Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 39: A Winter Proposal
La neige crissait sous leurs bottes, un son sec et net qui semblait amplifié par le silence immense du lac gelé. Camille suivait Antoine sans poser de questions, ses mains enfouies dans ses poches, le col de son manteau relevé jusqu'au menton. Il marchait devant elle, déterminé, comme s'il avait un but précis en tête, quelque chose de plus grand que la simple promenade qu'il avait proposée après le souper.
Ils avaient laissé la chalet derrière eux, ses fenêtres chaudes et sa cheminée qui fumait doucement dans le crépuscule. Le sentier s'était ouvert sur la rive du lac, une étendue blanche et argentée qui s'étirait jusqu'à l'horizon sombre. Camille n'était jamais venue ici la nuit. Tout semblait différent, comme si le monde avait été réduit à l'essentiel : la glace, la neige, un ciel immense et le souffle court de leurs respirations mêlées.
Antoine s'arrêta au milieu du lac. Il se retourna vers elle, son visage éclairé par la lueur pâle de la lune à moitié cachée derrière les nuages.
— Approche-toi. Mais doucement. La glace est épaisse, mais je veux que tu écoutes le son sous tes pieds.
Camille fit quelques pas prudents, puis s'arrêta. Sous ses pieds, un craquement sourd montait de la glace épaisse, un chant profond et grave, comme si le lac respirait. Elle releva la tête vers Antoine, un sourire hésitant aux lèvres.
— C'est beau, murmura-t-elle.
— Ce n'est rien encore. Attends.
Il leva la main vers le nord, et elle suivit son geste. C'est là qu'elle les vit : des voiles verts et mouvants dans le ciel, presque transparents, puis plus intenses, virant au violet et à l'indigo. Ils ondulaient comme des rubans de soie portés par un vent invisible, dansant au-dessus des arbres noirs de la rive.
Camille retint son souffle. Elle avait lu des descriptions des aurores boréales, vu des photographies dans des livres, mais rien de cela ne préparait à la réalité. La lumière était vivante, presque musicale, comme si le ciel lui-même chantait.
— Mon Dieu, souffla-t-elle.
— C'est pour ça que je voulais t'amener ici, dit Antoine, la voix basse et calme. Pas seulement pour te montrer le lac. Je voulais que tu voies ça avec moi. Une dernière fois avant que tu partes.
Le mot *partir* tomba comme un caillou dans l'eau gelée. Camille détourna les yeux du ciel et le regarda fixement. Il se tenait à quelques mètres d'elle, les mains déjà sorties de ses poches, un peu raides, comme s'il cherchait quoi faire de son corps.
— Je t'ai amené ici pour te dire quelque chose, Camille. Pas dans la chalet. Pas à la table de la cuisine, où il y a toujours une tasse entre nous ou un cahier à moitié ouvert. Ici. Sous ce ciel. Pour que tu saches que je ne le dis pas à l'étourdie.
Elle attendit. Son cœur battait plus fort, mais pas de peur. Une anticipation chaude, presque douloureuse.
Il s'avança d'un pas, puis d'un autre. Quand il s'arrêta à moins d'un mètre d'elle, il la regarda avec une intensité qu'elle connaissait bien, celle qu'il mettait dans ses photos, dans ses portraits, quand il cherchait quelque chose de vrai dans le visage de l'autre.
— Je ne veux pas que tu partes à Paris, dit-il simplement. Je ne veux pas que tu partes à la fin de l'hiver. Je ne veux pas que tu partes du tout.
Camille esquissa un sourire, mais il leva la main, presque une supplique.
— Laisse-moi finir. Ce n'est pas facile pour moi, ces choses-là. Tu sais comment je suis. Les mots, c'est pas mon monde. Les images, oui, mais les mots... c'est plus dur.
Elle hocha la tête, contenant une vague de tendresse.
— Je ne sais pas ce qui va se passer. Entre le Québec et la France, entre ce que je fais ici et ce que je pourrais faire ailleurs. Mais je sais une chose : quand tu es là, la lumière est différente. Quand tu es partie cette fois à Montréal pour tes rendez-vous, la maison était vide d'une façon qui n'avait rien à voir avec le fait que j'étais seul. C'était un vide avec ta forme dedans, comme une absence qui pèse plus que la présence des autres.
