Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 25: Blurred Lines
La lumière du laboratoire était presque jaune, filtrée par le papier rouge qui recouvrait l'ampoule. Camille avait passé l'après-midi à regarder Antoine développer ses tirages, le dos voûté, les manches relevées jusqu'aux coudes. Elle avait observé la précision de ses gestes, la façon dont il plongeait le papier dans les bains chimiques comme s'il s'agissait d'un rituel ancien.
— Tu devrais essayer, avait-il dit sans se retourner.
Elle avait ri, timidement. Mais il avait insisté, lui montrant comment régler l'agrandisseur, lui confiant un plan-film périmé, une pose ratée qu'il avait gardée pour la matière. Camille s'était retrouvée seule, une heure plus tard, enveloppée dans la pénombre rougeâtre, ses doigts encore froids manipulant la molette de mise au point.
Elle fredonnait sans s'en rendre compte. Une berceuse que sa mère chantait quand elle était petite, une mélodie simple qui remontait comme une eau tiède. Un chant sur la neige et les étoiles, sur un enfant qui n'avait pas peur du noir. Sa voix était douce, presque murmurée, et elle ne vit pas Antoine sur le seuil, immobile, lesté d'un silence qui n'était pas celui de l'observation mais bien celui de l'écoute.
Il tenait deux tasses de café fumant. Leurs regards se croisèrent dans la lumière rougeâtre. Il sourit, un sourire maladroit qui tordait sa bouche d'un côté, et il s'avança.
— Je ne t'avais jamais entendue chanter, dit-il.
Camille rougit, une chaleur qui lui monta aux joues. Elle baissa la tête vers le papier immergé dans le révélateur, une image nuageuse qui prenait forme peu à peu : des arbres, une clairière, une ombre qui pouvait être tout ou rien.
— C'est une berceuse utile pour l'hiver, répondit-elle. Ma mère disait qu'elle éloignait les loups.
— Les loups ont faim, par ici, dit Antoine.
Il posa les tasses sur le bord de la table en métal et vint se placer derrière elle. Trop proche. Elle sentait la chaleur de son corps, l'odeur de laine et de sciure qui s'était incrustée dans sa chemise. Il tendit la main pour corriger la mise au point, et la sienne s'immobilisa sur le côté du boîtier. Une hésitation. Leurs doigts se touchèrent, un contact bref, électrique.
Le temps se tendit comme une corde de violon. Camille releva la tête, et il était là, penché vers elle, à quelques centimètres de son visage. Ses yeux — ces yeux gris qui changeaient selon la lumière, qui semblaient parfois appartenir à un autre homme, un homme plus sombre et plus sauvage que celui qui servait du café aux touristes — la cherchaient sans la trouver tout à fait. Un souffle. Un battement de cœur.
Puis un bruit sourd venant de l'extérieur. Un choc mat, contre la vitre de la chambre noire, ou plus loin, dans la cour. Quelque chose qui se fracassait.
Le moment se brisa comme un verre. Antoine se redressa, la mâchoire serrée. Camille recula d'un pas, le cœur tambourinant, la bouche sèche.
— Qu'est-ce que c'était ? demanda-t-elle, la voix étranglée.
— Rien. Le vent. Les branches de pin qui ploient sous la neige.
Il y avait une rafale dehors, c'était vrai, la première tempête annoncée pour la nuit qui commençait à gronder. Mais Camille connaissait ce genre de bruit-là, maintenant. Elle avait passé assez d'hivers à Paris pour savoir la différence entre un instinct et une explication.
Antoine se dirigea vers la porte de la chambre noire, l'ouvrit. Le couloir était plongé dans l'obscurité, un rectangle de clarté venait de la cuisine. Il fit deux pas, s'arrêta.
Tous deux entendirent un second bruit — plus proche, plus net. Un craquement de bois, suivi d'un frottement lent, comme celui d'une semelle sur un plancher gelé.
Antoine se figea, la main tendue vers la lumière qui devait se trouver près de la porte. Camille le rejoignit dans le couloir, une ombre brûlante contre la sienne.
— Ce n'est pas le vent, dit-elle calmement.
— Non, dit-il. Reste ici.
Il n'attendit pas de réponse. Il passa devant elle, dans le dégagement, essuya ses mains trempées de chimie sur son jean, puis il saisit la lampe à pétrole qui traînait contre le mur, l'alluma d'un geste sec. La flamme dansa, éclairant la buée de leurs souffles.
— Antoine, attends.
Camille le suivit malgré tout. Elle n'allait pas rester seule dans cette maison quand quelque chose — quelqu'un — se trouvait dehors. La nuit avait avalé la cour, et le ventrallait les flocons en rafales horizontales.
Ils contournèrent la maison, les bottes crissant dans la neige fraîche. Le hangar, une vieille bâtisse en bois gris qui servait de remise à outils et de garage pour la motoneige, se détachait dans la clarté trouble. La porte du hangar était entrouverte, une tranche d'obscurité béante.
Antoine ralentit, leva la main pour l'arrêter. Il éclaira la neige devant eux : des traces, fraîches, qui ne ressemblaient pas à celles d'un animal. Des semelles larges, un pas lourd.
— Il y avait quelqu'un, souffla-t-il. Il poussa la porte avec son épaule.
Camille retint son souffle. À l'intérieur, un bocal de conserves était brisé sur le sol, des éclats de verre et des fragments de pêches macéraient dans une flaque qui gelait déjà. La bâche qui couvrait la motoneige avait été tirée, jetée en tas contre le mur. Sur la paroi de bois, une moisissure sombre s'étalait en motifs étranges, mais ce n'était pas cela que ses yeux cherchaient.
— La motoneige, dit-elle dans un souffle.
Il n'y avait rien d'autre à dire. La machine avait disparu. L'empreinte triangulaire qu'elle laissait dans la poussère de sciure et d'huile était encore visible sur le plancher. Antoine serra la lampe si fort que ses jointures blanchirent.
— C'est Luc qui l'avait empruntée, dit-il, sourdement. Celle-là, je la prêtais à personne. Il n'avait pas le droit.
Mais il regardait Camille comme si elle détenait une réponse qu'ils n'avaient pas encore trouvée. La lettre du notaire était restée fermée sur la table de la cuisine, scellée par leur promesse de l'ouvrir aujourd'hui, puis repoussée d'heure en heure.
Camille posa la main sur son bras.
— La lettre, dit-elle. Il faut que nous l'ouvrions maintenant.
Antoine baissa les yeux vers la neige autour du bâtiment. Une nouvelle série de traces, qui menaient vers la route, vers le sud. Vers Trois-Rivières.
— Quelqu'un sait pour la propriété de mon grand-père, dit-il. Quelqu'un essaie de m'atteindre à travers tout cela.
Camille suivait son regard. Le ventre noué par le froid et l'angoisse, elle pensait aux mots de la berceuse qu'elle avait fredonnée, celle qui éloignait les loups. Une simple chanson d'enfant. Elle n'avait jamais pensé qu'un jour, elle aurait vraiment besoin de l'entendre résonner.
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