Luna Secunda
Lire le chapitre 1: The First Rupture
Le premier bruit ne fut pas une explosion. Ce fut un gémissement, long et métallique, quelque chose qui montait des entrailles de la structure comme une baleine malade. Élise Marchand leva la tête de son terminal, les doigts encore crispés autour d’une pince à circuit. Le gémissement se mua en un grondement sourd, puis en une secousse qui parcourut le sol de la baie de réparation. Les outils suspendus au rail magnétique claquèrent les uns contre les autres, et une lampe au néon vacilla, projetant des ombres stroboscopiques sur les murs tachetés de graisse.
Rien de tout cela n’était normal. Le régolithe lunaire ne tremblait pas.
« Élise, tu captes ? » La voix de Sam Okonkwo grésilla dans son oreillette. « Accéléromètre secteur C, ça vient de sauter de deux points sur l’échelle modifiée. Deux points. »
« Je le sens dans les os, Sam. » Elle se leva, le genou gauche protestant comme toujours après douze heures de quart. « État des structures ? »
« Attends. » Trois secondes de silence, le temps que les capteurs balayent. Sam était l’homme le plus rapide de la base pour lire un diagnostic, pourtant il lui fallait ce délai quand la merde frappait le rotor. « Le convoyeur primaire. Segment quatre. La ligne toute entière a frémi. Je vois une rupture de continuité à quatre-vingt-trois mètres, près du joint d’expansion E-7. »
La baie entière sembla retenir son souffle. Le convoyeur primaire n’était pas un simple tapis roulant : c’était une artère de trois kilomètres de long, creusée dans la roche ignée, qui transportait le minerai brut de la face d’extraction jusqu’au séparateur central. Si elle se sectionnait, la production s’arrêtait. Et si la production s’arrêtait, la Terre poserait des questions. Des questions que Fournier, le commandant de base, n’aimait pas qu’on lui pose.
Élise attrapa son casque et son harnais d’intervention. « J’y vais. Qui est disponible ? »
« Yan est au sas central. Il peut être sur site dans deux minutes. » Sam marqua une pause. « Rosa est en rotation dortoir. Elle était de quart il y a quatre heures… »
« Réveille-la. » Élise enfila le casque, le joint se scellant avec un sifflement pneumatique. « Une rupture primaire, c’est un boulot à trois. J’ai besoin de ses mains sur le vérin si on doit rouvrir un passage. »
Elle traversa la baie d’un pas lourd, sa combinaison de travail standard, pas un scaphandre complet, suffisait à l’intérieur des sections pressurisées. Mais si la rupture avait compromis l’intégrité du tunnel vers le segment quatre, elle aurait besoin de plus. Elle passa devant le tableau mural où les logos de la compagnie — VULCAIN LUNAR, une étoile noire ciselée dans un cercle argenté — étaient placardés à côté des procédures de sécurité. Quinze ans qu’elle travaillait pour eux, quinze ans de stations lointaines, de pannes, de réparations d’urgence. Elle connaissait chaque soudure de cette base, chaque angle mort des procédures.
Le couloir vers le sas central était un tube de métal et de câbles, éclairé par bandes LED bleues qui viraient à l’orange près des zones de stress. Un voyant rouge clignotait au-dessus du sas.
« Sam, je suis au sas central. Le voyant est rouge. C’est un verrouillage autonome ? »
« Affirmatif. Le capteur de déformation E-9 a enregistré un seuil critique. Le système a condamné la section par sécurité. » Un souffle, puis il ajouta : « C’est la première fois que je vois ça sur ce convoyeur, Élise. En cinq ans. »
« Moi aussi. » Elle posa la paume sur le panneau d’accès. Le métal était froid à travers le gant. Elle connaissait les procédures de verrouillage pourtant le code d’accès ne semblait pas vouloir de son pouce retourné par-dessus l’épaule. « Le sas refuse l’ouverture manuelle. Yan, t’es où ? »
Yan Huang émergea du couloir nord, déjà en scaphandre compact, le fuselage d’un outil de découpe thermique accroché à son harnais. Trois secondes plus tard, Rosa Carvalho poussa la porte du dortoir, les cheveux encore en bataille, une expression de fatigue mêlée d’urgence sur les traits.
« Dis-moi que c’est pas une galère de pompe, grogna Rosa en enfilant sa combinaison. Parce que j’ai rêvé que j’étais dans une piscine à Paris, et me réveiller pour réparer un tuyau, c’est un mauvais deal. »
« Une rupture primaire. Segment quatre. » Élise indiqua le sas d’un geste du menton. « Le système a verrouillé l’accès. On a besoin d’un contournement. »
Yan grimaça. « Tu peux contourner un verrouillage autonome qu’en débranchant le module de commande dans le local technique. C’est derrière le sas. Dans la zone condamnée. »
« Y a que ça à faire. » Élise sortit un petit boîtier de sa ceinture, un bricolage personnel qu’elle avait mis au point il y a des années, une clé de dérivation pour les modules de commande défaillants. « On ouvre le sas par le panneau de service, on traverse la zone non pressurisée en une minute, on atteint le local, et on rétablit manuellement la séquence. Après ça, on aura accès au tunnel. »
« Une minute en non-pressurisé sans scaphandre complet, c’est juste, tiqua Rosa. « J’ai pas fait le calcul exact, mais ça sent le sel. »
« On a trente secondes avant que l’alarme de dépressurisation fasse la bagarre, et je suis rapide. » Élise tapotait déjà le boîtier contre le panneau de service du sas. Le métal céda presque immédiatement, le clapet extérieur se rabattant sur un enchevêtrement de câbles et de circuits imprimés. Dedans, un bruit de verrouillage électromagnétique se fit entendre, une plainte aiguë puis un clic.
