Monaco Zone Rouge
Lire le chapitre 24: The Turn
La clé tourna dans la serrure avec un clic sec, presque imperceptible sous le bourdonnement du climatiseur. Jack n'avait pas allumé les lumières. Il voulait juste une douche, trois heures de sommeil, et ensuite trouver un moyen de rejoindre le Quai de la Condamine sans se faire repérer.
Il poussa la porte de sa suite. Une odeur de fer et de transpiration lui fouetta les narines.
— Ferme la porte. Vite.
La voix venait du coin sombre, à gauche de la baie vitrée. Jack claqua la porte derrière lui, la main glissant instinctivement vers la pince à câble qu'il gardait dans sa poche de veste. Ses yeux mirent une seconde à s'ajuster. Une silhouette avachie sur le canapé, une main pressée contre le flanc droit.
— Emile ?
— Qui d'autre pourrait entrer dans une chambre verrouillée d'un hôtel à Monaco à minuit ? souffla l'homme.
Jack fit trois pas. La lumière orange du port filtra par les rideaux entrebâillés, dessinant des bandes dans la pièce. Emile Fournier était plus petit qu'il ne l'avait imaginé, un rat maigre aux yeux fiévreux, la mâchoire rongée par une barbe de trois jours. Sa chemise trempée collait à sa peau. Une tache sombre s'étalait sur ses côtes, juste au-dessus de la ceinture.
— Putain, tu saignes.
— Constatation brillante. Tu devais être ingénieur, pas détective.
Jack s'accroupit devant lui, écarta doucement la main d'Emile. Le tissu était déchiré, la peau écorchée sur une longueur de cinq centimètres. Une balle avait tracé son sillon sans pénétrer, mais ça pissait le sang comme une fontaine.
— Chez moi, on appelle ça une foutue chance, murmura Emile. S'il avait visé deux centimètres à gauche, tu parlerais à un cadavre au lieu d'un fantôme.
Jack attrapa une serviette dans la salle de bains, la plia et la pressa contre la blessure. Emile grimaça, pouce levé.
— Qui t'a tiré dessus ?
— Le mec de Philippe. Le grand, celui qui orchestre les « accidents » d'entretien. Il m'attendait au quai. Savait que je viendrais. Savait que Marco me contacterait.
— Marco ne t'a jamais — commença Jack.
— Marco est propre. C'est la ligne de Philippe qui est pourrie. Quelqu'un a intercepté le message. Je suis passé par les toits, les conduits d'aération, tout le cirque. Une balle dans le flanc comme cadeau d'adieu.
Emile glissa la main dans sa ceinture et en tira une clé USB noire, rayée, sans marquage. Il la tendit à Jack avec une lenteur étudiée, comme un joueur de cartes qui abat son as.
— Le fichier diagnostic. Complet. Horodaté quarante-huit heures avant la course de Barcelone.
Jack prit la clé. Elle était chaude du corps d'Emile. Comme un greffon.
— Explique-moi. Lentement. Tout.
Emile recula le dossier de la tête contre le canapé et ferma les yeux une seconde, comme pour convoquer la douleur et la chasser.
— J'étais le mécanicien de Luca. Depuis Cartagena, depuis le début. Il me faisait confiance parce que je lui avais sauvé la gueule après un accident de moto, en 2019. Il savait que je ne trichais sur rien, pas même le serrage d'un écrou. Alors quand il a compris, il est venu me voir.
Il rouvrit les yeux, fixant le plafond.
— Deux jours avant Barcelone, Luca me demande de tout vérifier. La suspension, les amortisseurs, les fixations de l'aileron avant. Il avait remarqué un comportement bizarre en simulation. Une asymétrie dans les données de charge. Personne d'autre n'aurait remarqué, parce que les autres regardaient les chiffres moyens. Luca regardait les écarts types. C'était son don.
— Et qu'est-ce que tu as trouvé ?
