Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 2: The Locket's Glint
Le grésil avait cessé durant la nuit, mais le vent hurlait toujours contre les murs de bois, comme un animal affamé. Camille s'éveilla dans le noir complet, désorientée, le poids de la couverture de laine épaisse sur elle un rappel qu'elle n'était pas dans son appartement parisien, ni même dans le gîte qu'elle avait réservé en ligne, mais chez un homme qui ne l'avait pas invitée.
Elle se redressa, frotta ses yeux, et découvrit qu'une lampe à huile brûlait sur la table de chevet. À côté, un billet plié, de l'écriture serrée d'Antoine: Le café est prêt. Il n'y a pas de courant tant que le vent ne tombe pas. La porte de la cuisine grince.
Camille sourit malgré elle. Il avait pris la peine de l'avertir du grincement. Ce qui ressemblait presque à de l'attention.
Elle enfila son pull, s'approcha de la fenêtre. Tout dehors n'était qu'un blanc uniforme, sans horizon, sans repère. Sa voiture, son ordinateur portable avec sa maquette de traduction en cours, ses vêtements, tout était là-bas, quelque part dans le fossé, invisible sous la neige. La panique monta une seconde, puis elle la ravala. S'effondrer ne servirait à rien. Elle allait descendre, prendre le café, et négocier sa survie.
La cuisine sentait le pain grillé, le sirop d'érable, et le café qui avait cuit trop longtemps. Antoine était debout devant la cuisinière, dos à elle, versant de l'eau chaude dans deux mugs. Il ne se retourna pas.
— Y a du pain de ménage dans le plat bleu. Le beurre est sur la table. Sers-toi.
Camille s'assit, observa la pièce. C'était sobre, presque monastique. Des étagères de livres usés, une collection de cuillères en bois pendues au mur, et une seule photographie encadrée, en noir et blanc, représentant une forêt d'épinettes prise sous un ciel orageux. Pas de portrait, pas de famille. Rien qui raconte une histoire.
— Merci, dit-elle. Pour la lampe. Et pour le billet.
Antoine haussa une épaule, apporta les mugs. Il s'assit en face d'elle, et pour la première fois, elle le vit en pleine lumière. Quelque chose dans sa mâchoire, une ride autour de l'œil, suggérait qu'il avait plus de trente-cinq ans, quoique la barbe de quelques jours gommait les traits. Il ne la regardait pas directement, plutôt par-dessus son épaule, comme s'il attendait que la neige se retire pour qu'il puisse la congédier.
— Il faut qu'on parle de la suite, dit Camille.
— On a parlé.
— Vous m'avez dit que j'étais coincée. Vous ne m'avez pas dit pour combien de temps, ni pour quoi faire.
Antoine souffla sur son café, but. Il semblait compter les secondes. Finalement :
— Le bulletin dit que le gros système va se déplacer vers l'est d'ici deux ou trois jours. Mais la route 169 va rester fermée au moins une semaine, le temps qu'ils déneigent et vérifient les ponts. Personne ne circule ici avant ça, sauf les motoneiges, et je n'ai pas de motoneige.
Une semaine. Camille ferma les yeux. Sa réunion avec l'éditeur montréalais, la petite maison d'édition qui lui avait confié la traduction d'un roman jeunesse québécois, était dans dix jours. Il restait un mois de travail pour livrer le manuscrit. Si elle restait clouée ici, sans ordinateur…
— Il faut récupérer mon sac. Mes affaires sont dans la voiture. Vous avez des raquettes ?
Antoine la regarda, enfin. Une lueur d'amusement, presque involontaire.
— Des raquettes, hein ? Vous avez déjà marché en raquettes ?
— Non. Mais je sais marcher.
Il ricana, doucement, sans méchanceté. Il se leva, ouvrit un placard, en sortit une paire de raquettes anciennes, des ovales en bois et boyau de cuir, usées mais solides.
— Le fossé est à trois cents mètres. Avec cette neige, comptez une heure pour faire l'aller-retour. Vous verrez vite si votre "savoir marcher" ça s'applique dehors.
— Je vais y arriver seule.
— Je sais. Je vous accompagne, mais je ne porterai pas vos affaires.
---
Dehors, le froid était plus brutal que tout ce qu'elle avait connu à Paris. C'était un froid qui mordait, qui s'insinue sous les coutures, dans les poignets, entre les doigts. Antoine marchait devant elle, silencieux, ses raquettes traçant un chemin large que Camille s'efforçait de suivre. Ses propres raquettes s'enfonçaient à chaque pas, la forçant à lever haut les genoux, comme dans un exercice grotesque.