Camille sentit les larmes monter, mais elle ne voulait pas pleurer maintenant. Elle cligna des yeux, fixant les aurores qui continuaient leur danse, comme si le ciel lui-même leur donnait sa bénédiction.
— Je sais que je n'ai pas beaucoup à t'offrir. Une maison au milieu des bois. Un métier qui me prend parfois des semaines entières enfermé dans une chambre noire ou derrière un écran. Des hivers qui durent six mois. Un village qui parle une langue qui n'est pas tout à fait la tienne. Mais je t'offre ça, Camille. Tout ça. Si tu veux rester.
Il hésita, puis sortit quelque chose de la poche intérieure de son manteau. Un petit écrin de bois, sombre et verni, qu'il tenait entre ses mains gantées comme s'il transportait du verre fragile. Il l'ouvrit lentement.
Une bague. Pas une bague immense d'épicerie, une bague simple, en argent, avec une petite pierre bleue : un saphir pale du lac. La pierre semblait contenir la lumière du ciel nocturne, fraîche et claire.
Camille regarda la bague, puis Antoine, puis le lac, puis le ciel. Elle ne savait plus quoi dire, les mots se bousculant dans sa gorge sans ordre.
— Antoine, tu me connais à peine depuis des mois, finit-elle par articuler.
— Je connais la femme qui a faussement été accusée par un idiot et qui est venue s'excuser en pleine nuit. Je connais la femme qui a aidé un homme à comprendre son père au lieu de le juger. Je connais la femme qui a traduit un livre avec une telle précision qu'on aurait dit qu'elle avait écrit les mots elle-même, mais dans une autre langue, comme si elle savait trouver la vérité de chaque phrase. Ça me suffit. Pour le reste, on apprendra ensemble. C'est ça, la vie.
Le vent glacé se leva, soulevant une fine poudreuse à leurs pieds, et Camille frissonna, mais pas de froid. Elle se sentait entière, comme si quelque chose en elle s'était soudainement aligné, une clarté qui n'avait rien à voir avec la traduction des phrases d'un autre.
Elle tendit la main, sans gants maintenant, et il glissa la bague à son annulaire. C'était parfait. Pas trop lâche, pas trop serrée. Une bague qui semblait avoir été faite pour elle, portée depuis toujours, même si elle ne l'avait jamais vue.
— Oui, dit-elle doucement. Je reste. Pas seulement pour l'hiver. Pour l'été, pour le printemps, pour l'automne, pour tous les hivers qu'il faudra. Je reste, Antoine.
Il la prit dans ses bras, et elle enfouit son visage dans son manteau de laine, sentant son cœur battre contre le sien. Les aurores boréales ondulaient au-dessus d'eux, indifférentes et magnifiques, et le lac gelé s'étendait autour d'eux comme une page blanche prête à être écrite.
— Tu ne le regretteras pas, murmura-t-il dans ses cheveux. Je te le promets.
Elle releva la tête, le visage rougi par le froid et l'émotion, et elle sourit, un vrai sourire, sans aucune retenue.
— Je sais. Et si jamais je le regrette, j'ai appris à me défendre avec un pied-de-biche.
Il éclata de rire, un rire clair et jeune, et elle sentit qu'elle venait de trouver une nouvelle langue, moins précise que le français de sa formation, moins élégante que l'anglais de ses traductions, mais plus vraie. La langue de cet homme, de cette rivière gelée, de ces forêts immenses. La langue qu'elle apprendrait pour le reste de sa vie, mot après mot, saison après saison, lumière après lumière.
Il prit sa main, celle avec la bague, et la porta lentement à ses lèvres gelées.
— Allons à la maison, dit-il. Il fait froid, et nous avons une lettre à ouvrir.
Camille le suivit sur le chemin du retour, et les aurores lentement s'estompèrent derrière eux, comme si le spectacle avait été fait pour ce moment précis, rien de plus, rien de moins.
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