Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 38: The Last Translation
La lumière était différente ce matin-là. Camille le remarqua dès qu'elle ouvrit les rideaux de la chambre d'Antoine – elle n'avait pas encore repris l'habitude de dire « leur » chambre – et qu'elle vit le soleil raser la neige d'un doré pâle, presque irréel après des semaines de gris. La tempête de la veille s'était dissipée comme une mauvaise humeur, laissant le ciel d'un bleu si pur qu'il en semblait blessé.
Elle s'approcha de la table où trônait son ordinateur portable, fermé depuis trois jours. Le manuscrit de *L'Écho des Glaces* l'attendait, figé à quatre-vingt-sept pour cent de sa traduction. Elle avait délibérément ignoré les derniers chapitres, prétextant la fatigue, la route, les révélations. Mais ce matin, quelque chose en elle avait changé. Le poids qui lui comprimait la poitrine depuis son arrivée à Saint-Colomban s'était dissipé, comme si la confession de Luc avait débloqué un passage dans son propre labyrinthe.
Elle ouvrit le laptop. Le curseur clignota, patient.
« Tu travailles ? »
Antoine se tenait dans l'embrasure, une tasse de café fumante à la main. Il avait les cheveux en bataille, encore humides de la douche, et un sourire hésitant – celui qu'il arborait depuis la nuit précédente, depuis qu'ils avaient décidé, sans vraiment le dire, que son départ du lendemain matin n'était plus une certitude.
Camille hocha la tête. « Je termine aujourd'hui. Quel que soit le résultat. »
Il posa la tasse près d'elle et s'assit en silence sur le bord du lit, à distance respectueuse. Elle sentait son regard sur elle, mais il ne la pressait pas. C'était l'une des choses qu'elle aimait chez lui – cette patience tranquille, cette façon de la laisser trouver ses propres mots.
Elle se mit au travail.
Les dernières pages du roman de Rachel Beaulieu racontaient une traversée à pied du lac gelé, un adieu silencieux à une maison qu'on ne reverrait plus. Camille traduisit la première phrase, puis la deuxième, et soudain les mots coulèrent comme une eau libérée. Trois heures passèrent sans qu'elle lève les yeux. Antoine était parti et revenu, avait rempli sa tasse deux fois sans faire de bruit, et elle n'avait rien remarqué.
Puis, à midi précis, elle tapa le dernier mot.
*Fin.*
Camille recula de la chaise, les mains tremblantes. La fatigue lui tomba dessus d'un seul coup, comme un manteau trop lourd. Mais il y avait autre chose, au fond de sa poitrine – une fierté calme, un achèvement.
Elle sauva le fichier, l'envoya par courriel à son éditrice à Paris, et referma l'ordinateur avec un claquement doux.
« C'est fait ? »
Antoine était revenu, debout dans l'encadrement, une écharpe de laine rouge autour du cou. Il avait l'air de sortir – des traces de neige fondue sur ses bottes.
« C'est fait. » Elle se leva et, sans réfléchir, se jeta dans ses bras. Il la serra contre lui, ses mains grandes et chaudes sur son dos, et elle resta là, le visage enfoui dans son manteau qui sentait le pin et le froid.
« Je suis fier de toi », murmura-t-il dans ses cheveux.
Elle voulut répondre, mais les mots restèrent coincés. Quelque chose montait en elle, une évidence qu'elle avait repoussée depuis des semaines, et elle n'était pas sûre d'avoir le courage de la regarder en face.
Le téléphone sonna à deux heures de l'après-midi.
Camille était dans la cuisine, se préparant un thé que la main d'Antoine avait trouvé le moyen de rendre plus doux que le sien, quand l'écran afficha un nom parisien. Elle décrocha, le cœur battant.
« Camille ? C'est Hélène. Tu m'envoies un manuscrit à onze heures, et je n'ai pas pu manger depuis. »
La voix de son éditrice était décontractée, mais il y avait une tension sous la surface. Camille posa sa tasse. « Je suppose que tu as des commentaires. »
« Des commentaires ? » Hélène rit – un rire bref, presque incrédule. « Mon amour, j'ai lu les trente dernières pages pendant que ma ratatouille brûlait, et je t'ai fait la traduction de l'année. Le chapitre du lac, cette scène avec la maison — » Elle s'arrêta, comme si les mots lui échappaient. « Rachel Beaulieu va pleurer. Je viens de l'appeler. Elle pleure déjà. »
Camille ferma les yeux. Une chaleur lui monta aux joues – quelque chose qu'elle n'avait pas ressenti depuis longtemps, un sentiment d'accomplissement si intense qu'il en était presque douloureux.
