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Monaco Zone Rouge

Lire le chapitre 2: The Seat That Kills

Le motorhome de Scuderia Fenice trônait au bout de la voie des stands, écrasant de son rouge sang les stands voisins. Jack Turner s’avança entre les mécaniciens qui feignaient de ne pas le voir, leurs combinaisons blanches zippées jusqu’au cou, leurs regards fuyants comme des poissons sous la glace. L’air sentait le caoutchouc brûlé et la transpiration froide.

Une femme en tailleur noir l’attendait à la porte. Pas de sourire.

— Monsieur Turner. Le directeur vous attend.

Elle le guida à travers un labyrinthe de moniteurs et de données télémétriques. Des pilotes fantômes sur des écrans, des lignes de vitesse qui s’inscrivaient en rouge et bleu. Sur un mur, une photo encadrée : Luca Moreau, casque sous le bras, souriant. Jack détourna les yeux.

Alain Lefèvre était assis derrière un bureau en fibre de carbone, les mains croisées sur une liasse de documents. Soixante ans, des tempes grisonnantes, un visage qui avait négocié trop de choses pour encore savoir sourire sincèrement. Il ne se leva pas.

— Asseyez-vous.

Jack s’assit.

— Vous avez gagné à Magny-Cours sous une pluie qui aurait dû annuler la course. Vous avez pris des risques que les autres n’ont pas pris. Vous avez survécu.

Lefèvre poussa un contrat vers lui. Une seule page, ce qui en disait long.

— Une course. Monaco. Vous remplacez Luca Moreau.

Le nom resta suspendu entre eux comme un parfum de brûlé.

— Je sais ce qui lui est arrivé, dit Jack.

Lefèvre cligna des yeux. Une fraction de seconde.

— Alors vous savez que la voiture n’a pas pardonné. Et vous savez que nous ne faisons pas de sentiment.

Jack saisit le contrat. Trois paragraphes. Une course. Un cachet au chiffre digne d’un top team. Et une clause : « En cas d’incident, aucune responsabilité de l’écurie. »

— Une course, répéta Jack. Pourquoi moi ?

— Parce que vous avez faim. Parce que vous n’avez rien à perdre. Et parce que vous ne connaissez pas la piste.

— Personne ne connaît Monaco avant d’y avoir roulé.

Lefèvre eut presque un sourire. Presque.

— C’est ce que nous comptons voir.

Une ombre traversa la vitre derrière Lefèvre. Jack leva les yeux. Dans la partie technique du motorhome, un homme le regardait. Grand, blond, les bras croisés. Viktor Hauer. La star de l’écurie. Deux titres mondiaux, vingt-trois victoires, un regard qui calculait des trajectoires et des échéances. Il ne salua pas. Il regarda Jack comme on regarde une facture qui vient d’arriver.

— Il n’est pas content, dit Jack.

— Viktor est content quand il gagne. C’est tout ce qui l’intéresse.

— Et quand il ne gagne pas ?

Lefèvre rangea le contrat dans son tiroir sans répondre.

Jack sortit un stylo de sa poche. Un Bic bleu écaillé, celui qu’il avait depuis ses débuts en karting. Il le posa sur la feuille.

— Avant que je signe, j’ai une question.

— Je vous écoute.

— Pourquoi le mot de passe pour cette réunion était « Moreau » ?

Le silence se fit plus lourd. Quelque part dans le motorhome, une clé à chocs émit un sifflement aigu.

— Parce que c’est le nom du siège, dit Lefèvre. Celui que vous allez occuper. Le 23. C’était son numéro. C’est devenu le vôtre.

Il poussa un badge en carbone sur la table. Le numéro 23 était gravé en blanc.

Jack signa.

Le stylo Bic glissa sur le papier avec un grincement trop léger pour un engagement pareil. Lefèvre récupéra le contrat, le rangea dans une mallette métallique. Puis il tendit la main. Jack la serra. La poignée de main était ferme, sèche, sans chaleur — celle d’un homme qui avait serré trop de mains avant d’annoncer de mauvaises nouvelles.

— Bienvenue à Fenice, Jack. Vous avez une séance d’essais privés demain à 14 heures. Ne soyez pas en retard. La voiture ne pardonne pas.

