Monaco Zone Rouge
Lire le chapitre 23: The Journalist's Trap
La brasserie sentait le café rance et l’encre d’imprimerie. Delphine Renard les avait choisis — un bistrot de la Condamine, bondé à l’heure du déjeuner, trop bruyant pour être écouté, trop banal pour être remarqué. Jack avait glissé la clé USB dans la serviette en papier sous son verre de pression, un geste discret qu’il avait répété mentalement toute la matinée.
Renard avait la cinquantaine, des lunettes épaisses et un costume qui avait connu des jours meilleurs. Il ressemblait à un journaliste fatigué, pas à un traitre. Il avait pris la clé sans la regarder, l’avait fait disparaître dans la poche intérieure de sa veste avec une dextérité qui trahissait l’habitude.
« Vous avez vérifié les fichiers ? » demanda Jack.
Renard acquiesça, les yeux rivés sur la fenêtre donnant sur la rue. « Le virement initial de Trebia Dynamics vers un compte offshore lié à Fenice. Les dates correspondent. C’est du solide. »
Sophie, assise à côté de Jack, les doigts serrés autour de sa tasse de thé, parla la première. « Vous pouvez le publier ? »
« Ce soir. » Renard se tourna enfin vers eux. Le regard du journaliste était fuyant, un détail que Jack nota sans y prêter attention à l’époque. « J’ai un contact à Paris qui peut confirmer l’authenticité des données. Je vous préviens dès que c’est en ligne. »
La poignée de main fut brève, presque sèche. Jack et Sophie quittèrent la brasserie séparément, comme convenu. Le soleil de Monaco tapait fort sur le trottoir, et Jack avait l’impression que le poids de la clé USB avait laissé une marque dans sa poche, une trace de ce qu’il avait donné.
« Il avait l’air nerveux », dit Sophie dans la voiture de location.
« Les journalistes sont toujours nerveux », répondit Jack. Il n’y croyait pas tout à fait.
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La nouvelle tomba à 19h47. Jack la lut sur son téléphone, assis sur le lit de sa chambre d’hôtel, une bière à moitié vide à la main. Le titre lui fit l’effet d’un coup de poing dans le ventre.
**« SCANDALE FENICE : Jack Turner aurait saboté sa propre voiture pour sauver sa carrière »**
Le texte qui suivait était pire que le titre. Delphine Renard y racontait une histoire plausible, horriblement plausible : Jack, paniqué après ses performances médiocres en début de saison, aurait organisé la panne qui l’avait éliminé du Grand Prix pour détourner l’attention d’un contrat de pilotage menacé. « Des sources internes » confirmaient que Turner avait payé un mécanicien complice pour provoquer l’incendie. La clé USB, présentée comme une « preuve » fournie par les propres avocats de Fenice, montrait soi-disant des transactions suspectes liées au compte personnel de Jack.
Ce n’était pas notre preuve. C’était du faux. Mais qui le croirait ?
Jack relut le passage où Renard citait « un document technique accablant indiquant que le pilote avait connaissance préalable de la défaillance de sa conduite de carburant ».
Le téléphone sonna. C’était Sophie.
« Jack. Je vois. »
« Il l’a retourné. Il nous a retournés. » La voix de Jack tremblait de rage contenue. « Philippe l’a acheté. Ou Alain. Peu importe. Ils ont retourné la preuve contre moi. »
« On doit faire un communiqué. Nier tout. »
« Et qui me croira ? » Jack ferma les yeux. Il revoyait la caméra le filmant sortir du feu sans panique apparente. Sa « maîtrise » suspecte aux yeux des officiels. Le mécanicien qui l’avait presque surpris. Tout semblait désormais s’emboîter. « Le silence de Philippe. Le fait qu’il ne m’ait pas viré hier. C’était ça, leur plan. Ils attendaient que je fasse le premier geste. »
« On peut encore trouver Emile. Le témoignage de Marco… »
« Marco va disparaître maintenant. C’est sûr. » Jack soupira, s’assit au bord du lit. La bière était tiède. « Et la FIA va ouvrir une enquête. On m’a filmé en train de tamiser le fond de caisse avant le départ. Quelqu’un a dû le voir. Ils vont relier les points. »
Une pause. Dans le téléphone, la respiration de Sophie était rapide. « Jack, le mécanicien. Celui qui a failli te surprendre. On n’a rien fait à son sujet. »
« Je sais. »
La ligne resta silencieuse un long moment. Puis Sophie fit une suggestion que Jack aurait refusée un jour plus tôt : « Il faudrait peut-être que tu dises tout à la presse. Avant qu’ils ne façonnent le récit. »
« J’ai signé leur accord de confidentialité. La moindre déclaration publique, et Fenice me traîne en justice. »
« Tu préfères être discrédité et ruiné, ou discrédité et ruiné en gardant une chance de te défendre ? »
Jack entendit les sirènes au loin, sur le port. Il se leva, marcha jusqu’à la fenêtre. En bas, dans la rue, il aperçut un homme en costume sombre, debout près d’une voiture noire, le téléphone à l’oreille. L’homme leva les yeux vers sa fenêtre.
