Maison Lumière
Lire le chapitre 22: The Threat of Closure
La salle du conseil n’avait jamais paru aussi froide. Les boiseries Louis XV, d’ordinaire chaleureuses, semblaient se refermer sur eux comme un piège. Meiling s’assit à la gauche d’Antoine, assez près pour lire les tics nerveux de sa mâchoire, assez loin pour que personne ne puisse croire qu’ils étaient alliés. Elle l’était pourtant. Plus que jamais.
Le conseil d’administration au complet — sept hommes et trois femmes en costumes sombres, tous choisis par Marguerite ou par les créanciers — trônait autour de la table de marbre. En face d’eux, Halesworth n’était pas présent physiquement, mais son spectre planait dans le dossier ouvert posé devant le banquier Maître Ribault, mandataire de la dette.
« La situation est simple, madame, monsieur, » commença Ribault, lissant sa moustache grise. « La maison dispose de soixante-douze heures pour réunir les fonds. Nous avons reçu, depuis la fuite médiatique, deux offres fermes. L’une émane du groupe Maréchal, huit millions. L’autre, de V.E.V. Holdings, à hauteur de douze. Ces offres incluent la reprise de l’ensemble des actifs, y compris l’atelier et ses salariés. »
Meiling sentit le regard d’Antoine peser sur elle. V.E.V. Holdings — le groupe Van Eyck, dont la branche textile détenait déjà, avec son agence, une part des créances. Elle aurait dû le dire au conseil. Elle ne le ferait pas maintenant, pas devant Marguerite, dont les doigts tambourinaient sur le sous-main en cuir.
« Le conseil est donc appelé à voter, » poursuivit Ribault, « sur une motion de cession à l’offre la plus élevée, en vue d’éviter une liquidation judiciaire immédiate. »
« Une vente aux enchères déguisée, » coupa Antoine, la voix sèche. « Nous ne sommes pas un lot de mobilier. »
« Antoine, » soupira Marguerite, « le moment du romantisme est passé. Il y a des gens qui dépendent de nous — des centaines d’employés qui préfèrent un repreneur à un licenciement. »
« Un repreneur qui fermera l’atelier dans six mois, une fois les archives et la griffe revendues à l’étranger, » répliqua-t-il. « C’est cela que vous appelez protéger les employés ? »
La présidente du conseil, une femme aux cheveux blancs du nom de Madame Orcel, leva la main. « Monsieur Lumière, vos protestations sont notées. Mais les comptes sont clairs. La maison ne peut survivre sans injection immédiate de capital. Le musée a avancé une partie des droits d’exposition, mais cela ne couvre pas la dette. À moins que vous n’ayez un investisseur sous le coude, nous devrons voter. »
Silence. Meiling croisa les doigts sous la table. Elles avaient travaillé toute la nuit, Léa et elle, sur un business plan alternatif : précommandes, financement participatif, licence sélective sur une pièce iconique. Mais sans le temps de lever les fonds, ces projections n’étaient que du papier.
« Un instant, » dit soudain Léa.
Meiling se tourna. Léa était assise au fond de la pièce, à côté de la porte, comme une secrétaire que personne n’avait remarquée. Elle portait aujourd’hui une veste de tailleur bleue, trop grande, héritée d’une vente de charité, et les mêmes chaussures plates usées. Elle se leva.
« Vous êtes… ? » demanda Madame Orcel, sans cacher son irritation.
« Léa Moreau. Assistante à l’atelier depuis trois ans. » Elle prit une inspiration, comme une nageuse avant de plonger. « Et fille de Louisette Moreau, première main de la maison sous Edmond Van Eyck. »
Un frisson parcourut la table. Meiling regarda Antoine — il avait pâli.
« Ma mère n’avait que dix-huit ans quand Edmond est mort, » continua Léa, la voix tremblante mais ferme. « Elle travaillait ici depuis ses quatorze ans. Edmond l’avait reconnue comme sa fille, mais la famille Van Eyck a toujours nié. Après sa mort, elle a été congédiée sans un sou. Elle a eu ma sœur et moi à la rue. Elle est morte à quarante-neuf ans, épuisée, incapable de payer les soins. »
Elle sortit de sa poche un papier jauni, plié en quatre. « Ceci est une lettre d’Edmond Van Eyck, datée de 1987, adressée à sa notaire, reconnaissant sa paternité et léguant à ma mère une part de ses droits sur la griffe Lumière. »
Le silence était total. Madame Orcel tendit la main. Léa hésita, puis déposa le papier sur la table.
« Je n’ai jamais demandé cet argent, » dit-elle. « Je suis entrée dans cet atelier comme apprentie, sous un faux nom de famille, parce que je voulux apprendre le métier que ma mère aimait. Mais aujourd’hui, je vous demande — nous demandons — de ne pas vendre. Parce que si la maison ferme, l’histoire qu’Edmond a voulu faire vivre avec Antoine’s father — cette transmission de gestes et de mémoire — elle meurt avec nous. »
Marguerite avait les lèvres pincées. « Ceci est un théâtre, » dit-elle. « N’importe qui peut produire une lettre. Qui peut attester son authenticité ? »
« Le notaire de Maître Ribault, » répondit Léa. « J’ai vérifié. Il confirme que ce document est enregistré dans son étude. Ma mère n’avait jamais fait valoir ses droits, par peur des Van Eyck. Mais les droits demeurent. La maison n’est pas seulement la propriété des actionnaires. Elle est en partie l’héritage d’une main qui l’a cousue de ses doigts. »
Meiling vit alors quelque chose se passer dans le regard d’Antoine. Il ne regardait plus Léa comme une employée. Il la regardait comme une sœur.
« Madame Orcel, » dit-il lentement, « je demande que le vote soit suspendu pour permettre à maître Ribault de vérifier ces documents. Si cette lettre est authentique, l’assemblée d’actionnaires doit en être informée. La vente ne peut avoir lieu sans prise en compte de ces droits. »
Marguerite ouvrit la bouche, mais Madame Orcel la coupa : « Suspension de séance, une heure. Maître Ribault, je vous demande de vérifier immédiatement. »
Dans le couloir, pendant que le notaire téléphonait, Meiling prit Léa à part. « Tu m’avais dit que tu étais entrée ici pour apprendre. »
« Et c’est vrai, » répondit Léa. « Mais c’est aussi pour cela que ma mère travaille ici des années — parce qu’elle savait qu’Edmond avait mis de l’argent de côté pour la maison, dans un trust que sa famille n’a jamais touché. Il voulait que l’atelier survive. J’ai attendu tout ce temps pour trouver le bon moment de le révéler. » Elle regarda Meiling avec une intensité nouvelle. « Je crois que ce moment est venu. »
La porte de Ribault s’ouvrit. Il avait le visage fermé. « Mesdames, messieurs, » annonça-t-il, « la lettre est authentique. Mais elle ne vaut que pour les droits successoraux de Léa Moreau sur une part du capital — pas sur la gestion. L’assemblée peut toujours voter la vente. Mais si elle le fait, elle devra d’abord indemniser cette héritière. Et l’indemnité… » il consulta ses notes, « est suspendue à la survie de l’atelier. Si la maison ferme, les actifs du trust sont gelés. Le vote est donc sans objet tant que cette question n’est pas résolue. »
Meiling vit Marguerite blêmir. Et elle vit, dans le couloir, Claire Fontenoy sortir son carnet de sa poche — elle avait tout entendu.
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