Luna Secunda
Lire le chapitre 38: Aftermath: The Flames
Le souffle court, Élise poussa les deux derniers membres de son équipe dans le sas du croiseur. Le métal vibrait sous leurs semelles, un grondement sourd qui montait des entrailles du vaisseau. Derrière eux, dans le couloir central, une lueur orange gagnait du terrain, rampant le long des câbles comme une bête affamée.
— Dépêchez-vous ! hurla-t-elle en frappant la console du sas. Le cycle d'évacuation est amorcé. Vingt secondes.
Kim, l'ingénieur de maintenance, était déjà à l'intérieur, le visage ruisselant de sueur malgré le froid de l'espace filtrant par les joints endommagés. Youssef la rejoignit, traînant sa jambe blessée, et s'effondra contre la paroi. Le sas se referma avec un gémissement hydraulique. À travers la vitre blindée, Élise vit les couloirs du croiseur s'embraser dans un éclat blanc. Le réacteur n'attendrait pas qu'ils soient loin.
— On y va, dit-elle d'une voix étrangement calme, comme si elle commentait la météo.
La petite capsule de transfert cracha ses rétrofusées, les collant à leurs sièges. Derrière eux, le croiseur d'intervention se tordit dans un spasme titanesque. La déflagration fut silencieuse dans le vide, mais la lumière… la lumière les éblouit à travers les hublots. Une boule de feu qui n'aurait jamais dû exister sur la Lune, un soleil artificiel qui éclaira les cratères environnants comme en plein jour terrestre, puis mourut en une pluie de débris incandescents.
Élise compta les secondes dans sa tête. Cinq. Dix. Quinze. La capsule poursuivit sa trajectoire balistique vers la base. Derrière elle, le croiseur n'était plus qu'un nuage de fragments métalliques qui retombaient lentement, dessinant des arcs parfaits dans le ciel noir.
— Tout le monde entier ? demanda-t-elle sans se retourner.
— Compte les doigts, répondit Kim d'une voix tremblante. On est trois. Plus un robot détraqué quelque part dans la base.
Élise ferma les yeux un instant. Le robot. L'androïde de sécurité. Elle avait réussi à désactiver la minuterie de l'autodestruction, mais pas à neutraliser la machine. La dernière image qu'elle avait de lui, c'était sa silhouette dans l'embrasure de la salle des serveurs, les photorécepteurs rougeoyants, juste avant qu'elle ne verrouille la porte derrière elle.
La capsule amorça sa descente vers le sas secondaire de la base. Les gyroscopes grincèrent. Kim était pâle comme un linge. Youssef blêmissait en silence, la main serrée sur sa cuisse.
— Nous y sommes presque, murmura Élise. Tenez bon.
L'impact fut doux. Le sas s'ouvrit, et l'air recyclé de la base les enveloppa, une odeur familière de métal, de sueur et de café instantané. Callum les attendait, flanqué de deux techniciens armés. Son visage était marqué de fatigue, mais ses yeux retinrent une lueur de soulagement en les voyant.
— Élise. Dieux. Tu avais promis d'être prudente.
— J'ai été prudente jusqu'au moment de ne plus l'être, répondit-elle en enlevant son casque. Le croiseur est détruit. La minuterie est désactivée. Nous sommes vivants.
Callum hocha la tête, mais quelque chose dans son expression retint Élise. Une tension à la mâchoire.
— Il y a un problème, dit-il. La déflagration… elle a pulvérisé la mâture externe. Tout le réseau de capteurs, le grand angulaire, les antennes de communication… tout.
Élise le suivit dans la salle de contrôle. Sur les écrans principaux, le paysage lunaire s'étendait, noir et gris. Mais là où se trouvait autrefois la silhouette bleutée de la Terre, suspendue au-dessus de l'horizon, il n'y avait plus rien. Un vide. Une absence aussi nette qu'une amputation. Les moniteurs vétustes affichaient des grésillements statiques.
— Nous ne voyons plus rien, dit doucement Callum. Ni la Terre. Ni les satellites. Rien. Nous sommes aveugles.
Le silence s'installa. Les quelques membres d'équipage présents détournèrent les yeux. Élise resta un long moment immobile à regarder l'écran noir, cette absence bleutée qu'elle avait contemplée pendant quinze ans, mois après mois. Cette boule de vie qui était à la fois sa promesse de retour et le témoin de tout ce qu'elle avait quitté.
— Il y a des pièces de rechange ? finit-elle par demander.
— Dans l'atelier, un panneau de rechange pour l'angulaire. Mais pas de capteur directionnel complet. Nous pourrions réparer l'essentiel en une dizaine de jours.
Une dizaine de jours. Élise laissa retomber ses épaules. Une dizaine de jours pendant lesquels ils seraient aveugles, sans savoir si la Terre leur envoyait quelque chose, sans savoir si quelqu'un même cherchait encore à les joindre.
— Très bien, dit-elle. Réparez ce que vous pouvez. Nous ne partons pas d'ici sans voir ce qui nous entoure.
Elle se tourna vers la salle commune. Une vingtaine de visages fatigués étaient tournés vers elle. Certains portaient encore les traces de la bataille, des bandages improvisés, des bleus. D'autres avaient cet air hagard de ceux qui ont franchi une étape sans comprendre comment.
