Luna Secunda
Lire le chapitre 2: Whispers in the Comm
Les couloirs de l’habitat central sentaient le métal recyclé et le café froid. Élise n’avait pas enlevé sa combinaison de travail ; la poussière grise du régolithe incrustée dans les plis de ses gants formait une fine pellicule sous ses ongles. Elle avait couru. Pas par peur, mais par habitude. Une habitude vieille de quinze ans : quand on trouve une anomalie dangereuse, on ne marche pas, on court vers le premier officier qui peut y faire quelque chose.
Fournier l’attendait dans son bureau, un compartiment étroit aux parois couvertes de schémas d’extraction et de tableaux de production. Il n’était pas seul. Le directeur adjoint, Karim Vélasquez, se tenait debout contre la paroi, les bras croisés, l’air de celui qui préférerait être ailleurs.
— Marchand, dit Fournier sans se lever. Tu as demandé une audience urgente. Je t’écoute.
Il ne la regardait pas vraiment. Il scrutait son écran, où tournaient les courbes de rendement du convoyeur principal — plat, mort, zéro.
Élise posa une photo sur le bureau, imprimée en toute hâte sur le papier thermique du sas de maintenance. On y voyait la section tranchée du rail, une coupe nette de sept centimètres de profondeur, lisse comme un trait de laser chirurgical.
— Ce n’est pas une rupture de fatigue, commandant. C’est une coupe volontaire. Précise. Multiples passes, faites par quelqu’un qui savait exactement où frapper pour que le système enregistre une défaillance mécanique, pas un acte délibéré.
— Tu m’amènes une photo floue et un diagnostic de sabotage qui n’a aucun sens, répondit Fournier d’une voix lasse. On est sur la Lune, Élise. Tout le monde se connaît. Qui aurait intérêt à arrêter la production ? Le conseil d’administration de Luna Secunda ? Nos concurrents sur Titan Industries ? Tu crois qu’ils ont envoyé un type en combinaison découper notre convoyeur à la petite cuillère ?
— Les coupes sont propres. Trop propres. Il n’y a pas de bavure, pas de marques de disque thermique standard. Quelqu’un a utilisé un outil d’usinage commandé numérique. Ça ne se fait pas avec un chalumeau de fortune.
Vélasquez bougea enfin, à contrecœur.
— Le rapport préliminaire de l’ingénierie parle d’une micro-fracture causée par un gradient thermique anormal. Un phénomène déjà documenté sur les installations à haute altitude, à la différence que nous sommes ici en faible gravité et que les contraintes sont plus complexes. La conclusion de Sam Okonkwo est un « seuil critique atteint » sur une structure qui n’a jamais montré de faiblesse, mais c’est précisément ce que les modèles de vieillissement anticipaient pour cette durée d’exploitation.
Sam. Élise serra les mâchoires. Sam était son collègue le plus fiable en instrumentation, mais Vélasquez venait de tordre ses mots pour les faire rentrer dans la case de la bureaucratie.
— Sam a dit autre chose, répliqua-t-elle. Il a dit que ce seuil n’avait jamais été atteint sur aucun autre site. Pas en quinze ans de données. Vous choisissez d’interpréter ça comme un vieillissement normal, moi je choisirai de creuser.
Fournier leva enfin les yeux vers elle. Des yeux gris, fatigués, qui semblaient avoir vu trop de rapports, trop de signatures, trop de compagnies qui préféraient les coûts aux hommes.
— Très bien, Marchand. Tu creuses. Tu me fais un rapport complet sous 48 heures. En attendant, le convoi de maintenance est suspendu, le site est placé sous surveillance automatique, et on reprend les opérations sur le second embranchement. La production ne s’arrête pas pour un caprice d’ingénieur.
Il se tourna vers son écran, la congédiant. Vélasquez la raccompagna du regard, un demi-sourire aux lèvres qu’elle ne sut déchiffrer.
La salle des communications était vide à cette heure. Presque vide. Un technicien de nuit somnolait devant un tableau de données télémétriques ; il ne la salua même pas quand elle entra. Élise s’installa à la console périphérique, celle qu’on utilisait rarement, celle qui servait aux diagnostics occasionnels lorsque le canal principal était saturé. Elle avait un accès secondaire. Ancienne et rouillée, mais valide.
Elle voulait vérifier quelque chose. Le code alphanumérique de la pastille de maintenance qu’elle avait détachée de l’armature du convoyeur — ce numéro qu’elle n’avait jamais vu dans le système de gestion des interventions. Elle le tapa dans la base, croisa les références avec les journaux de tâches planifiées, les registres d’entretien préventif, les commandes de pièces.
Rien.
Ce code n’existait nulle part dans les données de la base. Pourtant, il était posé sur une infrastructure critique, avec une date d’intervention et le tampon d’un chef d’équipe qui, d’après le registre du personnel, était en congé médical depuis six semaines.
