Monaco Zone Rouge
Lire le chapitre 26: The Fake Evidence
La chambre d’hôtel puait le sang séché et la sueur. Emile était adossé contre la tête de lit, le torse bandé, un filet de douleur plissant son front chaque fois qu’il respirait trop fort. Jack avait fermé les rideaux, vérifié la serrure deux fois, et posé le nouvel ordinateur portable acheté en liquide sur le bureau.
— Philippe contrôle les systèmes de Fenice, dit Emile, la voix rauque. Mais pas ceux du personnel. Alain est le seul à avoir un accès direct aux serveurs internes. Son terminal, dans son bureau à Maranello, c’est la porte d’entrée.
Jack se pencha sur l’écran, un schéma simplifié que le mécanicien avait griffonné entre deux sursauts de douleur.
— Tu peux y entrer à distance ?
— Non. Il faut être sur place. Mais j’ai un code d’accès partagé, celui qu’on utilisait pour les transferts de données d’urgence. Alain ne l’a jamais changé. Il est vieux jeu, il se croit intouchable.
Jack passa une main sur sa mâchoire, sentant la barbe râpeuse sous ses doigts. Il n’avait pas dormi depuis presque quarante-huit heures.
— Et si on n’entre pas par la porte, on entre par la fenêtre.
Emile cligna des yeux.
— Explique.
— On ne pirate pas le système. On fabrique la preuve. On la met dans son bureau, physiquement. Un mail imprimé, un fichier sur son disque dur. Quelque chose que les enquêteurs trouveront et qui le reliera directement à l’ordre de meurtre.
— Les enquêteurs ne fouilleront pas son ordinateur sans mandat. Et ils n’en auront pas, tant que rien ne les y pousse.
Jack se releva, arpentant la pièce.
— Alors il faut créer ce déclencheur. Sophie a encore des contacts à la FIA. Annexe technique. Ils peuvent demander une inspection inopinée si on leur donne un motif crédible. Un mail anonyme, une plainte pour manipulation de résultats. Ça suffit pour ouvrir une procédure préliminaire.
Emile resta silencieux un long moment. Jack le regardait, attendant que la fatigue et la prudence se battent en lui. Finalement, le mécanicien hocha la tête.
— On va le faire. Mais pas dans son bureau à Maranello. Il est ici, à Monaco, pour le Grand Prix. Il utilise la salle de commande de Fenice, au circuit. Le terminal est partagé, mais il a une session sécurisée. Je connais le mot de passe.
— Comment ?
— Parce que c’est moi qui l’ai configuré, quand on a installé le nouveau système de télémétrie, l’année dernière. Alain l’a gardé tel quel. Il déteste les changements.
Jack s’arrêta, les mains sur les hanches.
— Le circuit est sous surveillance constante. Caméras, sécurité, personnel Fenice.
— Oui. Mais demain matin, à cinq heures, il n’y a personne. Les mécaniciens commencent à sept. Les agents de sécurité font une ronde toutes les heures et demie. On a une fenêtre de vingt minutes.
— On ?
Emile releva les yeux. Son visage était livide, mais il y brillait une détermination calme, presque froide.
— Je connais le chemin. Je connais les caméras. Et ces types m’ont déjà tué une fois. Je ne veux pas laisser à quelqu’un d’autre le travail de me venger.
Jack le fixa. Il aurait voulu protester, dire à Emile qu’il était trop faible, trop blessé. Mais il vit dans son regard quelque chose de familier : la colère retenue, celle qui garde un homme en vie quand tout le reste s’est effondré.
— D’accord. Mais on prépare tout ici, maintenant.
Ils passèrent l’heure suivante à rédiger le message. Un mail interne, envoyé d’une adresse que Jack avait créée sur un serveur crypté, mais dont ils laisseraient une trace dans la boîte de réception d’Alain. Le texte était court, précis, clinique. Alain informait Philippe qu’il avait réglé « le problème Luca » par l’intermédiaire d’un contact à Milan, et que la somme de cinquante mille euros avait été transférée sur un compte offshore. Il évoquait un prochain « arrangement » pour le crash de Jack, pour maximiser les gains sur les paris.
Emile relut chaque ligne, corrigea deux formulations trop explicites, ajouta des détails techniques sur le sabotage du système de freinage de Luca pour crédibiliser le document.
— C’est bon, dit-il enfin. Laisse un fichier local, une copie de sauvegarde. Et imprime la version papier.