Jack recula d’un pas.
« Sophie », dit-il à voix basse. « Ils me surveillent. L’hôtel. »
« Alors sors. Maintenant. Passe par les cuisines. Je te rejoins au parking du port. Et laisse le téléphone ici. »
Jack coupa la communication. Il attrapa sa veste, ouvrit la porte, et s’arrêta net.
Marco se tenait dans le couloir, appuyé contre le mur, un bandage sale autour de l’avant-bras. Son visage était pâle, son regard fiévreux.
« Tu as vu l’article ? » demanda Marco.
« Bien sûr. »
« Ce n’était pas moi. Je te le jure. » Marco lança un regard nerveux vers l’ascenseur. « Mais j’ai trouvé quelque chose. Quelque chose que tu dois voir. Tout de suite. »
« Qu’est-ce que c’est ? »
Marco sortit un téléphone portable cabossé de sa poche, un vieux modèle de rechange. Il l’activa. L’écran s’alluma sur une vidéo granuleuse, filmée depuis une position élevée — probablement une caméra de sécurité d’un immeuble donnant sur la piste, une de celles que les équipes ne contrôlent pas. La vidéo montrait un mécanicien Fenice, près de la voiture de Jack avant le départ. Le mécanicien glissait quelque chose sous le capot.
La date et l’heure correspondaient au moment exact où Jack avait trouvé le traceur GPS.
« Où t’as eu ça ? » demanda Jack.
« Emile. » Marco baissa la voix. « Il m’a contacté ce matin. Il dit qu’il y en a plus. Beaucoup plus. Une caméra au virage 8 montrant Alain Marchand en train de vérifier la suspension de la voiture de Philippe le soir avant l’accident. » Marco prit une inspiration saccadée. « Il veut te voir. Ce soir. Il dit qu’il a les fichiers dans un endroit sûr, et qu’il te les donnera — si tu lui promets de dire la vérité, quelle qu’elle soit. Sur son frère. Sur ce qui s’est vraiment passé. »
Jack regarda Marco, puis la vidéo qui tournait en boucle sur l’écran. Le traceur. La preuve qu’ils étaient prêts à le faire taire. Et Emile, ce frère qui serait prêt à tout pour connaître la vérité sur Luca.
« Où ? » demanda Jack.
« Le môle de la Condamine. Minuit. » Marco rangea le téléphone. « Viens seul. Laisse tomber la voiture. Il y a une voie d’accès piétonne par le chantier naval. Personne ne te verra. »
Marco tourna les talons et disparut dans la cage d’escalier.
Jack restait figé dans le couloir, la vidéo encore imprimée dans sa mémoire. Il regarda son téléphone. Sophie lui avait dit de le laisser. Mais il avait besoin de lui envoyer un message, juste un, avant de couper les ponts.
Ce qu’il fit : *Ils ont acheté Delphine. Marco a un contact. Rendez-vous à minuit. Je te tiens au courant.*
Il éteignit le téléphone, le laissa sur le lit de la chambre, et ouvrit la porte de service qui menait aux escaliers.
La nuit de Monaco l’attendait, pleine de lumières, de parfums humides et d’ombres qui bougeaient un peu trop vite.
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