Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 21: The Slip
Le téléphone vibra contre l’oreille de Camille comme une guêpe prisonnière. Elle s’écarta de la fenêtre de la cuisine, où la neige tombait en fine poussière sur la silhouette d’Antoine qui déchargeait du bois près de la grange. Il avait les mains nues malgré le froid, et cette image lui serra la gorge.
— Alors, Camille, vous me confirmez la livraison du manuscrit pour la fin du mois ? demanda la voix métallique de l’éditeur parisien.
— Oui, bien sûr. Je suis en plein dans la révision finale.
Un silence. La neige crissa sous les bottes d’Antoine dehors.
— Et le passage sur les *bleuets* ? Vous m’aviez dit que vous trouviez une formulation plus juste que « myrtilles ».
Camille cligna des yeux. *Bleuets*. Elle l’avait traduit trois fois, ce mot. Trois fois, elle avait ouvert le dictionnaire en ligne, trois fois elle avait refermé l’onglet, persuadée que « myrtilles » suffirait. Sauf qu’elle avait dit à l’éditeur, la semaine dernière, qu’elle avait trouvé mieux. Un terme local. Authentique. Elle avait voulu paraître en contrôle, installée, comme si elle comprenait ce pays à la perfection.
— Oui, euh… j’hésite encore entre deux options.
— Lesquelles ?
Elle jeta un coup d’œil dehors. Antoine avait posé la hache contre le mur et s’essuyait les mains sur son pantalon. Il s’approchait. La porte allait grincer dans trois secondes.
— *Airelles*, dit-elle trop vite. C’est le terme technique.
— Airelles ? répéta l’éditeur, perplexe. C’est plus botanique que littéraire, non ?
— C’est précis. Je pense que c’est ce qu’il faut.
La porte grinça. Antoine entra, un nuage de froid l’accompagnant, ses joues rougies. Il leva un sourcil en la voyant au téléphone, puis se dirigea vers l’évier sans un mot.
— Bon, je vous fais confiance, Camille. Mais je relirai ce passage avec attention.
— Je vous envoie la version finale demain. Promis.
Elle raccrocha. Son cœur battait trop fort. Elle reposa le téléphone sur le comptoir comme s’il pouvait exploser.
— Airelles ? dit Antoine sans se retourner.
Sa voix était plate. Pas taquine. Pas curieuse. Plate.
— C’est le terme juste, répondit-elle en croisant les bras.
Il se tourna enfin, s’essuyant les mains avec un torchon à carreaux rouges. Son visage était calme, mais ses yeux avaient cette dureté qu’elle commençait à reconnaître. Celle qu’il réservait aux mensonges, aux esquives, aux non-dits.
— Non. Le terme juste, c’est *bleuet*. Tout le monde ici dit *bleuet*. C’est ce que tu as trouvé de mieux pour impressionner ton éditeur, que tu ne l’as même pas dit à voix haute, pas vrai ?
La vérité la gifla. Elle ouvrit la bouche, chercha une réplique cinglante, mais rien ne vint.
— Tu mens sur des myrtilles, Camille. Sur des myrtilles.
— Ce n’est pas un mensonge ! C’est une nuance. Une hésitation stylistique.
Il laissa tomber le torchon sur le comptoir. Un geste doux, presque tendre, mais qui résonna comme un coup.
— Tu es traductrice. Tu passes ta vie à choisir les mots justes. Et là, tu me dis que tu as hésité entre deux options, alors que tu sais très bien que tu n’as même pas envisagé l’option la plus simple ? Celle que dirait n’importe qui ici ?
— Ce n’est pas parce que je suis à Québec depuis deux mois que je dois abandonner mon instinct littéraire.
— Ton instinct ? Ton instinct, c’est de faire semblant que tu comprends mieux que moi ce qui est juste dans ma langue ?
Sa voix montait, mais à peine. C’était pire que s’il hurlait. La colère d’Antoine était une chose lente, souterraine, qui gelait tout autour d’elle.