Jack se leva. Il regarda une dernière fois la photo de Luca Moreau accrochée au mur. Il avait vu cette photo quelque part avant. Spa, l’année dernière. Luca avait gagné sous la pluie, comme Jack à Magny-Cours. Sur le podium, il avait levé son casque vers le ciel — et pour une raison que Jack n’avait jamais comprise, il avait regardé directement dans la caméra et dit : « Le prochain champion sera un survivant. »

Jack avait pensé que c’était une phrase de vainqueur. Maintenant, il n’en était plus si sûr.

En sortant du bureau, il longea la zone technique. Les mécaniciens s’écartèrent sur son passage comme des quilles. L’un d’eux — un petit aux cheveux gris, un visage tanné par des décennies de paddock — le dévisagea avec insistance. Il tenait une clé à molette contre sa poitrine, presque comme un crucifix. Ses yeux disaient quelque chose que sa bouche ne formulait pas.

Jack s’arrêta.

— Vous avez un problème ?

Le mécanicien baissa les yeux.

— Le 23 est un chiffre qui porte malheur, monsieur.

— J’ai survécu à pire que la superstition.

— Luca aussi. Et il avait plus de talent que la moitié du plateau actuel. Le talent ne protège pas contre tout.

Il tourna les talons et s’éloigna dans le couloir, le laissant seul avec une phrase qui résonnait comme un présage.

Jack sortit du motorhome. La lumière de Monaco était blanche, aveuglante, impitoyable. Il avait signé. Il avait son siège. Son numéro. Il avait une course à préparer et un frère journaliste qui creusait déjà dans les décombres du crash de Luca Moreau.

Il sortit son téléphone. Un message de Tom : « Autopsie complète jamais rendue publique. Le rapport officiel parle d’un frein avant bloqué. Mais j’ai un contact au sein de la FIA qui dit que le système de freinage a été analysé après l’incendie. Résultat : pas d’anomalie. Quelque chose cloche. Je continue. »

Jack rangea le téléphone. Pas d’anomalie. La voiture avait donc pris feu pour rien. Luca avait perdu le contrôle pour rien. Et Fenice l’avait engagé, lui, un pilote de deuxième division, pour rouler sur le cadavre pas encore refroidi de son prédécesseur, avec son numéro, son siège, son héritage.

Il leva les yeux vers le port, là où la mer Méditerranée scintillait comme une promesse impossible. Quelque part dans les paddocks, Viktor Hauer le regardait encore. Il le sentait dans sa nuque, ce regard froid qui le suivait comme un viseur.

Il n’était pas le remplaçant de Luca Moreau.

Il était l’appât.

Jack savait une chose que Lefèvre ignorait : son frère avait déjà trouvé un fil — le rapport d’autopsie jamais publié, les analyses FIA jamais rendues publiques. Le mensonge avait des coutures. Et Jack venait d’enfiler le costume de Luca pour pouvoir les tirer toutes.

Il se retourna vers le motorhome. Par la fenêtre, il vit Lefèvre parler à Viktor. Les deux hommes se dévisageaient, et sur la table entre eux, le badge 23 brillait sous une lampe halogène.

Monaco n’était pas un circuit.

C’était une scène de crime.

Et il venait d’accepter d’en être le personnage principal.

Il sortit son téléphone une dernière fois. Composa le numéro de Sophie. Une amie. Une mécanicienne. La seule personne dans le paddock en qui il avait confiance. Elle décrocha à la deuxième sonnerie.

— Jack. J’ai vu la nouvelle. T’as perdu la tête ?

— Passe me voir dans le garage demain, avant les essais. J’ai besoin de toi pour inspecter la voiture. Officiellement.

— Officiellement quoi ?

— Officiellement pour mon siège. Officieusement… pour autre chose.

Un silence.

— Tu joues avec le feu, Jack.

— Je suis à Monaco, Sophie. Y a pas d’autre façon de jouer.

Il raccrocha. Le vent du port charriait une odeur de sel et d’essence. Dans moins de vingt-quatre heures, il serait dans le cockpit du 23.

La voiture qui avait tué Luca Moreau.

Et elle l’attendait.