Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 20: Une Nuit Blanche
Le silence de la maison était un poids. Camille était allongée dans le lit qu'elle avait appris à appeler le sien, les yeux grands ouverts dans l'obscurité. Le vent sifflait contre les fenêtres, un murmure persistant qui semblait moquer son agitation intérieure. Elle avait relu trois fois le même paragraphe de sa traduction, sans en retenir un mot. La lettre de l'avocat, posée sur la table de chevet comme un reproche, occupait tout l'espace de sa pensée.
Elle se leva à deux heures du matin, enfilant un chandail de laine par-dessus ses épaules, et descendit à pas feutrés. La porte du salon était entrouverte, une faible lumière rougeâtre s'en échappait, accompagnée d'une odeur de produits chimiques, âcre et familière à la fois.
Antoine était là, courbé sur une table encombrée de cuvettes et de pinces. Les portraits argentiques séchaient sur des fils comme des fantômes figés. Elle s'arrêta sur le seuil, hésitante, mais il leva la tête sans la moindre surprise.
— Tu ne dors pas non plus, dit-il, sa voix basse et râpeuse dans le silence.
— Les murs ne me semblaient plus solides.
Il laissa échapper un rire léger, presque avalé par le souffle du vent. Il désigna une chaise d'un geste du menton.
— Install-toi. Je développe les photos du lac. La lumière d'hiver rend des gris qu'on ne voit pas l'été.
Camille s'assit à distance, observant. Ses mains étaient précises, dans cette obscurité rougeâtre, comme un chirurgien qui opère. Le papier blanc émergeait de la solution, révélant progressivement des formes. Des arbres dénudés, un ciel bas, une trace solitaire sur la neige. La signature de son propre passage, dans ce paysage qu'elle apprenait à connaître.
— C'est la piste de l'intrus, murmura-t-elle.
Il hocha la tête, sans détourner les yeux de la cuvette.
— La trace était fraîche, mais pas récente non plus. Comme un souvenir qui traîne. Pas une menace directe. Quelque chose d'autre.
— Tu crois que c'est lié à ton père ?
Il resta un long moment silencieux, laissant la photo finir son développement. Puis il la sortit, la pinçant délicatement, et la mit à sécher.
— Mon père photographiait aussi. Nous nous fichions de la guerre. Je croyais que nous n'avions rien en commun, à part ce chalet et ce village. Mais mon grand-père, lui, a vécu ici toute sa vie. Il a vu des choses que mon père n'a jamais comprises.
Camille resserra son chandail autour d'elle, ramenant ses jambes sous elle sur la chaise.
— Qu'est-ce qu'il a vu ?
Antoine se tourna vers elle, l'expression éteinte un instant par l'éclat rougeâtre. Puis il s'assit en face d'elle, ses mains encore humides, et passa une main dans ses cheveux.
— Mon grand-père était garde forestier après la guerre. Il a patrouillé ces bois pendant quarante ans. Le journal que nous avons lu, tu te souviens de l'entrée sur la trace en raquettes ? Il y en avait d'autres. Des choses qu'il ne racontait à personne, sauf à sa femme. Mon père, lui, n'a jamais voulu vivre ici. Il est parti à Montréal dès qu'il a pu. Je croyais que c'était pour fuir la rusticité. Maintenant, je me demande s'il n'a pas fui autre chose.
Camille sentit une vague de froid la traverser, non pas physique mais intime.
— Tu penses que ton père savait quelque chose. Sur ton grand-père ?
— Peut-être. Ou que mon grand-père savait quelque chose sur lui. Il a refusé d'ouvrir cette lettre pendant trois ans, Camille.
Il prononça son prénom comme on trace une ligne dans la neige. Elle le regarda, ses traits durcis par la lumière, et pour la première fois, elle vit la fatigue qui creusait son visage. Pas la fatigue du travail. Celle de l'absence de réponse.
— Parle-moi de tes nuits à toi, dit-il, changeant de ton avec une douceur inattendue. À Paris. Quand tu ne dormais pas.
Camille sourit. Ce souvenir lui sembla à la fois lointain et proche.
— J'avais une fenêtre sur une cour intérieure. Un voisin qui jouait du saxophone, mal, à deux heures du matin. Et moi, je traduisais des textes que personne ne lirait vraiment, en me demandant si je serais jamais autre chose qu'une traductrice de personnes mortes ou oubliées.
— Tu voulais être quoi ? demanda Antoine, penché en avant, ses coudes sur ses genoux.
— Écrivain. Parfois encore. Mais j'ai choisi la sécurité des phrases des autres. Leurs mots sont déjà construits. Je n'ai qu'à les habiller dans une nouvelle langue. C'est un refuge, tu sais.
