Luna Secunda
Lire le chapitre 9: The Missing Engineer
Le sas intérieur de la baie 3 émit un sifflement hydraulique puis se tut. Élise retira son casque, le cala sous son bras, et traversa le couloir d'un pas lourd. La poussière grise encore collée à sa combinaison formait une auréole autour de ses bottes. Elle ne s'en soucia pas.
Elle trouva Sébastien dans le local technique, penché sur une console ouverte. Il ne leva pas les yeux tout de suite, les doigts plongés dans une nappe de fibres optiques.
« Le code sur la puce, dit-elle sans préambule. Il correspond à un numéro de série— LH-11/AQ. J'ai fait tourner la base de données de maintenance de Vasseur. Apparemment il a passé une commande spéciale pour un boîtier de test structurel, ce modèle exact, quelques semaines avant Tycho-Sud.
Sébastien se redressa lentement. Ses yeux passèrent de ses mains à son visage. « Tu veux dire que Vasseur a commandé le même matériel défectueux aux deux endroits ? »
« Ça, ou quelqu'un a utilisé son nom pour la commande. » Elle posa une tablette sur la console, un écran de données affiché. « Regarde l'historique de son check-in. Il devait arriver sur la base il y a deux semaines pour inspecter le module 4 après la mini-séisme. Son manifeste de lancement est estampillé de Kourou. »
Sébastien sélectionna la ligne. « Pas de descente lunaire enregistrée. Pas d'arrivée au sas. Pas d'EVA pour lui. »
« Exactement. Le transporteur l'a déposé en orbite basse lunaire, avec un transfert prévu vers notre hub de ravitaillement. Les manifestes montrent qu'il a bien embarqué sur la navette. Mais le manifeste d'arrivée ici est vide. »
Sébastien passa une main sur sa mâchoire. « On ne peut pas disparaître entre une orbite et l'autre. Sauf si quelqu'un a effacé les données. »
Élise écarta la tablette et appuya ses coudes sur la console, le dos à la porte. « Callum dit que son registre d'anomalies pointe un délai administratif de sept jours sur la mission de Vasseur. Officiellement, il a demandé un report pour des raisons familiales. Officieusement, personne ici ne l'a vu depuis que la navette a quitté l'orbite. Ni corps, ni signal de détresse, ni communication radio alternative. »
Elle hésita. Le mot suivant lui coûta. « La dernière fois que j'ai vu Tycho-Sud, on a perdu la liaison avec l'ingénieur de structure qui devait inspecter le dôme fissuré. Trois heures plus tard, la fissure s'est ouverte. »
Sébastien ne dit rien. Il la connaissait assez pour ne pas briser ce silence d'une banalité.
Élise se tourna vers la console de gestion des requêtes. « Je vais demander une confirmation formelle au siège. » Elle tapa une dépêche interne adressée au bureau des opérations terrestres. « Si son départ est officiellement enregistré, et son arrivée jamais confirmée, il y a peut-être un dossier ouvert. »
Sa requête partit. La réponse arriva en moins de quatre secondes— un délai trop court pour un aller-retour Terre-Lune. Le message affichait un tampon automatique et un codage standard.
« *Réponse générée par le protocole de gestion des ressources humaines : Le transfert de Dr Arnaud Vasseur est actuellement soumis à un report opérationnel indépendant de la chaîne de commande locale. Toute nouvelle question doit être adressée au bureau de liaison régional après clôture du cycle trimestriel.* »
Sébastien ricana derrière elle. « Clôture du cycle trimestriel. C'est une réponse préprogrammée. Ils n'ont même pas pris la peine d'écrire un texte humain. »
« Et le tampon est du mardi dernier. » Élise pointa l'horodatage du message. « Il était prêt avant qu'on pose la question. »
Elle resta immobile un long moment. Les voyants du couloir clignotaient en cycle lent, indiquant un recyclage d'air normal. Rien ne pressait. Et pourtant, la pression au fond de sa poitrine lui rappelait les jours qu'elle avait passés seule dans la capsule de survie de Tycho-Sud, à compter les heures avant que le silence ne devienne une signature.
« Vasseur savait quelque chose, dit-elle lentement. Le module 4, les panneaux échangés, le code sur la puce. Il a été envoyé pour révéler ce qu'on me prépare à porter. Et il n'est jamais arrivé.
Elle croisa les bras. « Il me reste une carte à jouer. La ligne de données brutes qui transitent entre la Terre et la Lune au hub de ravitaillement n'est pas filtrée comme celle du siège. Si Vasseur a envoyé un message avant de disparaître— un mémo technique, un rapport préliminaire, même un simple e-mail— il est passé par ce hub. Et j'y ai encore des accès historiques.
« Depuis Tycho-Sud ? » demanda Sébastien doucement.
« Personne n'a pensé à révoquer mes droits d'ingénierie. Quinze ans de stations, Élise. Le hub central, c'est un passage obligé pour tout signal. Il y a des buffers de transit qui ne sont pas purgeables par l'administrateur local.
Sébastien la regarda. Il n'y avait pas de réticence dans ses yeux— seulement une pesée précise du risque. Finalement, il hocha la tête. « Je vais te couvrir sur le réseau interne. Si quelqu'un surveille l'accès aux serveurs administratifs, je flouterai les logs en temps réel. »
« Non. Toi, tu restes ici, et tu gardes l'œil sur Callum. Si l'un de nous se fait prendre, ce sera l'autre qui garde les copies des preuves.