— Le bras de suspension avant droit. La biellette. Une faiblesse introduite délibérément dans le composite pendant la fabrication. Une micro-porosité qui ne se voit pas à l'œil nu, mais qui se propage en fatigue sous charge, jusqu'au moment parfait où elle cède. On ne peut pas fabriquer ça accidentellement. Ça se conçoit, comme une ligne de rupture. Le constructeur, Trebia Dynamics, je les connais. Ils sous-traitent certaines pièces à un atelier du Nord de l'Italie qui appartient à un cousin du directeur sportif d'Alain.
Jack sentit le sang se retirer de ses joues.
— Alain savait. Philippe savait.
— Alain a signé le bon de commande. Philippe a donné l'ordre verbal. J'ai le mémo interne de la boîte italienne, celui qui était « perdu ». Il y a le nom de code : « Opération Repli ». Signé A.V.D. — Alain Vuillemin Dechamps. Et dans les notes de bas de page : « Validé P.L. » — Philippe Lacroix.
Il tapota la clé USB de l'index.
— Tout est là. Les courriels, les virements dormants, les montages sociétés, les noms de code. Luca avait découvert ça trois jours avant Barcelone. Il a convoqué Alain et Philippe dans sa suite d'hôtel. Je n'étais pas présent, mais son avocat — un vieil ami de son père — m'a raconté la scène. Luca a posé les preuves sur la table et leur a lancé un ultimatum : ou ils démissionnaient et il portait le dossier à la FIA, ou il donnait tout aux médias avant la course de Monaco.
La voix d'Emile se brisa. Il prit une inspiration saccadée.
— Philippe a souri. Il lui a demandé s'il avait pensé à sa mère, à sa sœur. Luca n'avait ni femme ni enfants. Ils ont dû frapper là où ça faisait mal. Et trois jours plus tard, à la sortie du tunnel de Barcelone, à plus de 280 kilomètres à l'heure...
Emile ferma les yeux. Jack ne bougeait plus, la serviette rouge dans la main, la clé USB dans l'autre. La suite semblait minuscule soudain, les murs resserrés sur la vérité.
— Comment tu as fait pour survivre ? demanda Jack.
— Les médias ont annoncé que j'étais mort dans un accident de voiture sur une route de montagne, deux mois après Luca. Facilité par la culpabilité, disait l'enquête. Pendant que tout le monde pleurait mon enterrement, j'étais dans une planque à Gênes avec les photocopies du dossier. J'ai changé d'identité. C'était Marco qui m'avait trouvé cet endroit. C'est pour ça que je lui devais la faveur. Je n'oublie pas les dettes.
Il força un sourire, qui ressembla à une balafre.
— Philippe me croyait mort. Il ne sait pas ce que je sais. Et pour l'instant, il croit que son tireur m'a eu au quai. Vous avez une douche dans cette suite, non ?
Jack l'aida à se lever. Emile tituba, s'appuya contre le mur puis sur Jack. La porte de la salle de bains claqua derrière eux. L'eau chaude commença à tourbillonner. Jack posa la clé USB sur le rebord en marbre, face contre terre, comme une relique fragile.
Il n'avait plus besoin du quai. Plus besoin de Marco. La vérité tenait entre le pouce et l'index.
Et cette vérité venait de s'installer sous sa douche, dans sa suite d'hôtel, avec une blessure par balle au flanc et trente mille litres de sang perdu sur le canapé.
Emile passa la tête par la porte, dégoulinant, l'air épuisé.
— Il y a un autre truc. Un truc que je n'ai dit à personne. Il faut que tu saches pourquoi Marco te réclamait 50 000 euros. Ce n'est pas une dette de jeu. C'est le montant exact de la bribe que Philippe avait proposée à Luca pour se crasher volontairement lors des cinq courses qu'il a perdues l'année dernière. Il a refusé. Marco a juste été chargé de faire transiter les fonds. Quand il m'a demandé de t'aider, c'est qu'il t'a cru. Je n'ai pas compris tout de suite. Mais tu es là. Tu te bats.
Il laissa les mots flotter dans l'air humide.
— Il est seul, Jack. Philippe est seul. Et il a peur. Un homme qui a peur fait n'importe quoi. Sauf qu'il a oublié une chose.
Jack releva les yeux.
— Quoi ?
— Les morts se souviennent.
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