Luna Secunda
Lire le chapitre 8: An Unlikely Alliance
Le sas 4 grinça quand Élise le referma derrière elle. Elle retira son casque, le cala sous son bras, et descendit l'échelle d'accès vers le niveau inférieur du module B. L'air sentait le métal chaud et le café brûlé depuis longtemps.
Callum Hargrove se tenait devant un tableau blanc couvert de colonnes manuscrites. Grand, les épaules rondes, une barbe rousse mal taillée qui grisonnait aux tempes. Il ne se retourna pas tout de suite.
« Tu as dix minutes avant le changement d'équipe », dit-il sans lever les yeux.
Élise s'immobilisa. « Je n'ai rien demandé. »
Il se tourna enfin. Son regard était fatigué, mais vif. « T'es venue me parler de mon registre, à cause des traces que ton copain Sébastien et toi avez trouvées. Alors je t'accorde dix minutes. Après, tu repars, et j'ai jamais eu cette conversation. »
Elle déposa son casque sur une chaise pliante. « Comment tu sais pour Sébastien ? »
Callum haussa une épaule. « On est deux cents sur cette base. La moitié s'épie, l'autre moitié croit que personne les regarde. Vous êtes dans la seconde catégorie. »
Il y avait du mépris, mais pas hostile. Sa méfiance était professionnelle, pas personnelle. Élise décida de jouer cartes ouvertes. Pas toutes, mais assez.
« Sébastien a trouvé des traces d'intrusion dans la gaine E-7. Moi, j'en ai trouvé dans le conduit d'accès au serveur administratif. Quelqu'un surveille les gens qui regardent de trop près. » Elle fit un pas vers le tableau blanc. « Et puis j'ai découvert que les murs du module 4 ont été remplacés par des panneaux sous-dimensionnés, avec un rapport de maintenance falsifié qui porte ma signature. »
Callum ne bougea pas. Son regard passa sur elle, s'attarda sur ses mains. « Ta signature ? »
« Forgée. Mes identifiants aussi ont servi sur le relevé structurel original. Le rapport était pré-rédigé avant même que la secousse sismique ait lieu. »
Un silence. Il prit un feutre, le retourna entre ses doigts. « Et t'attends quoi de moi ? Que je te croie sur parole parce que t'as l'air honnête ? »
« Non. J'attends que tu vérifies par toi-même. Tu tiens un registre des anomalies, toi. Tu vois des choses que les autres ratent. »
Le feutre claqua sur la table. « Je vois surtout des choses qu'on nous demande d'ignorer. » Il la contourna, ferma la porte du sas intérieur, tira un verrou qu'Élise n'avait jamais remarqué. « Depuis dix-huit mois, j'ai relevé quarante-sept anomalies opérationnelles. Dix-neuf classifiées "erreurs humaines" alors que les procédures étaient conformes. Treize "défaillances matérielles" sur du matériel neuf. Et six rapports d'inspection qui ont disparu avant d'arriver sur le bureau du directeur. »
Il roula le tableau blanc vers elle. Les colonnes étaient datées, annotées, certaines marquées d'un code couleur. Élise reconnut immédiatement un des sigles : le LH-11/AQ. Son cœur accéléra.
« D'où vient ce code-là ? » demanda-t-elle en pointant l'entrée.
Callum plissa les yeux. « Pourquoi tu poses cette question ? »
« Parce qu'il apparaît sur un rapport de maintenance falsifié que j'ai trouvé au module 4. Et sur une puce que j'ai récupérée dans une balise de détresse sabotée. »
Le visage du Britannique se figea. « Sabotée ? La balise ? »
« Coupée proprement. Circuit d'émission sectionné au scalpel, pas une égratignure autour. Trois balises sur cinq. » Elle hésita, puis ajouta : « Celle que j'ai trouvée en premier, on aurait dit qu'on l'avait laissée exprès pour moi. »
Callum s'adossa contre la paroi, les bras croisés. Longue minute. Quand il parla, sa voix avait changé. Moins de méfiance, plus de gravité.
« Le LH-11/AQ, c'est un code de lot de l'aciérie de Tianjin. Les panneaux structurels qu'on installe depuis deux ans viennent tous de ce fournisseur. Sauf qu'avant de venir sur la Lune, j'étais ingénieur en contrôle qualité pour le compte d'une société de maintenance orbitale. Je connais ce code. C'est celui des plaques qui ont été impliquées dans le démantèlement accidentel de la station européenne Tycho-Sud. »
Élise sentit le sol se dérober sous ses pieds. Sa gorge se serra.
« Tycho-Sud, répéta-t-elle lentement.
— Tu connais ? »
Elle détourna le regard. Sa langue collait à son palais. Callum ne détacha pas les yeux d'elle.
