblait se renouveler à chaque seconde.

— Merde, murmura-t-elle entre ses dents.

Le GPS affichait encore vingt-trois kilomètres avant Saint-Antoine-de-l'Isle. Vingt-trois kilomètres de route sinueuse, verglacée, invisible. Elle aurait dû écouter l'hôtesse de l'aéroport de Québec qui lui avait déconseillé de prendre la route ce soir-là. Mais Camille n'écoutait pas. Elle avait un contrat, une traduction urgente du dernier roman d'un auteur québécois acclamé à Paris, et une réservation dans un gîte perdu au bout du monde. Son avion avait eu six heures de retard. Elle n'avait pas le choix.

La voiture dérapa soudain vers la gauche. Camille contre-braqua, trop fort. Le véhicule pivota dans un crissement de métal contre la glace, puis quitta la chaussée dans un choc sourd. Tout devint blanc, puis noir, puis blanc à nouveau.

Quand la panique se dissipa, elle réalisa qu'elle était encore vivante, sanglée, le moteur calé. Le pare-brise était une mosaïque de fissures, la route à plusieurs mètres au-dessus d'elle. La Clio reposait sur le flanc dans un fossé de neige molle. À travers la vitre latérale, elle ne distinguait que cette blancheur uniforme, sans fin, qui semblait vouloir l'avaler.

Camille respira profondément. Elle était traductrice, habituée à trouver les mots précis pour chaque situation. Mais ici, aucun mot de sa langue maternelle – ou de la langue des autres – ne décrivait ce silence assourdissant, cette solitude de coton.

Elle déboucla sa ceinture, poussa la portière. Elle s'ouvrit avec un effort surprenant, laissant entrer un vent glacial qui lui mordit les joues. Elle sortit en vacillant, enfonçant jusqu'aux genoux dans une poudre qui n'avait rien de la neige tendre des cartes postales parisiennes. C'était une bête, cette neige-là. Elle mordait.

— Bon, dit-elle à voix haute. Bon.

Son téléphone n'avait pas de signal. Elle le savait déjà avant de vérifier, mais elle vérifia quand même. Rien. La route était déserte, les phares de sa voiture ne jetaient plus qu'un halo jaune contre un mur blanc. Elle regarda autour d'elle, ne vit rien, puis aperçut quelque chose. Une lueur. Faible, mais réelle, quelque part entre les arbres à sa droite.

Camille ressortit son sac, ses deux valises resteraient dans le coffre. Elle enfila son manteau par-dessus son chandail, ferma les boutons, remonta sa capuche, et avança vers la lueur.

La marche fut interminable. Dix minutes, peut-être vingt. Le vent la poussait de face, comme pour la dissuader. Ses bottes – des bottes de ville, élégantes, totalement inadaptées – s'enfonçaient à chaque pas. Elle tomba deux fois. La deuxième fois, elle resta quelques secondes dans la neige, le froid qui traverse tout, même les meilleures résolutions, jusqu'aux os.

Elle se releva. La lumière était plus proche maintenant. Une maison. Un chalet de bois, massif, un toit pentu qui ployait sous l'accumulation. Une cheminée qui fumait. Camille accéléra le pas, toussant dans le vent, frappa à la porte.

Rien. Elle frappa encore, plus fort, puis poussa la porte qui n'était pas verrouillée.

L'intérieur sentait le bois sec, la poussière, un peu d'huile de lin. Une lampe à l'ancienne, posée sur une table de ferme, diffusait une lumière ambrée dans une grande pièce encombrée d'objets étranges. Des trépieds. Des boîtes en métal. Des tirages photographiques épinglés aux murs de rondins, montagnes enneigées, forêts spectrales, visages burinés. Un homme se tenait près d'une fenêtre, de dos, penché sur quelque chose qu'il tenait entre ses doigts. Il ne s'était pas retourné à son entrée.

— Excusez-moi, dit Camille, hors d'haleine. Je… j'ai perdu le contrôle de ma voiture, sur la route. Il y a un fossé…

Il ne bougea pas pendant ce qui parut une éternité. Puis se retourna lentement. Il était plus vieux qu'elle ne l'avait pensé de dos – une quarantaine, peut-être proche de la cinquantaine, les cheveux poivre et sel en bataille, des lunettes d'optique perchées sur un nez droit, une barbe de deux jours grisonnante. Il tenait dans ses mains un boîtier de vieil appareil photo, un reflex en argent dont il avait manifestement démonté l'objectif.

— Vous entrez toujours comme ça chez les gens ? demanda-t-il.

Sa voix était profonde, un accent qu'elle identifia comme québécois, mais adouci, comme s'il parlait contre le vent depuis si longtemps qu'il en avait gardé une réserve.

— Il n'y avait pas de réponse. Et ma voiture est dans le fossé. Et il neige. Et je vais mourir de froid si personne…

Elle s'arrêta. Sa voix avait tremblé, ce qui la contrariait plus que l'accident lui-même.

— Quoi, la mort ? dit-il en reposant son appareil sur la table. On n'est pas encore là.

Il la toisa, de la capuche à ses bottes de ville, et une expression – pas de sympathie, plutôt de constat – traversa son visage.

— Vous êtes française, dit-il.

— Parisienne.

— Ça se voit.

Il se dirigea vers la cuisinière à bois, dans le coin de la pièce, et poussa une bûche dans le foyer avec ses bottes de cuir.

— Vous avez des bagages, dans la voiture ?

— Deux valises. Dans le coffre.

— On ira les chercher demain. Ce soir, vous restez là. La tempête va frapper dans moins d'une heure. Vous n'irez nulle part, et ni moi non plus.