Elle ouvrit l’interface de communication terrestre pour noter la référence du dossier, quand un flux saisit son attention. Une transmission entrante, fragmentée, reçue sur un canal de service technique — un canal normalement réservé aux mises à jour logicielles des foreuses. Le paquet était chiffré. Un chiffrement qui ne ressemblait pas à leurs protocoles standards.
Elle commença à l’enregistrer, à le décrypter partiellement. Un algorithme maison, qu’elle avait bricolé des années plus tôt pour analyser les données télémétriques corrompues. Trop lent, mais suffisant pour glaner des bribes.
Les fragments s’assemblèrent approximativement.
« … attendre la fenêtre. Il faut que Phase Two soit enclenchée avant l’arrivée du convoi de ravitaillement — » « … confirmer que les actifs sont toujours en place. L’unité de maintenance est un risque acceptable pour l’instant. »
Phase Two. Actifs. L’unité de maintenance. Un frisson lui parcourut l’échine — non pas de froid, mais d’une reconnaissance profonde, animale. Quelque chose remuait sous la surface de la base. Sous le quotidien réglé au cordeau des quarts de travail, des repas synthétiques et des bulletins météo martiens.
Elle chercha l’origine de la transmission. Le système renvoyait une adresse standard de la Terre — un bureau régional de la direction de Luna Secunda, à Toulouse. Mais le chemin de routage était anormal : le paquet avait transité par quatre relais intermédiaires, dont un satellite commercial hors contrat, et un nœud appartenant à une société de services financiers dont elle n’avait jamais entendu parler.
Ce n’était pas une erreur de routage. C’était une tentative délibérée d’obscurcir l’expéditeur.
Elle enregistra une copie du paquet brut sur un support local, déconnecté du réseau, et effaça les traces de la session. Vieille habitude de technicienne : ne jamais laisser de fossile numérique sur une machine qu’on ne contrôle pas totalement.
Le technicien de nuit se réveilla en sursaut et la regarda d’un air étonné.
— Marchand. Vous faites des heures supp’ ? C’est rare.
— Rien à signaler. Juste une vérification de routine.
Il hocha la tête et retourna à son écran, sans s’en inquiéter davantage.
Dans le couloir, sur le chemin du retour vers le module de vie, Élise croisa Sébastien, le soudeur, qui revenait de l’autre bout du site, encore casqué. Un quarantenaire taillé comme une armoire normande, sa visière remontée sur le front, dans laquelle se mirait la lumière blanche des néons.
— T’as l’air d’une qui a vu un fantôme, dit-il en s’arrêtant.
— J’ai vu un chiffre que je ne reconnais pas, répondit-elle d’un ton neutre.
— Tu parles de la rupture ? On dit que c’était un vieillissement normal, comme ça se fait sur Terre.
Il haussa les épaules, une gamme d’incrédulité dans le geste.
— Et toi, tu sais d’où ça vient ?
Elle hésita. La transmission chiffrée. La « Phase Two ». Les actifs sur place. Le convoi de ravitaillement annoncé. Les noms barrés dans les rotations, les codes inconnus, les coupes nettes dans le métal.
— Pas encore. Mais je vais le découvrir.
Elle le laissa là, dans le couloir, et continua vers sa cabine. Derrière elle, la voix de Sébastien la rattrapa :
— Fais attention, Élise. Les fantômes, ici, ils ont des noms et des contrats.
Elle ne répondit pas. Elle ouvrit la porte de sa cabine, s’assit sur la couchette, et alluma le petit écran local pour analyser le paquet de données avec plus de soin. Dans le flux brut, quelque chose attira son attention — un second fichier, dissimulé dans le flot de données télémétriques. Un morceau crypté, plus dense, presque évanescent.
Il portait une signature interne qu’elle connaissait bien. Une signature de conception : celle du système obsolète de gestion des ressources humaines, celui que la compagnie avait remplacé trois ans plus tôt, et dont les fichiers archivés étaient encore stockés sur un serveur poussiéreux de l’unité centrale.
Et dans cette signature, une chaîne de caractères. Court. Précis.
« LH-11 ».
Les trois premiers caractères du code qu’elle avait lu sur la pastille de maintenance.
Ce n’était pas une coïncidence. C’était un fil, mais pas une pelote. C’était une porte vers quelque chose qui ne voulait pas être découvert. Et Élise, assise au bord du vide froid de la nuit lunaire, réalisait qu’on ne ferme pas une porte comme celle-ci sans que quelqu’un, quelque part, finisse par en payer le prix.
Elle relut la date du fichier. Il avait été créé onze jours avant la rupture du convoyeur. Et il était signé, au nom de sa propre équipe de maintenance.
— Pas moi, murmura-t-elle dans le silence de la cabine. Pas mon équipe.
Quelqu’un avait pris son nom pour couvrir ses traces. Et ça, c’était plus que du sabotage. C’était une déclaration de guerre personnelle.
Elle se leva, remit sa combinaison, et sortit vers la baie des véhicules. Il était temps de rendre une petite visite à Sam Okonkwo, avant que le système de surveillance automatique du site — la « surveillance » promise par Fournier — ne devienne un autre outil dont elle n’avait pas la maîtrise.