— Je comprends. Ici, je photographie des choses qui existent déjà. Mais quand je les cadre, elles deviennent autre chose. Elles deviennent miennes. C'est la seule façon que j'ai trouvée pour ne pas fuir.
Camille se leva, s'approcha de la table et regarda les photos suspendues. Dans la lumière rouge, les tons étaient presque noirs. Mais les détails étaient nets. Les griffes du lac gelé, la courbure des branches.
— Pourquoi tu restes ici ? demanda-t-elle doucement.
Il la rejoignit, leur épaule presque touchée.
— Parce que quelqu'un doit garder la mémoire de cet endroit. Et parce que, quelque part, je crois que mon père voulait me dire quelque chose avant de mourir. Quelque chose qu'il n'a jamais eu le courage de m'écrire.
Il tendit la main vers une photo, mais s'arrêta à quelques centimètres d'elle. Ses doigts frôlèrent le bord du papier, incertains.
— Et toi ? Tu vas rester ici, avec moi, à élucider un mystère que je traîne depuis trois ans ? Tu as une vie à Paris. Un travail. Une carrière.
Camille prit son souffle, mesura ses mots. Mais pour une fois, la précision ne lui semblait pas nécessaire.
— Je crois que je n'ai jamais eu une vie à Paris. J'avais une routine. Et c'est venu te chercher, toi, dans ce chalet perdu, au milieu d'un hiver que je n'avais jamais connu. Et je ne sais pas ce que je veux faire de tout cela.
Leurs regards se croisèrent. Le vent frappa la vitre, un coup sourd, comme pour rappeler le monde extérieur.
— Il est quatre heures du matin, murmura Antoine. Je n'ai pas envie de t'expliquer comment fonctionne le développement photo. J'ai envie de te parler de ce que je vois quand je regarde cette neige.
Camille sentit son cœur battre plus fort, cette pulsation familière qui l'avait traversée quelques heures plus tôt face à la lettre. Mais celle-ci était différente. Plus chaude.
— Dis-moi ce que tu vois.
Il la regarda, un long moment, puis désigna la plus grande photo, celle qu'il venait de développer. Un champ blanc, immaculé, marqué par une seule silhouette sombre au loin.
— Je vois quelqu'un qui marche vers une lumière qu'il ne voit pas encore. Qui avance sans savoir si le chemin existe. Mais qui avance quand même.
Camille soutint son regard. La distance entre eux n'était plus que de quelques centimètres, l'air saturé par l'odeur des fixateurs et le souffle de deux personnes qui, pour la première fois, avaient cessé de se cacher.
— Tu as raison, dit-elle enfin, sa voix un souffle. Il faut avancer.
Elle fit un pas de plus, délibéré, et posa sa main sur la sienne, encore légèrement humide. Antoine resta immobile une seconde, comme surpris par sa propre intimité. Puis ses doigts se refermèrent doucement sur les siens.
Ils s'assirent ensemble sur le vieux canapé de cuir, sans allumer la lumière, à regarder les photos sécher dans la pénombre rouge. Le temps s'était épaissi, redevenant une matière qu'ils pouvaient saisir. Le vent avait cessé de hurler.
— Tu sais, dit Antoine dans un souffle, brisant le silence presque religieux. Mon père avait une seconde propriété près de Trois-Rivières. Une maison qu'il n'a jamais montrée à personne. Dans le journal de mon grand-père, il y a une référence à cette maison. Quelque chose d'écrit en code. Je n'ai jamais osé y aller.
Camille leva son regard, surprise par cette révélation inattendue.
— Qu'est-ce que ça dit ?
Il hésita, chercha ses mots.
— Le journal dit : « Ce qu'il cache ne doit jamais être retrouvé. Mais s'il le faut, la maison est au bord du lac. Elle sait garder les secrets. »
Camille sentit la main d'Antoine se resserrer sur la sienne, comme pour ancrer la vérité qui venait de les traverser.
— Demain, dit-elle, nous ouvrirons la lettre. Puis nous irons à Trois-Rivières.
Antoine la regarda, des questions plein les yeux, mais il hocha la tête lentement.
— Personne n'a jamais voulu faire ce chemin avec moi, murmura-t-il.
— Personne n'a jamais su te regarder, répondit Camille, sans se dérober.
Dehors, la première lueur de l'aube commençait à effleurer un ciel pâle. Ils étaient restés éveillés toute la nuit, des heures volées au temps, et pourtant Camille ne se sentait pas fatiguée. Elle se sentait vivante.
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