Camille voulut protester, mais une nouvelle rafale de vent fit trembler les vitres. Le grognement du dehors semblait porter une promesse de confinement.

— Je m'appelle Camille Moreau, dit-elle, enlevant ses gants, tendant la main.

Il la regarda comme on regarde une créature exotique.

— Antoine. Antoine Bergeron.

Il ne serra pas la main. Il retourna à la table, s'assit, reprit son appareil photo dans ses doigts agiles, et se remit à tourner une pièce minuscule entre pouce et index, comme si rien ne s'était passé. Camille resta debout, trempée, embarrassée, marquée de froid.

Elle se dégagea de son manteau, le posa sur le dossier d'une chaise en bois, sans qu'il lui offre rien. Elle regarda mieux les photographies aux murs. Des épinettes noires surgissant de la brume. Des traces de pas solitaires dans une plaine blanche. Un couple de loutres sur une rive gelée. Une lumière rase d'hiver, bleue et nacrée, qu'elle n'avait jamais vue autre part que dans des livres.

— Vous êtes photographe, dit-elle.

— On peut appeler ça comme ça.

Il ne leva pas les yeux.

— Qu'est-ce que vous photographiez ?

— Le nord. Le blanc. Ce que les gens ne voient pas.

Elle voulait lui demander pourquoi il ne la regardait pas, pourquoi la vieille lie d'une conversation n'avait pas commencé, mais sa fatigue l'emporta. Elle s'assit à la table, pas trop loin de lui, les mains ouvertes vers la chaleur du poêle.

La pièce se réchauffait lentement. L'ombre des montagnes semblait danser au mur, fourmillante de buée. Antoine travaillait en silence. De temps en temps, il essayait une pièce, la reposait, secouait la tête.

— C'est un vieux Leica, dit-il soudain, comme pour lui-même. Le déclencheur a lâché. Je répare ce que je peux. Mais on n'a pas toutes les pièces ici.

— Vous êtes loin de tout, remarqua Camille.

— C'est le but.

Il la regarda, finalement. Ses yeux étaient pâles, d'un bleu presque délavé, comme certains lacs en hiver.

— Pourquoi vous venez ici, en pleine tempête, toute seule ? Personne vient à Saint-Antoine au mois de février. Sauf ceux qui se perdent.

— J'ai un contrat, dit-elle, sortant son téléphone, cherchant sa confirmation. Une réservation dans un gîte du village. La maison des Tremblay.

Antoine fronça les sourcils.

— Les Tremblay. Ils sont partis en Floride depuis novembre. Ils louent pas l'hiver. Qui vous a dit qu'ils louaient ?

— Le site internet. La réservation en ligne. Tout était confirmé.

Il eut un petit rictus sans joie.

— Vous avez réservé sur un site. Vous avez payé ?

— Oui.

— Vous vous êtes fait avoir. Les Tremblay ne louent jamais l'hiver. Il y a des sites qui annoncent des faux gîtes pour prendre les touristes naïfs.

Camille sentit le froid remonter en elle, cette fois pas celui du dehors.

— Vous voulez dire que… je n'ai nulle part où aller ?

Antoine reposa le Leica, se leva, prit une casserole, la remplit d'eau au robinet de la cuisine.

— Vous avez une voiture dans un fossé, une tempête qui arrive, et pas de chambre. Alors pour ce soir, vous restez ici. La banquette se déplie, dans le salon. Vous prendrez des couvertures dans le placard.

— Je ne veux pas vous déranger…

— Vous me dérangez déjà. Autant vous réchauffer d'abord.

Il prépara du thé fumant dans deux tasses qu'il posa sur la table, sans cérémonie. Camille en saisit une, la serra entre ses doigts, garda la vapeur sur son visage.

— Et demain ? demanda-t-elle.

Antoine regarda la fenêtre. La neige y collait, formant une couche opaque qui effaçait le monde. Le vent s'était levé encore, hurlant à travers les rondins comme un animal qu'on égorge.

— Demain, dit-il, il neige. Ça va neiger encore deux jours, peut-être trois. La route sera fermée. Même les chasse-neige ne sortent plus quand ça devient ça.

Camille but son thé en silence. Le goût lui brûla la langue, amer et végétal, mais quelque chose en elle se détendit. Elle était vivante. Elle était au sec. Elle était avec un homme qui ne la voulait pas là et qui pourtant lui avait ouvert sa porte – enfin, il ne l'avait pas ouverte, elle l'avait poussée, mais il ne l'avait pas jetée dehors. C'était quelque chose.

Elle se leva, s'approcha de la fenêtre, écarta le rideau d'un doigt. Derrière la vitre, le blanc était total. Un enfer glacé qui ne laissait rien passer, ni lumière, ni route, ni intention. Elle pensa à Paris, aux cafés où l'on s'attable sans tempête, à son appartement au troisième étage qui sentait le café et les livres. À des semaines de distance, dans le temps et dans la neige, ce monde-là paraissait déjà une fiction.

Elle ne partirait pas demain. Ni après-demain, sans doute. Elle était coincée ici, dans ce chalet au bout d'une route invisible, avec un homme taciturne et des photographies du bout du monde. Quelque chose dans ce constat – elle devait bien se l'avouer – n'était pas entièrement désagréable.

Derrière elle, Antoine remit de l'eau sur le feu sans la regarder. Dehors, la nuit tombait, une nuit blanche qui avalait lentement le chemin, les arbres, l'idée même d'un ailleurs.

Camille lâcha le rideau. Elle ne partirait pas. Pas demain. C'était une certitude, douce et oppressante à la fois, comme un manteau trop épais qu'on ne peut pas enlever.