Maison Lumière
Lire le chapitre 21: A Personal Fight
La soirée battait son plein dans le salon privé du Cercle de l'Industrie, mais Meiling n'y était pas pour le champagne. Elle s'était éclipsée de la réception officielle pour suivre une piste, un nom murmuré par un attaché de presse : celui de Julien Maréchal, courtier en reprises d'entreprises, connu pour ses coups bas et ses acquisitions à l'arraché.
Elle l'avait repéré près de la bibliothèque, un verre de cognac à la main, riant avec deux hommes en costumes sombres. Elle s'était approchée, prétextant chercher les toilettes, et s'était arrêtée derrière un rideau de velours, invisible.
« …franchement, c'était d'une simplicité enfantine, disait Maréchal en hochant la tête. On balance une fuite sur leur sous-traitance à la presse, et voilà que la vieille dame se tord dans tous les sens. Leur dette est déjà un boulet, mais maintenant, avec la réputation en berne, ils vont devoir vendre au rabais. »
Meiling sentit son sang se glacer dans ses veines.
« Et le délai ? demanda l'un des hommes.
— Soixante-douze heures, comme prévu. Le collecteur a fait son travail. La maison Lumière n'a plus que deux options : vendre à mon client pour une bouchée de pain, ou s'effondrer et se faire dépecer par les créanciers. »
Son client. Meiling ferma les yeux. Elle avait reconnu la signature du coup de fil, la pression soudaine du collecteur, la rapidité suspecte de la fuite. Elle sortit son téléphone, l'activa en mode silencieux, et captura discrètement l'image du trio. Mais ce n'était pas suffisant. Il lui fallait des preuves, des noms.
« Votre client… c'est bien le groupe Halesworth ? » demanda le second homme, à voix basse.
Maréchal hocha la tête sans un mot. Un sourire satisfait étira ses lèvres.
« Thomas Halesworth lui-même a donné le feu vert. Il connaît bien Madame Lumière. Son agence nous a même permis d'avoir un agent infiltré pendant six mois pour nous préparer le terrain. Une certaine… Meiling Lin. »
Choc. Vertige. Meiling s'agrippa au rideau pour ne pas tomber.
Elle avait été envoyée à Paris par Halesworth pour sauver la maison Lumière. C'était la mission officielle. Mais la mission réelle, celle que son patron avait gardée secrète, était tout autre : affaiblir la maison jusqu'à ce que le groupe puisse l'acquérir à un prix dérisoire. Elle était la taupe. Involontaire, mais taupe quand même. Chaque stratégie qu'elle avait proposée, chaque chiffre rassurant, chaque sourire aux investisseurs avait servi à désarmer les défenses de la maison pour mieux la livrer à son prédateur.
Elle était si bien programmée qu'elle ne s'était jamais posé la question de son propre intérêt. Une réussite en Asie, une promotion à Paris, et voilà qu'elle comprend soudain la raison de sa sélection : son profil, son parcours, tout était conçu pour susciter la confiance de Marguerite et du conseil d'administration.
Maréchal poursuivait, indifférent à sa présence invisible :
« D'ici demain soir, la dette sera inéluctable. Je parie qu'ils vont paniquer et accepter notre offre préliminaire. On vise 12 millions, mais je les aurai à 8 si on attend un peu plus. La maison Lumière ne vaut plus grand-chose sans son aura, n'est-ce pas ? »
Les deux hommes éclatèrent de rire. Meiling recula lentement, puis se fondit dans l'ombre d'un couloir, le cœur battant à tout rompre.
La trahison n'était pas celle de Marguerite. C'était celle de Halesworth. Son propre patron, qui s'était joué d'elle, de ses idées, et de sa carrière.
Elle marcha dans la rue, sans but, jusqu'à ce que la pluie, fine et persistante, commence à tremper ses épaules. Elle s'arrêta devant une vitrine éteinte, y vit son reflet. Elle se souvint de ses débuts à New York, admirant Thomas Halesworth comme un mentor, ses leçons de stratégie, ses « toujours garder trois coups d'avance, Meiling ». Trois coups d'avance. Il avait raison. Il avait toujours raison. Et elle, aveugle, avait joué le rôle qu'il avait écrit pour elle.