Jack parcourut le texte une dernière fois. Le mot « Luca » lui serra la gorge. Ce nom, ce pilote qu’il n’avait jamais connu mais dont il portait maintenant la vérité comme un boulet.
— On y va. Quatre heures quarante-cinq.
La nuit était froide, chargée d’humidité saline. Jack avait enfilé une veste sombre de mécanicien, prêtée par Emile, et une casquette baissée sur les yeux. Il avait laissé son téléphone à l’hôtel, par précaution. Emile marchait à ses côtés, lentement, une main pressée sur son flanc bandé, l’autre tenant une sacoche d’outils où ils avaient dissimulé le matériel.
Le circuit de Monaco dormait sous les projecteurs éteints. Les tribunes vides semblaient plus hautes que le jour, plus menaçantes. Ils longèrent les stands par l’arrière, suivant l’itinéraire qu’Emile connaissait par cœur : une porte de service mal verrouillée, un couloir technique, un escalier de secours.
— Là, souffla Emile.
La salle de commande Fenice était plongée dans une semi-obscurité, seulement trouée par les voyants d’alimentation des serveurs. Jack retint son souffle. Le terminal d’Alain trônait au centre, écran éteint, clavier poussiéreux.
Emile s’assit, tapa trois mots de passe d’affilée sans hésiter. L’écran s’alluma. Jack posa la clé USB sur la table. Les doigts du mécanicien coururent sur le clavier avec une rapidité étonnante pour un homme blessé. Copie du mail, dépôt dans la boîte locale, modification des horodatages pour que le fichier semble avoir été créé trois semaines plus tôt, avant le crash de Luca.
Jack surveillait la porte, l’oreille tendue. Le silence était épais, presque liquide. Il entendit son propre cœur battre comme un moteur à haut régime.
— Presque fini, murmura Emile. J’imprime la version papier.
L’imprimante crachota un son qu’ils jugèrent assourdissant. Jack se figea. Le bruit sembla remplir toute la pièce, se répercuter sur les murs métalliques. Puis une lumière diffuse apparut derrière la porte vitrée.
Des pas. Lents. Réguliers. Un homme.
Henri.
Le chef de la sécurité de Fenice s’arrêta à quelques mètres d’eux, torche en main, le visage partiellement éclairé de profil. Il ne les avait pas encore vus. Il fouillait dans sa poche, cherchant ses clés.
— Cache-toi, siffla Jack.
Emile se glissa sous le bureau, la sacoche d’outils contre lui, la main serrée sur le tissu taché de sang. Jack se plaqua contre le mur, dans l’angle mort de la porte, derrière un rack de serveurs. Il retint sa respiration.
Henri entra. Sa torche balaya la pièce, s’attarda sur le terminal allumé. Il s’approcha, fronçant les sourcils. Jack vit sa main s’étendre vers le clavier.
Le pied d’Emile dépassait de quelques centimètres sous le bureau.
Jack n’eut pas le temps de réfléchir. Il laissa tomber son stylo, un geste délibéré, métallique contre le sol. Henri sursauta, se tourna vers le bruit, braqua sa torche dans le mauvais sens. Jack en profita pour se glisser plus loin, vers l’issue secondaire, et laissa la porte se refermer avec un claquement intentionnel.
Henri jura et se précipita vers la sortie, la torche pointant vers le couloir. Jack était déjà derrière lui, invisible dans l’ombre. Quand Henri atteignit le bout du couloir, Jack revint dans la salle.
Emile était toujours sous le bureau, livide, les yeux brillants.
— Le fichier est en place, haleta-t-il. Le mail est dans sa boîte locale. L’imprimante n’a sorti qu’une page, mais j’ai pu la récupérer dans le bac.
Il tendit une feuille vers Jack. Le texte était là, net, précis, signé des initiales d’Alain.
Un cliquetis derrière eux. La porte se rouvrit.
Jack pivota, la feuille dans une main, l’autre cherchant à tâtons quelque chose qu’il pourrait utiliser comme arme. Mais c’était Henri, de retour, la torche éteinte, le visage impassible.
Il les regarda l’un après l’autre, puis baissa les yeux sur la feuille que Jack tenait. Un long silence, épais comme de l’essence.
— Vous avez deux minutes, dit-il enfin, d’une voix neutre. Après ça, je n’ai rien vu. Mais ça vous coûtera plus cher que vous ne le pensez.
Il recula et referma la porte.
Jack et Emile échangèrent un regard. La pièce semblait soudain beaucoup plus petite.
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