Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 24: A Disappearance in Town
Le camion toussait dans le froid du matin, et Camille sentait le froid traverser ses bottes pendant qu’Antoine envoyait un coup de pied au pare-chocs avant de tourner une nouvelle fois la clé. Le moteur grogna, puis se tut.
— On prend la mienne, dit Antoine, en claquant la portière.
Camille ne protesta pas. Elle n’avait pas protesté non plus quand il avait frappé à sa porte à l’aube, un gobelet de café trop fort dans une main et un regard qui fuyait le sien. Elle avait compris que quelque chose n’allait pas, et pour une fois, elle avait renoncé à poser des questions. La neige fraîche de la nuit avait recouvert la trace de lumière qui dansait entre les arbres, et ils n’en avaient pas reparlé.
Il conduisit en silence, les mains accrochées au volant d’une vieille Honda blanche qui sentait l’essence et la créosote. Camille regardait les épinettes défiler comme des ombres, les toits blancs qui se resserraient autour du village. Il était encore tôt, mais les cheminées fumaient déjà. Devant l’épicerie, trois hommes se tenaient sur le porche de bois, la tête baissée vers leurs téléphones. L’un d’eux releva la tête en les voyant arriver.
Antoine se gara en biais. Il coupa le moteur, mais ne descendit pas tout de suite.
— Luc n’est pas revenu, dit-il.
Camille se tourna vers lui. Il regardait fixement par le pare-brise, les jointures blanchies autour du volant.
— Comment tu le sais ?
— Madame Tremblay m’a laissé un message la nuit dernière. Elle dit que sa motoneige est toujours chez sa sœur à Trois-Rivières, qu’il devait y aller pour des pièces et revenir depuis trois jours.
— Trois-Rivières, répéta Camille. Comme la propriété de ton grand-père.
Antoine haussa une épaule. Il ne fit aucun commentaire, mais Camille vit le tic dans sa mâchoire.
Ils sortirent du camion et Camille sentit le froid lui gifler le visage. Le printemps n’était encore qu’une idée lointaine. Le porche craquait sous leurs pas tandis que les hommes les accueillent d’un petit signe de tête navré. L’un d’eux, gros et barbu, en salopette, c’est Paul-André, le frère de la boulangère qui organise la corvée du bois. Il fouillait dans la poche de sa veste de l’avant-bras, cherchant une cigarette, la cigarette livrée de nulle part.
— Antoine. T’as entendu pour Luc ?
— Pas de nouvelles ? demanda Antoine simplement.
Paul-André souffla. Un nuage de condensation sortit de ses lèvres finement gercées.
— La dernière fois qu’on l’a vu, c’était mardi matin chez le dépanneur. Il achetait du fil et des bougies.
— Des bougies ? demanda Camille, sans pouvoir se retenir.
Le troisième homme, un jeune maigre avec une tuque de laine verte relevée au front, émit un petit claquement de la langue.
— Luc trouve toujours des raisons de passer la nuit à la brunante dans les cabanes à sucre. Surtout quand il est pas trop lucide. Sa motoneige est restée dans la cour de sa sœur. Si elle est toujours là, c’est qu’il a pris un autre chemin.
Antoine resta silencieux, les mains enfoncées dans la poche de son manteau de laine. Il observait le village avec la même intensité qu’il observait la nuit dans sa cuisine — comme un homme qui compte les absents, non comme un homme qui voit des présents.
— On va faire un tour du côté de la route du rang Saint-Joseph, décida Antoine. Celui qui retrouve quelque chose appelle les autres. Sergent Desjardins est alerté ?
Paul-André souffla une première vraie bouffée de cigarette.
— Il a pris un rapport hier soir, mais il dit que tant qu’on a pas de preuve… Luc, des fois, il disparaît trois jours et il revient avec des histoires de canard qui veut se faire cuire, tu le connais.
— Je le connais, répondit Antoine.
Mais sa voix manquait d’insouciance. Une voix serrée, presque plate. Camille le regardait, observant comment ses yeux n’avaient pas cessé de revenir sur l’intersection, là où la route du village plongeait dans la forêt.
Ils réintégrèrent la voiture sans échanger de mots. Au lieu de partir directement, Antoine roula vers l’église blanche et se gara un instant face au presbytère où une vieille dame étendait du linge impossible gelé au vent, même si c’était l’hiver, et il baissa légèrement sa vitre pour parler à travers la fente.
— Madame Bouchard ? C’est Antoine Marchand.
La vieille se tourna, le visage plissé par surprise.
