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Monaco Zone Rouge

Lire le chapitre 1: The Call-Up

La pluie s’abattait sur le circuit en rafales obliques, transformant l’asphalte en miroir brisé. Jack Turner collait sa monoplace à l’arrière de la voiture de tête, les pneus luttant pour trouver une adhérence qui n’existait plus. Chaque virage était un pari, chaque ligne droite une prière. Il avait vingt-trois ans de courses dans les os, mais jamais un baquet comme celui-ci, une caisse de second rang qui demandait des miracles à chaque tour.

À deux tours de la fin, la radio grésilla dans son casque.

– Jack, ne réagis pas, dit la voix de son ingénieur, Marco. Mais j’ai quelqu’un ici qui veut te parler. Un type de Scuderia Fenice.

Le cœur de Jack fit un bond si violent qu’il faillit manquer son freinage. Fenice. Le Graal. L’écurie qui avait remporté trois titres constructeurs en cinq ans. La voiture la plus rapide du plateau, pilotée par le fantasque Viktor Hauer et par Luca Moreau, mort l’an dernier dans un accident spectaculaire à Monza. Depuis, la deuxième baquet était un jeu de chaises musicales macabre, une passerelle vers la gloire ou vers l’oubli.

– Tu déconnes, Marco ?

– Il semble très sérieux. Et très pressé. Il veut que tu prennes la ligne droite du tunnel à Monaco dans dix jours. À ta place, je signerais avant que la pluie ne s’arrête.

Jack ne répondit pas. Devant lui, le leader de la course, un certain Sebastian Kohler, roulait avec une prudence exagérée, conscient de son avance et de sa supériorité technique. Sa voiture était la meilleure du championnat. La sienne, une machine de colère et de bricolage, tenait par miracle et par courage.

Le virage suivant était un gauche rapide, bordé d’herbe glissante. La piste formait un léger renflement à cet endroit, un détail que Jack avait repéré lors des essais libres sous la pluie, cinq heures plus tôt. Personne ne passait par là. C’était considéré comme un tracé de kamikaze, une zone où l’appui aérodynamique devenait incertain et où les roues décrochaient sans prévenir.

Il avait une chance. Une seule.

– Marco, dis-lui que j’accepte. À condition que je gagne cette putain de course.

– Tu ne peux pas gagner cette course, Jack. La Fenice ne te veut pas pour une victoire en F3. Elle te veut pour ton instinct. Ne fais pas un truc idiot.

– Je ne fais jamais de truc idiot. Je fais des trucs imprévisibles.

Jack écrasa l’accélérateur, sortit sa voiture de la trajectoire idéale et la plaça dans l’aspiration de Kohler. À 230 km/h, la pluie devenait un mur d’aiguilles, et son pare-brise une toile pointilliste. Il prit la corde à l’intérieur du gauche, puis, au lieu de se rabattre, il planta les deux roues droites sur le renflement humide. La voiture tressauta, l’arrière se déroba, et pendant un bref instant, le monde ne fut qu’une fugue de forces contraires.

Il contre-braqua. La monoplace se redressa, le pneu avant droit accrocha une poche d’asphalte plus sec, et Jack se retrouva à la hauteur de Kohler, roues dans roues, dans le dernier virage.

Kohler tourna la tête, l’espace d’un dixième de seconde. Dans son regard, Jack lut la surprise, puis la colère, puis la peur. Ils abordèrent la ligne droite finale épaule contre épaule, moteurs hurlant dans la nuit mouillée. Jack attendit la limite de ses freins, repoussa l’appel de l’instinct, et lâcha les disques une demi-seconde après Kohler. La voiture se cabra, survira, mais il maintint le volant d’une main ferme, les autres doigts crispés sur le levier de vitesses.

Au drapeau, il avait deux mètres d’avance. Deux mètres pour changer une carrière.

Il coupa la ligne, le moteur hoqueta, et il se rangea sur le bord de la piste, épuisé, les mains tremblantes. Le silence soudain de la radio était obscène. Puis la voix de Marco revint, posée, presque solennelle.

– Félicitations, Jack. Le type de Fenice est impressionné. Il te donne rendez-vous demain soir. Au bar de l’hôtel de Paris, à Monte-Carlo. Vingt-deux heures. Mot de passe : Moreau.