Sa main trembla. Elle ouvrit son téléphone et regarda le répertoire. Les numéros de Léa, d'Antoine, de Marguerite défilèrent. Elle ne pouvait pas les appeler. Pas encore. Elle devait d'abord sauver la maison, et pour cela, elle devait détruire son propre employeur.
Meiling pressa la touche du groupe Halesworth à Manhattan. Il était tôt à New York, mais elle connaissait les habitudes de son patron. Il était toujours au bureau avant six heures.
La voix de Thomas Halesworth résonna, claire et doucereuse :
« Meiling. Quelle surprise. J'espère que la réception se passe bien. Vous faites honneur à l'agence. »
Elle serra la mâchoire.
« Thomas. J'ai besoin de vous parler du dossier Lumière. En privé. »
Un silence. Puis, avec un amusement à peine voilé :
« Je vous écoute, ma chère. J'ai toujours apprécié votre sens de la nuance. »
« Je veux savoir qui est le client de Julien Maréchal pour la reprise de Maison Lumière. »
Silence plus long. Meiling patienta, comptant les battements de son cœur dans la pluie parisienne.
« Julien Maréchal ? Je ne vois pas ce que vous voulez dire.
— Ne me prenez pas pour une idiote, Thomas. J'étais au Cercle de l'Industrie il y a dix minutes. J'ai tout entendu. Votre nom. Halesworth, le feu vert. Et une certaine Meiling Lin, agent infiltré. »
La pluie coulait dans son cou, mais elle n'en avait plus conscience.
La voix au téléphone devint plus dure :
« Si vous avez réellement entendu cela, alors vous comprenez la situation. Vous avez été choisie pour votre talent, Meiling. Un talent que je n'ai jamais sous-estimé. Mais si vous décidez de vous retourner contre moi, vous perdez votre carrière, votre réputation, et votre place dans ce secteur. Réfléchissez bien avant de choisir votre camp. »
Meiling respira profondément. Les lumières de la Tour Eiffel clignotaient au loin, indifférentes.
« Je connais déjà mon camp, Thomas. Il est à Paris. Et je vous conseille de ne pas vous mettre en travers de mon chemin. »
Elle raccrocha avant qu'il ne riposte. Son téléphone était mouillé, froid. Elle le glissa dans sa poche, releva le col de sa veste, et se mit à marcher d'un pas résolu vers le métro.
Elle avait des artisans à sauver, une maison à défendre, et un héritage à protéger. Et désormais, elle se battait aussi pour elle-même, contre l'homme qui avait tenté de la réduire à un pion.
Arrivée devant l'atelier, elle poussa la porte. Il était tard, mais la lumière était encore allumée au premier étage. Léa travaillait sans doute sur les finitions du prototype. Meiling gravit les escaliers, essoufflée. Elle poussa la porte de l'atelier et trouva Antoine, seul, penché sur un croquis, le visage marqué par la fatigue et les soucis.
Il leva la tête, surpris.
« Meiling ? Vous êtes trempée. Que se passe-t-il ? »
Elle ferma la porte derrière elle.
« Antoine, je sais qui a fait fuiter l'histoire de la sous-traitance. Et je sais qui nous a mis en difficulté financière. »
Il se redressa.
« Marguerite ? »
« Non. C'est autre chose. Mon agence, Halesworth. Le groupe qui détient les obligations Van Eyck. C'est notre créancier masqué, et il veut mettre la main sur la maison. » Elle s'approcha, le regard intense. « Et moi, me voilà dans votre camp. Il faudra choisir : nous nous battons ensemble, avec tout ce que nous avons, ou nous laissons la maison mourir entre leurs mains. »
Antoine la dévisagea un long moment. La pluie dégoulinait de ses cheveux sur ses épaules. Un sourire, timide, presque incrédule, traversa son visage.
« Je crois qu'il est temps que je vous raconte une autre histoire sur mon père, Meiling. Une histoire qu'il aurait peut-être voulu que quelqu'un découvre. »
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