Elle traversa le couloir, ouverte sur la pénombre relative du module C. Les appliques murales projetaient une lumière pâle et dense. Chaque capteur de présence étirait son ombre devant elle, puis derrière. Il n'y avait personne dans les parages. Elle le savait, mais le sentiment d'être observée demeurait.
Dans le local technique 7, une console ancienne, réservée aux diagnostics de générateurs. Elle s'assit, ouvrit la session avec ses identifiants hérités, et entrea dans la matrice de routage du hub. L'écran afficha des milliers de nœuds, tous codés. Elle remonta le fil du manifeste de Vasseur, chercha les transmissions annexes rattachées à son profil passager.
Une ligne attira son regard. Une transmission sortante, émise trois heures après son décollage de l'orbite terrestre, adressée à un destinataire dont le nom était masqué par un bloc de chiffres.
Elle décoda. Le message complet ne contenait que quatre mots, en anglais technique, sans signature :
*"Bay four already compromised. Confirm before arrival."*
Suivait un fichier joint, verrouillé par une clé de chiffrement asymétrique. Élise tenta une signature par défaut, échoua, puis reconnut la structure du cryptage. C'était celui des sondes géologiques LH— le même système que celui de la puce trouvée dans le phare. Elle utilisa la même séquence, extraite du code de la baie. Le fichier s'ouvrit.
C'était une image. Une photographie prise depuis l'orbite, agrandie, granuleuse au centre. Une vue du module 4 de Luna Secunda, haute définition orthographique, avec une ligne pointillée rouge superposée sur la coque— traçant la soudure exacte des panneaux qu'Élise avait détectés. La signature du fichier montrait un horodatage d'il y a quarante jours.
Quarante jours avant le mini-séisme. Donc, déjà endommagés avant le déplacement tectonique. Avant l'accident officiel.
Elle zooma sur le coin droit de l'image. Une petite marque blanche, répétée sur plusieurs empreintes— un acronyme de maintenance, LH-11/AQ, et une suite de chiffres qu'elle avait croisée dans la commande de Vasseur.
Le même code. Le même boîtier. La même chaîne d'approvisionnement.
Derrière elle, une vibration douce se fit sentir dans la cloison. Le module C soupirait dans l'air recyclé, un bruit obsédant, régulier. Elle retint son souffle, tendit l'oreille. Ce n'était pas un souffle d'air. C'était un pas, quelque part, amorti par la moquette technique de l'autre côté de la porte.
La poignée de la porte bougea de quelques millimètres— puis se figea. Élise demeura immobile, la main posée sur la console, les yeux fixés sur la ligne rouge entre la porte et le chambranle. Deux secondes s'écoulèrent. Trois. Le pas reprit, s'éloignant.
Elle éteignit l'écran, glissa la tablette chiffrée dans une poche intérieure de sa combinaison, et attendit. Quand elle se leva, elle savait une chose : quelqu'un venait de vérifier qu'elle était dans cette pièce. Et partir sans frapper était la seule réponse possible pour qui ne voulait pas être identifié.
Elle sortit par l'issue opposée, prit le couloir de retour vers le mess. Sébastien l'y attendait, un café posé devant lui. Il ne leva pas les yeux tout de suite, mais lorsqu'il le fit, son expression était changée.
« Callum vient de me passer un message », murmura-t-il. « Le personnel médical de l'administratif a enregistré hier une demande de congé remontant à trois semaines pour Arnaud Vasseur. Congé maladie. »
Élise s'assit lentement. « Trois semaines. »
« Il serait encore sur Terre, malade, selon les dossiers de gestion des ressources humaines. Manifeste spatial officiel indiquant le vol, dossier RH indiquant congé maladie depuis la date du vol. » Sébastien marqua une pause. « Deux systèmes de dossiers, deux vérités contradictoires, aucune intersection. Ce n'est pas une erreur. C'est un mur construit exprès pour que personne ne pose la question de la vérité. »
Élise regarda ses mains. La photo orbitale pesait contre sa poitrine.
« Vasseur aurait vu les panneaux », dit-elle. « Il aurait vu qu'ils étaient déjà remplacés avant son départ. »
Elle releva la tête, les yeux fixés sur les hublots du mess, au bout de la salle. La Lune s'étendait à perte de vue, poussière et lumière.
« Ils l'ont effacé avant qu'il arrive. Et ils ont laissé une trace de lui dans leur système pour que nous continuions à chercher dans les documents au lieu de regarder les faits réels. »
Elle se leva. « J'arrête de chercher dans les fichiers. La prochaine étape, c'est le module 4, couche par couche, panneau par panneau. Et je veux que toi et Callum vous soyez derrière moi quand je commencerai. »
Dans le couloir, les lumières vacillèrent une fraction de seconde— imperceptible à œil nu pour la plupart des gens. Pas pour elle. Les générateurs de secours, situés au cœur de la base, venaient de s'activer pour une durée de trois secondes.
Quelqu'un venait de redémarrer un nœud électrique dans le réseau interne.
Quelqu'un écoutait ailleurs que là où ils étaient.