Luna Secunda
Lire le chapitre 39: The Silent Return
L’air sentait encore le métal brûlé quand Élise poussa la porte du sas principal. Le silence qui régnait dans le couloir central était épais, presque oppressant. Derrière elle, le vitrage blindé de la baie d’observation ne montrait plus qu’un champ de débris argentés qui tournoyaient lentement dans le vide. Le vaisseau d’interdiction n’était plus qu’un souvenir. Et avec lui, leurs yeux vers la Terre.
Callum l’attendait au bout du couloir, une tablette à la main, le visage gris de fatigue.
— Tu es vivante. Nous avons vu l’explosion depuis la salle de contrôle, dit-il. Tu veux un rapport complet ou tu veux d’abord dormir ?
— Dormir, ça peut attendre. La base m’attend.
Ils marchèrent ensemble vers la salle commune. Elle sentait le regard de Callum peser sur sa nuque, la question qu’il n’osait pas poser. Elle allait devoir leur dire.
La salle était pleine. Vingt-trois personnes, tassées sur les bancs, les unes adossées aux murs, d’autres assises par terre. Les visages levèrent vers elle à l’unisson. Ils savaient. Ils voulaient des mots.
Elle s’arrêta au centre, les bras le long du corps, et les regarda. Elle les connaissait tous. Elle connaissait leurs prénoms, leurs petites habitudes, leurs familles, leurs peurs. Elle avait réparé leurs machines, pansé leurs blessures, partagé leurs repas. Elle aurait tant voulu leur promettre un avenir qu’elle n’était pas sûre de pouvoir leur donner.
— Le vaisseau est détruit, dit-elle. Les explosifs ont été neutralisés. La base ne sera pas pulvérisée depuis la Terre, du moins pas tant qu’ils n’ont pas envoyé autre chose.
Un murmure parcourut les rangs. Elle le laissa retomber.
— Mais nous avons perdu nos capteurs externes. Notre liaison avec les satellites relais est coupée. Et la navette de maintenance encore amarrée au hangar B est intacte.
Une lueur d’espoir traversa les visages. Elle s’y accrocha un instant avant de la tempérer.
— Cette navette a été conçue pour douze passagers en configuration standard. Elle consomme encore du carburant pour la propulsion principale, et notre réservoir est à quarante pour cent. Je peux la bricoler pour embarquer vingt personnes en mode survie longue durée. Pas plus.
Un silence. Elle le sentit tomber comme un couperet. Quelqu’un, au fond, respira trop fort.
— Vingt ?, demanda une femme.
— Vingt. Le reste reste ici.
Elle se tourna vers la carte lunaire affichée sur le mur, là où un jeune technicien avait tracé des zones de ressources en jaune.
— Nous avons encore quatre modules de vie autonomes. De quoi maintenir une petite colonie en état de veille prolongée. Avec l’eau recyclée, les réacteurs froids, les champs de panneaux… On peut survivre des mois. Des années même, si on parvient à remettre un système de communication en place. La navette emmènera vingt personnes vers les bases chinoises ou américaines avec un message clair : il y a encore des gens ici.
— Qui choisit ?, demanda le technicien.
Élise se redressa.
— Personne ne choisit. On tire au sort, ouvertement, ici, devant tout le monde. Et chaque tirage sera un acte de solidarité, pas de privilège. Nous partons tous ou nous restons tous, dans la mesure où nous faisons tous partie du même équipage.
Les âmes pesaient lourd dans cette pièce. Elle voulut ajouter quelque chose, mais un bruit grêle la coupa.
Un bip. Fin, régulier, intermittent.
Elle se figea. Tout le monde se figea. Ce bruit-là, ils le connaissaient. Ils l’avaient entendu mille fois dans les simulations d’urgence. C’était l’alarme d’une balise de détresse entrante.
Callum sortit en courant vers la salle de contrôle. Elle le suivit, la foule derrière elle. Dans la console principale, une lumière verte pulsait sur l’écran principal.
— Impossible, dit Callum. Les capteurs sont morts.
— Pas tous, répondit Duval, qui s’était posté devant un terminal secondaire. La balise vient du chaos orbital… Elle utilise le spectre radio d’urgence de l’Alliance Française de Navigation Spatiale. Un signal de haute mer.
Élise se pencha au-dessus du terminal. Le signal était faible, modulé, dense.
— Décode-le.
Duval tapota pendant quelques secondes. Son visage passa de la concentration à la stupeur, puis à une joie incrédule.
— C’est une balise de nature collective. Elle émane de la flotte de sauvetage envoyée depuis la Terre. Elle indique un courrier de détresse émis par les familles des équipages de régie et des personnels scientifiques de la base.
Élise tendit la main et posa la paume sur la console. Le signal continuait son chant régulier. Vingt-trois visages, baignés dans la lueur verte de l’écran, semblaient suspendus à cette note.
— Combien de temps ?, demanda-t-elle doucement.
Duval parcourut les datas récoltées.
— La balise indique une distance d’environ cent vingt heures à propulsion intermédiaire, avec une orbite lunaire à insérer dans trois jours. Le message dit qu’ils sont venus parce que les familles ont fait scandale sur Terre. L’opinion publique a poussé les gouvernements à agir.
Le silence qui suivit ne ressemblait à aucun autre. Ce n’était pas le silence de la peur, ni celui de la résignation. C’était le silence de la respiration enfin libre après une longue apnée.
Élise se tourna vers la baie vitrée, vers les débris argentés qui dansaient encore loin, vers la poussière grise qui s’étendait sous eux à l’infini. Elle sentit la main de Callum se poser sur son épaule.
— On rentre, dit-il.
Elle ne répondit pas tout de suite. Elle regarda son reflet dans le verre. Une femme d’âge moyen, les cheveux striés de gris, le visage taillé par quinze années de solitude et de responsabilités. Elle n’avait pas sauvé tout le monde. Elle n’avait pas sauvé ceux qu’ils n’avaient jamais retrouvés dans les niveaux inférieurs. Elle avait laissé mourir des machines, perdu des amis, douté, hésité, trébuché. Mais elle avait refusé d’abandonner.
Elle se tourna vers l’équipage, vers ces hommes et ces femmes qui attendaient une décision.
— Ils arrivent d’ici cinq jours. Nous allons tenir le fort. Nous allons nettoyer ce base, réparer ce qui peut l’être, et nous allons les accueillir avec des machines en état et notre dignité intacte. Nous avons traversé l’enfer et nous sommes toujours debout. Ce n’est pas un naufrage. C’est une résistance.
Elle leva la tête, et pour la première fois depuis longtemps, un sourire — un vrai — traversa son visage.
— On les attend. On leur montrera ce que des gens du froid savent faire.
Ils se levèrent, un à un, sans ordre donné. Et Élise se mit au travail. Il y avait une base à rebâtir, des honneurs à rendre, des secrets à déterrer plus tard, et peut-être, très loin, l’espoir d’une Terre où les siens, enfin, sauraient qu’elle avait tenu.
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