La porte intérieure du sas s’ouvrit sans un bruit, comme si elle avait toujours voulu passer. Derrière, les lumières de la zone non pressurisée étaient toutes éteintes, un couloir sombre où patientait une mécanique de tuyaux, de soupapes et de capteurs. La pression à l’intérieur du sas s’équilibra avec un soupir : le faible environnement, un vestige d’air conservé par la dilatation des joints.
« On y va. » Élise poussa la porte et s’engagea d’un pas vif. Elle sentit le changement immédiatement : plus de vents artificiels, juste une absence d’air, un vide qui aspirait le souffle à travers la membrane de son masque interne. Ses semelles magnétiques collaient au métal, chaque mouvement compté, la discipline qui lui venait naturellement après quinze ans d’isolement.
Yan et Rosa sur ses talons. Un compteur mental défilait. Trente secondes jusqu’au local technique, vingt secondes de marge.
Ils atteignirent le local au bout de vingt-cinq secondes. Yan ouvrit le coffret avec un geste précis, et Rosa attacha une lampe frontale à la visière de son casque. Élise se mit à plat ventre pour glisser la main dans l’espace derrière le module de commande, son boîtier de dérivation déjà branché, et elle chercha la palette de réinitialisation.
« Sam, dis-moi quand la pression dans la zone monte. »
« C’est en cours. Quarante pour cent… soixante. » La voix de Sam avait un accent de soulagement. « Vous devriez avoir assez pour rouvrir le sas, plus jamais ça. »
Élise activa la séquence. Un voyant passa du rouge au vert, et la porte du sas extérieur, celle qui donnait sur le corps principal de la base, se mit en position d’ouverture. Yo l’avait, se dit-elle. Trois corps, pas de dégâts, pas d’ecchymoses. Mais il restait la question du tunnel.
Marchant d’un pas plus rapide qu’à l’aller vers le sas extérieur, elle fit la liaison d’air, atteignit la première section du convoyeur principal. L’air redevenu respirable, la gravité artificielle de nouveau active, elle s’engagea dans le tunnel.
La rupture du segment quatre apparut après une centaine de mètres. Élise n’avait jamais vu une fissure au régolithe ressembler à cela. Les cassures normales, sous contrainte, avaient des arêtes dentelées, des bords irréguliers, des micro fractures en étoile. Cette cassure-ci était propre. Régulière. Une ligne qui coupait la paroi du convoyeur comme un trait de scie, avec une netteté presque chirurgicale.
Elle s’arrêta. Elle regarda. Le transporteur lui-même était sectionné en biais, les plaques de métal tordues mais pas déchiquetées. Les fixations des rails étaient précisément arrachées à leur ancrage, comme si on les avait desserrées avant de tirer dessus. Même les câbles d’alimentation sous tension étaient coupés net, pas déchirés — comme découpés à la pince coupante.
Rosa la rejoignit, puis Yan, tous les deux silencieux un instant avant de parler presque en même temps.
« Hé. C’est pas une contrainte tectonique, dit Yan en pointant la coupe au boîtier de contrôle à proximité. C’est une coupe délibérée. On dirait un profil de torche. On utilise pas ça pour une rupture accidentelle. »
« La ligne suit un axe hélix », murmura Élise, les yeux plissés à travers sa visière frontale, éclairant la trace du métal. Elle posa le gant le long de la coupe. Le métal était froid mais elle sentait la texture du bords à travers le tissu du gant — lisse. Usiné.
Une étiquette de maintenance, argentée, un peu plus loin, semblait avoir été apposée récemment. Elle portait un code qu’elle n’avait jamais vu sur aucun matériel ou pièce de la base : une suite alphanumérique qui ne correspondait pas aux standards de Vulcain Lunar.
Élise se releva lentement et le silence entre les trois membres de l’équipe devint total. Le buzz des instruments, le souffle de l’air recyclé, la chaleur corporelle dans le scaphandre qui commençait à la démanger — rien ne semblait venir combler ce vide.
Sam, dans son oreillette, demanda : « Élise ? Le rapport de déformation ? C’est quoi notre état ? »
Elle n’avait pas de mots pour répondre, incapable de dire ce qu’elle pensait. Ce n’était pas une rupture due à une fatigue structurelle. Ce n’était pas une anomalie sismique. C’était un travail d’expert, exécuté délibérément. Quelqu’un avait découpé le convoyeur primaire de Vulcain Lunar, pas pour le saboter négligemment mais pour stopper toute la production minière de la base.
Et si elle n’avait pas trouvé ce motif, la compagnie aurait certainement classé l’incident comme un accident naturel. Elle aurait signé le rapport elle-même, sans y penser à deux fois.
Rosa brisa le silence d’une voix teintée d’incertitude.
« Élise… on appelle Fournier, ou pas ? »
Élise regarda encore la coupe, suivit mentalement la ligne droite du rail jusqu’au bout, puis leva les yeux vers le gouffre de la mine, plus sombre que jamais.
« On appelle Fournier. » Elle repositionna son casque, la traçabilité de son dernier constat déjà en train de se graver dans sa mémoire. « Mais avant ça, je veux voir les journaux de maintenance des douze dernières heures. Tous les segments. J’ai un mauvais pressentiment. »