« Merci, Hélène. Vraiment. »
« Attends, ce n'est pas tout. » Le ton de son éditrice changea, devenant plus calculateur. « J'ai un projet pour toi. Un gros. La maison Gallimard veut faire une collection de littérature nordique, et je te veux dessus. C'est un contrat long terme, confortable, et tu pourrais travailler de n'importe où. Enfin, quelqu'un qui traduit si bien le froid... »
Camille sentit son estomac se nouer. « De n'importe où ? »
« N'importe où, dit Hélène. Tu pourrais rester à Paris, ou louer une maison à la campagne, ou te trouver un héritage dans la Creuse, je m'en fiche. Je veux juste tes mots. On en parle cette semaine ? Tu rentres quand ? »
*Tu rentres quand.*
La question lui restait en travers de la gorge. Elle regarda par la fenêtre – la neige tombait de nouveau, douce, patiente, mais pas menaçante. Elle n'était plus l'ennemie.
« Je te rappelle demain », dit-elle. « Je peux te rappeler demain ? »
« Prends ton temps. Mais pas trop — je suis une femme pressée. » Hélène rit une dernière fois et raccrocha.
Camille resta immobile, le téléphone encore contre son oreille, le bourdonnement de la tonalité dans le vide. La cuisine était silencieuse. Le bois craquait dans le poêle. Dehors, le vent s'était levé, mais il ne mordait plus.
Elle allait devoir choisir. Vraiment choisir.
Antoine entra par la porte arrière, secouant la neige de ses épaules, un sac de provisions à la main. Il s'arrêta en la voyant – il y eut une seconde de reconnaissance entre eux, ce moment suspendu où deux personnes qui se connaissent bien savent qu'une conversation importante a eu lieu.
« Ça va ? » demanda-t-il prudemment.
Camille reposa le téléphone. « Mon éditrice m'a offert un nouveau contrat. La collection nordique de Gallimard. »
Antoine la regarda, les yeux indéchiffrables. Il s'assit lentement, posa le sac sur la table, et attendit.
« Elle dit que je peux travailler d'où je veux. » Camille inspira profondément. « Je pourrais rester ici. Terminer l'hiver. Voir le printemps arriver. »
Il y eut un long silence. Antoine Penché la tête, et quelque chose dans son visage se détendit – une tension qu'elle n'avait pas remarquée jusqu'à présent.
« Tu voudrais ça ? Rester ? »
Camille pensa à Paris – aux cafés bondés, aux métros pressés, à son appartement trop petit au cinquième étage sans ascenseur. Elle pensa aux amis qui ne comprenaient pas pourquoi elle s'éternisait dans un village perdu du Québec. Elle pensa à sa mère, à son locket, à la lettre scellée qu'elle n'avait toujours pas ouverte.
Mais surtout, elle pensa à ce matin – au soleil sur la neige, au rire d'Antoine dans la cuisine, à la façon dont son corps s'était habitué au froid sans s'en plaindre.
« Oui », dit-elle. « Oui, je crois que je veux rester. »
Il ne dit rien d'abord. Il se leva simplement, traversa la cuisine en trois pas, et la prit dans ses bras. Elle sentit son cœur battre contre le sien, rapide et fort – et elle comprit qu'il avait eu peur, lui aussi, peur de la voir partir.
« Ce n'est pas une décision à prendre sous le coup de l'émotion, » murmura-t-il contre son épaule. « Le printemps ici — ça peut être rude aussi. La boue, la fonte des neiges qui te glace jusqu'aux os. »
Camille rit dans son manteau. « Je survivrai à la boue. J'ai survécu à ta conduite. »
Il rit aussi, et son rire lui fit chaud dans la poitrine.
Ils restèrent là, enlacés, pendant que la lumière de l'après-midi déclinait vers un soir bleuâtre. Dehors, les flocons se remettaient à tomber, mais Camille ne les voyait plus comme une prison. Elle les voyait comme un monde. Un monde qu'elle commençait à comprendre.
Elle pensa aux mots d'Hélène : *quelqu'un qui traduit si bien le froid.* Peut-être, finalement, ce n'était pas le froid qu'elle traduisait. C'était l'amour qui naissait dedans.
« J'ai encore une lettre à ouvrir », dit-elle finalement, la voix étouffée contre son épaule. « Celle que m'a laissée le notaire. On pourrait la lire ensemble, ce soir ? »
Antoine l'écarta légèrement, assez pour la regarder dans les yeux. Ses iris gris-bleu brillaient dans la lumière déclinante. « Je prépare le feu. »
Elle sourit. Sa traduction était terminée. Son hiver avait commencé.
Elle ne savait pas encore ce que contenaient la lettre et le mystère de la petite boîte dorée, ni de quoi serait fait le printemps. Mais pour la première fois depuis longtemps, Camille Moreau n'avait pas envie de connaître la fin avant d'avoir vécu chaque page.
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