— Ce n’est pas ta langue, répliqua-t-elle, les dents serrées. C’est une variante régionale. Et j’ai le droit de préférer la norme.
— La norme. Parce que tu veux que Paris approuve, pas vrai ? Tu veux rentrer avec un manuscrit parfait, signé, validé par les bons goûts de la rive gauche. Tu veux qu’ils disent : « Ah, Camille, même à Québec, elle garde son niveau. »
La phrase la frappa en plein plexus. Parce que c’était exactement ça. Exactement la peur qui la taraudait depuis qu’elle avait posé le pied dans cette province. Qu’on la voie baisser de niveau, perdre son tranchant, sa légitimité. Qu’elle ne soit plus la traductrice recherchée, la précise, l’infaillible.
— Tu ne sais rien de moi, lâcha-t-elle.
Elle tourna les talons. Dans le salon, sa parka pendait au dossier de la chaise. Elle l’attrapa, ouvrit la porte, et le froid mordit son visage comme une punition. Elle marcha. Ses bottes s’enfonçaient dans la neige fraîche. La lumière du jour déclinait derrière les épinettes, teintant tout de bleu et d’ombre.
Elle arriva au bord du lac gelé sans s’en rendre compte. Le vent y était plus vif. Elle s’arrêta, les mains enfoncées dans ses poches, la gorge serrée, humiliée. Et surtout, surtout, honteuse. Parce qu’elle avait menti pour une myrtille. Une petite baie bleue. Et ce mensonge n’avait aucune importance, sauf qu’il en avait. Parce que ce n’était pas un mot qu’elle protégeait. C’était une armure. Toute cette précision, cette perfection qu’elle affichait comme une forteresse depuis son arrivée — c’était la même peur, toujours : celle d’être découverte comme une fraude.
Le soleil baissa encore. Ses doigts engourdis dans les poches. Quelque part derrière elle, la porte de la maison claqua doucement. Elle ne se retourna pas. Mais elle entendit les pas dans la neige crissante ralentir à quelques mètres derrière elle.
Il attendit. Elle regarda le lac, la glace blanche, ses propres pensées qui tournaient en rond.
— Tu avais raison, dit-elle enfin, sans se retourner.
Sa voix était fragile, ébréchée. Le vent poussa un bourdonnement aigu.
— Je… je surjoue. Depuis le début. Mon éditeur m’a dit que ce contrat était une chance, que traduire ce roman québécois pour le marché français, c’était une promotion. Mais tout ce que j’entends, c’est : « réussis ou ne reviens pas ». Tous les jours, je me lève et je me dis : il ne faut pas qu’ils découvrent que tu n’es pas à la hauteur. Il ne faut pas qu’ils voient que tu patauges devant les expressions, les tournures, les usages. Que tu as peur de te tromper sur des mots que tout le monde ici connaît par cœur.
Elle déglutit. Le silence derrière elle était total.
— Je mens pour survivre, Antoine. Pas pour te blesser. Je promets que tout le reste… tout ce que je t’ai dit depuis le début, sur mes rêves, mes peurs, sur mon grand-père… c’était vrai.
Le vent se leva. Elle frissonna. Et puis elle sentit sa présence, plus proche. Sa chaleur malgré le froid. Elle n’osait pas se retourner, mais il semblait suspendu là, au bord du lac, au bord d’autre chose.
— Camille.
Sa voix était basse, presque tendre. Elle se tourna enfin. Il se tenait à deux mètres, les mains ouvertes, sans gants, la haine et le reproche dissipés de son visage. À la place, il y avait quelque chose de plus vieux, de plus patient. Quelque chose qui ressemblait presque à de la compréhension.
— Je sais ce que ça fait, dit-il. De craindre que quelqu’un regarde sous le vernis et voie que tu n’es pas ce qu’on croit.
Il recula d’un pas, lui donnant de l’espace. Puis il laissa tomber la main qui s’était levée, presque comme pour la toucher, et la laissa retomber dans le vide de ses côtés, le vide de l’air gelé, le vide de tout ce qui restait encore à dire.
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