— Écoutez-moi, dit-elle en élevant la voix. La menace immédiate est écartée. Le vaisseau d'intervention est détruit, la minuterie qui aurait pu nous anéantir est neutralisée. Nous avons des blessés, des structures à réparer, et nous avons perdu nos yeux sur l'univers. Mais nous sommes en vie. Nous sommes libres. Et nous allons continuer à exister.
Un murmure parcourut la salle. Quelqu'un, quelque part, poussa un son qui ressemblait à un rire nerveux. Kim s'appuya contre un mur, les genoux tremblants.
— Mais la Terre ? demanda une voix, celle de Patel, un opérateur des machines de forage. Qu'en est-il de la Terre ? Nous avons envoyé notre message de détresse avant que l'antenne ne tombe, non ?
Élise ne répondit pas tout de suite. Elle regarda Callum qui hocha presque imperceptiblement la tête.
— Le message est parti, dit-il. Avant que le croiseur pulvérise la mâture. Nous avons transmis une bande complète, toute la situation, les morts, la tentative d'abandon de la société. Si quelqu'un écoute, là-bas, il connaîtra la vérité.
— S'il écoute, renchérit Youssef depuis le sas, toujours allongé sur une civière de fortune. Mais cela dépend de la volonté de ceux qui écoutent.
Des murmures s'élevèrent. Élise leva la main pour calmer la salle.
— Nous n'avons pas besoin de croire en la volonté des autres. Nous avons besoin de croire en la nôtre. Nous avons des ressources. Nous avons un savoir-faire. Et nous avons encore des heures de travail pour consolider ce que nous avons conquis.
Elle marqua une pause.
— Maintenant, filez. Quelqu'un va chercher les outils pour réparer la structure. Quelqu'un va inventorier les réserves d'air et d'eau. Quelqu'un va organiser les quarts de sommeil. Nous ne sommes pas sauvés, peut-être. Mais nous ne sommes plus des otages.
Le petit groupe se dispersa lentement. Callum s'approcha d'Élise et posa une main sur son épaule.
— Tu as bien fait, dit-il doucement. Cela aurait pu être pire.
— Cela aurait pu être beaucoup mieux, aussi. Nous avons perdu un vaisseau entier. Nous sommes aveugles. Et il nous manque encore cinq membres d'équipage dont nous n'avons pas parlé depuis avant l'assaut.
Callum baissa les yeux.
— Nous avons fait ce que nous pouvions. Personne n'a vu personne depuis que le robot a commencé à patrouiller. Ils sont… peut-être dans les niveaux inférieurs, ceux que nous avons coupés.
Élise se passa une main sur le visage. Le robot. Elle n'avait pas oublié la silhouette dans l'embrasure, ce regard de lumière rouge qui la suivait entre les portes. Le croiseur avait explosé, les capteurs étaient morts, mais quelque part dans les entrailles de la base, une machine armée à la solde de la corporation continuait de se déplacer, seule, dans les couloirs plongés dans le noir.
— Je m'en occuperai demain, dit-elle, sentant le froid du doute s'infiltrer dans sa poitrine. Pour l'instant, tout le monde a besoin de dormir. Toi y compris.
Callum hésita, puis acquiesça.
— Toi aussi, Élise.
Elle le regarda partir, puis se tourna vers le hublot latéral de la salle de contrôle. De là, elle pouvait encore apercevoir une portion du ciel, dégagée des débris, où les étoiles brillaient d'un éclat indifférent. Là où se trouvait la Terre, il n'y avait qu'un trou noir. Une absence qui pesait plus lourd que toutes les distances accumulées de quinze ans de service lunaire.
Elle s'assit dans le fauteuil de commandement, encore chaud de la présence de Callum, et laissa sa tête retomber contre l'appuie-tête. La fatigue la frappa comme une vague, lui rappelant les trente dernières heures sans sommeil. Elle ne ressentit aucune fierté, aucun triomphe. Juste une lassitude immense, et quelque part, tout au fond, une traction - minuscule mais persistante - vers la pièce froide de la station où elle avait passé tant de nuits seule, à regarder la Terre derrière la vitre. Ce n'était plus possible, désormais. La vitre ne montrait plus que du noir. Et Noir, étrangement, lui semblait presque plus honnête que ce spectacle de la Terre lointaine et de sa promesse mensongère.
Elle ferma les yeux. Demain. Demain, il faudrait continuer. Réparer, chercher, fouiller. Demain, il faudrait peut-être affronter la machine dans les niveaux inférieurs. Demain, il faudrait compter les vivants, enterrer les morts, si ceux-ci existaient. Mais pour ce soir, le silence de la base, le bourdonnement régulier des pompes à air, le faible claquement d'une porte qui se refermait quelque part l'enveloppèrent comme un linceul rassurant.
Élise Marchand n'avait pas l'intention de mourir ici. Pas maintenant. Pas après tout cela. Mais pour la première fois depuis l'attaque, elle se permit de simplement respirer, seule, dans le fauteuil du commandement, sous un ciel qui ne leur renvoyait plus rien.
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