Jack éclata d’un rire sans joie. Moreau. Le mort. Le fantôme dont on ne parlait jamais dans le paddock, sauf pour évoquer la violence de sa sortie de piste à la Parabolique. Un accident idiot, disaient les rapports officiels. Une perte d’appui à cause d’un débris. Les théories du complot, elles, évoquaient des freins sabotés, une querelle de contrat, une écurie prête à tout pour placer son poulain.

Il dégrafela son casque en sueur, la pluie ruisselant sur sa nuque. L’air sentait la gomme brûlée et l’ozone, l’odeur de la victoire et de l’orage.

– Je serai là, dit-il. Mais une question.

– Oui ?

– Pourquoi « Moreau » comme mot de passe ? C’est macabre.

Marco hésita. Un blanc inhabituel pour un ingénieur qui chronométrait ses phrases comme ses arrêts aux stands.

– Parce que je pense qu’ils veulent te parler de lui. Et parce que, dans cette écurie, les morts ne sont jamais vraiment morts. Ils reviennent sous forme de questions.

Quelques heures plus tard, dans la douche du motorhome, Jack laissa l’eau chaude le décaper. Il repensa à Luca Moreau, ce Français au visage anguleux qu’il avait croisé une fois, lors d’une séance d’autographes à Spa. Luca avait signé un programme à la hâte, l’air ailleurs, les yeux cernés, et il avait glissé à Jack, sans le regarder : « Méfie-toi des voitures rapides. Elles te promettent le ciel et te filent une corde pour le cou. »

Jack avait cru à une boutade de star fatiguée. Ce soir, sous la pluie battante de Magny-Cours, la phrase prenait une autre résonance.

Il sortit, prit son téléphone, et composa le numéro de son frère, Tom, ancien mécanicien, aujourd’hui journaliste indépendant, spécialisé dans les recoins obscurs du sport automobile.

– Tom, écoute-moi. J’ai signé un accord verbal avec Fenice. Remplacement à Monaco. Oui, je sais. Mais avant que quoi que ce soit ne soit écrit, tu me fais une recherche sur l’accident de Moreau. Pas les rapports officiels. Les coulisses. Les ragots, les rumeurs, les gens virés, les courriels anonymes. Je veux tout.

– Tu joues avec un tueur, Jack. La dernière fois que quelqu’un a posé des questions sur Moreau, il a eu un accident de la route en Toscane. Un camion qui n’a jamais été retrouvé.

– Oui, mais moi, je ne roule jamais sur la route. Je roule en piste. C’est là que je suis le plus en sécurité.

Tom rit, sans humour.

– Non, Jack. C’est là que tu es le plus exposé.

Jack raccrocha, puis il s’assit dans l’obscurité de son camping-car, une bière tiède à la main, le silence de la campagne française pour seul murmure. Demain, il serait à Monte-Carlo. Dans un costume trop étroit, entouré d’hommes en costumes à mille euros qui lui parleraient de contrat, de stratégie, d’opportunité. Mais dans sa poche, coincée contre sa carte de crédit, il garderait une vieille photo de Luca Moreau, souriant devant sa Fenice rouge, une photo qu’il avait achetée aux enchères caritatives quelques mois plus tôt et qu’il ne savait pas pourquoi il avait gardée.

Peut-être parce que sur cette photo, Luca avait les yeux de quelqu’un qui savait qu’il ne terminerait pas la saison. Et Jack voulait comprendre ce que Luca avait vu avant lui.

Il éteignit la lumière, mais le sommeil ne vint pas. À vingt-deux heures précises, demain, il traverserait la porte vitrée de l’hôtel de Paris, prononcerait le mot « Moreau », et entrerait dans la gueule d’un piège qu’il ne connaissait pas encore.

Ou peut-être – se dit-il en fermant les yeux – d’une opportunité qui lui coûterait sa vie.

Dans le doute, il dormit la main sur le vide-poche, là où il avait glissé le couteau suisse hérité de son père, un mec qui lui avait appris à ne jamais baisser la garde, surtout quand on vous offre un rêve.