— Antoine ! Mon Dieu, ça fait longtemps qu’on t’a pas vu à la messe du dimanche, mon garçon.
— On cherche Luc Lachapelle. Vous avez vu passer des motoneiges la nuit dernière ? Vers minuit ?
La femme lâcha le torchon qu’elle secouait et contempla la route entre les bancs et la forêt, comme si elle fouillait dans sa mémoire.
— J’ai entendu un bruit. Pas un moteur comme un moteur de motoneige ordinaire. Plutôt un fracas, quelque chose qui double les tours, qui râpe. J’ai cru que c’était un orignal qui s’étouffait. Ça venait du chemin des Sources.
— Le chemin des Sources, répéta Antoine.
— Tu sais, presque à la hauteur de l’ancien moulin. Où ton père aimait s’arrêter prendre des photos, t’étais bien trop jeune pour t’en rappeler.
Le visage d’Antoine se figea un quart de seconde. Camille le reconnut, ce petit tic qu’il avait quand on évoquait son père — le même tic que lorsqu’il avait conduit la conversation vers sa mère et ses fenêtres allumées, la première semaine, comme s’il était constamment en train de vérifier une porte intérieure qui ne devrait plus jamais s’ouvrir.
Il remercia Madame Bouchard — merci, merci beaucoup, on va aller voir, ne vous inquiétez pas — et remonta la vitre.
Ils roulèrent un moment sans parler. La route sinuait entre les champs morts et les boisés si denses que même la neige semblait noire à leur pied. Camille attendit qu’Antoine dise quelque chose. Rien ne vint. Ses mains étaient posées sur le volant, lentement, laissant les courbes se dessiner d’elles-mêmes à travers ses paumes.
— Tu veux passer au chemin des Sources ? demanda-t-elle finalement.
Antoine serra la mâchoire.
— L’accès est déneigé seulement jusqu’au barrage. En motoneige, il y a un chemin plus loin. C’est là que commence le lopin de mon père d’ailleurs, le boisé de l’autre côté du rang — tu te souviens de ce que j’ai dit hier sur les livres au grenier ? Son père gardait des carnets de ses sorties là-bas. Des sorties photo, disait-il. Ma mère n’y a jamais cru.
— Qu’est-ce qu’elle croyait ?
Antoine nettoya la buée intérieure du pare-brise d’un coup de revers de manche.
— Elle croyait que parfois, quand on veut être ailleurs, on construit un endroit dans sa tête. Un endroit dans la forêt où tout est plus simple. C’est ce qu’elle disait en riant. Mais elle riait mal.
Il engagea la voiture sur l’accotement, coupant le moteur. Devant eux, la forêt s’ouvrait sur un petit chenal à demi gelé, et une ferme abandonnée grise sous la neige rejetait un peu de toit par-dessus les arbres. Quelque chose dans l’immobilité du lieu semblait attendre un visiteur.
— On ne va pas plus loin, dit Antoine comme s’il se parlait à lui-même. C’est pas le moment. Pas encore.
Camille posa sa main ouverte sur sa jambe sans le toucher, sans le retenir.
— Tu crois qu’il y a un rapport entre la disparition de Luc et la lumière que tu m’as montrée hier dans la nuit ? Entre Luc et le mystère de ton père ?
Il la regarda enfin. Un regard fatigué, plus vulnérable qu’elle en avait vu un seul depuis qu’ils étaient là.
— Hier, tu as vu une lumière. Ce matin, Luc n’est pas revenu. Mon père avait une propriété secrète à Trois-Rivières, et la motoneige de Luc est garée à Trois-Rivières. Je ne sais pas ce que cela veut dire, mais ce n’est plus une intuition de poète.
Il détourna la tête par-dessus la plaine blanche, vers la piste forestière.
— C’est une ligne qui se dessine, Camille. Et j’ai peur de voir où elle mène.
Il glissa alors sa main sous la sienne, celle qui n’avait jamais touché la sienne. Il la tenait simplement, sans la serrer, comme quelque chose de fragile — une première fois, délibérée, qu’elle remarqua au contact de la laine rugueuse et des doigts échauffés par le chauffage de la voiture.
Camille respira, un long souffle qui s’enfonçait sous les côtes.
— Si elle mène à quelque part où il faut être deux, alors on y va à deux.
Antoine ne dit rien, mais ses doigts se serrèrent imperceptiblement autour des siens. Puis il relâcha, doucement, et remit la clé dans le contact, sans un mot. Le moteur vibra dans le silence froid — si semblable à un aveu.
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