Après dix minutes, le souffle court, elle dut s'arrêter. Antoine s'arrêta aussi, sans se retourner, attendant.
— C'est… plus dur que ça en a l'air, admit-elle entre deux respirations.
— Vous êtes en bonne voie. Encore deux cents mètres.
Il avait presque souri. Camille voulut lui répondre quelque chose de sec, mais l'air froid lui brûlait la gorge et elle se contenta de reprendre sa marche.
La voiture était là, une bosse blanche dans le paysage, son toit rouge bordeaux à peine visible sous la couche de neige. Ils durent creuser autour de la portière arrière avant de pouvoir l'ouvrir. Camille récupéra son sac de voyage, son ordinateur portable — miraculeusement sec dans sa housse — et une petite sacoche de cuir qui ne la quittait jamais.
Antoine, pendant qu'elle fouillait, restait à l'écart, les mains dans les poches, balayant l'horizon du regard. Un réflexe, se dit Camille. Il reconnaissait chaque forme, chaque courbure du paysage. Un homme qui habite un lieu par choix ou par fuite.
Elle referma la portière, se chargea de son sac.
— C'est tout ce que vous emportez ? demanda Antoine.
— Le reste peut attendre. Je reviendrai quand la route sera dégagée.
Il hocha la tête, comme s'il avait vérifié quelque chose. Ils repartirent en silence, Camille peinant sous le poids, Antoine ralentissant son allure sans le dire.
---
De retour au chalet, la douche chaude fut une bénédiction. L'électricité était revenue, Antoine avait fait démarrer le groupe électrogène, et pour la première fois depuis son arrivée, Camille sentit ses muscles se détendre. Elle enfila des vêtements propres, s'assit dans le salon — un canapé défoncé, une table basse en pin brut — et sortit son ordinateur.
Il fonctionnait. Elle poussa un soupir de soulagement, puis ouvrit la sacoche de cuir. À l'intérieur, dans une pochette de velours, elle gardait le locket de sa grand-mère. Un médaillon ovale en argent, gravé d'une rose stylisée, contenant une mèche de cheveux auburn de sa grand-mère et une photo minuscule de Camille enfant, sur la place du village de Sainte-Marguerite, dans le sud.
Elle le tenait au creux de sa paume, les yeux perdus, quand Antoine entra dans le salon avec une tasse de thé pour elle. Il s'arrêta net. Son regard avait glissé vers le médaillon, et pendant un instant, sa main se serra sur le rebord de la porte. Camille aurait pu ne pas le remarquer s'il n'avait pas eu cette fixité, une seconde trop longue.
— C'est un bel objet, dit-il enfin, la voix plus sourde qu'à l'ordinaire.
— Un héritage familial. Ma grand-mère me l'a donné avant de mourir.
Antoine ne répondit pas. Il posa la tasse sur la table basse, recula d'un pas. Quelque chose s'était refermé en lui, un rideau tombé. Il retourna vers la cuisine sans un mot, sans demander d'où venait sa grand-mère, ni pourquoi Camille gardait une mèche de cheveux dans un médaillon.
Elle regarda la tasse. Le thé fumait. Le silence s'installa, dense.
Elle n'était pas quelqu'un qui renonçait. Elle n'avait jamais renoncé. Ni à ses études, ni à sa carrière, ni à ce séjour au Québec, qui devait être une parenthèse de trois mois avant un nouveau contrat à Barcelone. Une semaine coincée chez cet homme taciturne, sans électricité stable, sans internet fiable, sans personne pour lui traduire les expressions locales, elle ne voyait pas comment c'était possible.
Mais le médaillon l'avait-il ébranlée ? Ou était-ce autre chose ? Un souvenir remué par un objet, et puis une porte fermée. C'était très bien. Elle n'avait pas besoin de savoir qui il était. Elle avait besoin de son toit, de sa cuisinière, de sa lampe, et de sa patience, pour les prochains jours.
Elle rangea le médaillon dans sa pochette, le déposa au fond de la sacoche, et ouvrit son ordinateur. La maquette de traduction chargea lentement. Le chapitre quatre du roman jeunesse attendait. Elle commença à taper, sans regarder la cuisine où Antoine rinçait sa tasse, sans s'attarder sur les lignes de tension qu'elle avait lues dans sa mâchoire quand il avait vu l'argent. La traduction la réclamait. Et pour la première fois depuis la tempête, elle se sentit à sa place.