« La commission d'enquête a conclu à une erreur d'exploitation, dit-il. Six morts. L'entreprise a indemnisé les familles sous confidentialité et les rapports techniques ont été scellés. Mais moi, j'ai vu les analyses de laboratoire avant qu'on les enterre. Ce n'était pas une erreur d'exploitation. C'étaient des attaches de fixation contrefaites, remplacées en sous-main pour un chantier de rénovation bidon. Le même fournisseur. Le même code de lot. »
Élise s'assit sur la chaise pliante, ses jambes refusant de la porter plus longtemps. Elle avait passé quinze ans à nier sa part de cette histoire. La clause de confidentialité qu'elle avait signée pesait encore sur son âme, plus lourde qu'un scaphandre.
« Tu étais là-bas », dit Callum, sans quitter le ton affirmatif.
Elle hocha la tête. « Je suis montée jusqu'au dernier niveau avec un autre mécanicien, pour réparer une vanne d'urgence. Il est resté bloqué dans le sas pendant que je courais vers la capsule. Ils ont trouvé son corps deux jours plus tard. »
« Et tu as signé. »
Élise leva les yeux. Ce n'était pas une accusation dans sa voix. C'était un constat. Une reconnaissance, peut-être.
« La clause était déjà rédigée quand ils ont posé les papiers devant moi. Sinon, pas d'indemnité pour sa famille. J'ai grandi pauvre, Callum. Je sais ce qu'un chèque de vingt mille euros change dans une vie. »
« Et maintenant on retrouve les mêmes codes sur la base où tu vis. »
« Le sas n°4, murmura-t-elle. Le même numéro. Le sas où mon collègue est mort, c'était le n°4. Ici, la baie de décompression endommagée, c'est le sas n°4. »
Le silence s'épaissit entre eux. Callum retourna au tableau, traça un cercle autour du sigle. « On va faire un arrangement. Tu me partages ce que tu as trouvé — la puce, les rapports, tout. Moi, je te donne l'accès à mon registre complet, y compris les pièces que j'ai gardées en copie avant qu'elles disparaissent officiellement. Mais on garde des copies séparées de tout. Je ne suis pas dans une position où je peux me permettre de faire confiance à la légère, et toi non plus. »
Élise se leva, rectifia sa combinaison. « Comment je sais que tu n'es pas leur homme ? Que tu ne me tends pas un piège ? »
Callum esquissa ce qui ressemblait presque à un sourire. « Tu sais pas. Mais j'ai vu ta fiche de maintenance, Marchand. Tu vérifies toujours trois fois avant de faire confiance à une pièce. Fais pareil avec moi. Ça me va. »
Elle lui tendit la main. Il la serra, une poigne franche mais mesurée.
« Autre chose », dit-il en ne relâchant pas tout de suite. « Tu as parlé du rapport original qui mentionnait un ingénieur structurel envoyé de la Terre pour inspecter la baie, il y a deux semaines. »
Élise n'avait jamais évoqué ce rapport devant lui. Elle ne l'avait évoqué devant personne. Une onde froide lui parcourut l'échine. « Quoi, cet ingénieur ? »
« Il s'appelle Arnaud Vasseur. Spécialiste indépendant, réputé, contrôlé par personne. Sa visite avait été programmée trois semaines avant la secousse. Il devait inspecter le module 4 pour une contre-expertise des travaux. » Callum baissa la voix. « Il n'a jamais posé le pied sur la base. Il a fait un check-in depuis la Terre, le jour du départ, et puis plus rien. »
« Plus rien ? »
« Plus de signal, plus de mise à jour de vol, plus rien. Officiellement, il aurait pris du retard. Mais j'ai un contact au centre de contrôle de Houston qui me doit une faveur. Il dit que le dossier de vol de Vasseur a été modifié la veille du départ pour changer le numéro d'embarquement. Une navette au lieu d'une autre. La navette où il était censé être a atterri à vide — pas de passager, pas d'enregistrement. L'autre, celle qui porte son nouveau numéro d'embarquement, a explosé en entrant dans l'atmosphère lunaire. »
Le sang d'Élise se figea. « Tu es en train de me dire qu'on l'a fait disparaître ? Parce qu'il venait inspecter le module 4 ? »
Callum ne répondit pas. Il se tourna vers le tableau et ajouta une ligne dans sa colonne, noire et épaisse. « Je sais juste que le journal de bord officiel dit qu'il n'est jamais parti. Et que ce matin, j'ai reçu un message interne signé de son nom, demandant le report de sa mission à la semaine prochaine. Depuis un terminal de la base. Un terminal qui n'existe pas. »
Élise baissa les yeux vers sa main. Sa paume était moite. La pièce lui semblait soudain plus petite, les murs plus proches.
« On pare nos arrières, dit-elle. Copies séparées. Code d'échange sûr. Je te contacte dans douze heures. »
Il acquiesça, rangea son feutre dans sa poche et la regarda déverrouiller le sas. Alors qu'elle s'apprêtait à sortir, il ajouta :
« Et Marchand ? D'ici là, ne pose plus aucune question sur le personnel. Pas en ligne, pas dans les logs, pas même à tes amis. Vasseur était la seule personne hors de notre contrôle qui savait ce qui se passait ici. Et maintenant, il n'est plus nulle part. Réfléchis à ce que ça signifie pour nous. »
La porte se referma derrière elle.