Monaco Zone Rouge
Lire le chapitre 27: The Casino Meeting
La salle du Casino de Monte-Carlo baignait dans une lumière d'or liquide, chaque lustre en cristal taillant des prismes sur les murs lambrissés. Jack traversa l'enfilade de tables de baccarat, le cliquetis des jetons et le murmure des fortunes en train de basculer formant une bande-son presque irréelle. Il avait la gorge sèche. Le micro fixé contre sa poitrine, sous la chemise blanche prêtée par Emile, pesait comme une brique.
Philippe Marchand était assis au fond du salon privé, seul, un verre de cognac posé devant lui. Il portait un costume bleu nuit impeccable, les cheveux argentés balayés en arrière, l'image même de l'élégance qui ne laisse jamais rien au hasard. Quand il vit Jack entrer, un sourire se dessina, trop carnassier pour être sincère.
« Jack Turner. Ponctuel. J'apprécie. »
Jack s'assit en face de lui, refusant le verre que le serveur proposait. « Je n'ai pas fait le déplacement pour boire un verre.
— Non, tu es venu pour négocier. Autant aller droit au but. »
Philippe croisa les doigts, appuyant les coudes sur la table. Dans la pénombre dorée, ses yeux semblaient noirs, dépourvus de toute humanité.
« Tu dis avoir des preuves. Des fichiers, des correspondances. Tout ce qu'il faut pour m'envoyer en prison et détruire Scuderia Fenice. Je te crois. Tu n'es pas un idiot, Turner. Mais je vais te poser une question simple : que veux-tu ?
— Ce que je veux ? » Jack marqua une pause, laissant le silence peser. « Je veux ce qui m'est dû. La place que j'ai gagnée. Le sang que j'ai versé dans ces machines depuis dix ans. Et je veux que Luca ne soit pas mort pour rien.
— Alors tu veux la vérité ? » Philippe gloussa doucement. « Elle n'a pas de valeur, la vérité. Elle ne t'achètera rien. Elle ne te fera pas gagner un championnat. Elle te rendra juste une cible plus grosse à viser. »
Jack se pencha en avant, les coudes sur la table. Il avait répété cette scène une dizaine de fois dans sa tête, dans la salle de bains de la suite, pendant qu'Emile réajustait le fil du micro au creux de sa clavicule.
« Je veux partir. Quitter l'Europe. Disparaître. Mais pour ça, il me faut de quoi vivre. Un million d'euros. Et la garantie qu'on ne viendra jamais me chercher. »
Les yeux de Philippe brillèrent d'une satisfaction contenue. Il savourait. C'était le moment qu'il attendait : celui où un homme à terre accepte enfin de ramper.
« La voiture à un million ? Tu sous-estimes ta propre valeur, Turner. Je suis prêt à te donner deux millions. Et si tu restes discret, si tu renonces au témoignage, je te garantis un baquet chez Fenice la saison prochaine. La Scuderia a besoin d'un pilote qui connaît le métier. Et qui sait tenir sa langue. »
Jack fit mine de réfléchir. Autour d'eux, le bruit feutré du casino formait une couverture. Personne ne les écoutait. Personne ne les regardait. Il était seul avec le loup.
« Deux millions, c'est beaucoup d'argent. Mais c'est aussi beaucoup de silence. Parlez-moi de Luca. Dites-moi exactement ce qui s'est passé. Si je dois vivre avec ça, je veux savoir à quoi ressemble la vérité que j'enterre.
— Tu veux du spectacle », dit Philippe en buvant une gorgée de cognac. Il posa le verre, essuya ses lèvres du dos de la main. « Très bien. Luca était un pilote talentueux. Mais les pilotes talentueux, il y en a des dizaines. Ce qui les rend grands, c'est leur capacité à comprendre le sport. Luca ne comprenait pas les affaires. Il croyait que la course était une question de gloire. »
Il rit, un son court et dur.
« Je lui ai proposé cinquante mille par course. Il a refusé. Il m'a menacé de je ne sais quelle commission d'éthique. Tu imagines ? Un pilote qui menace de parler à la FIA comme on dénonce un collègue qui triche aux cartes. »
Jack sentit le micro vibrer contre sa peau. Il respirait lentement, maîtrisant chaque expiration.
« Alors vous l'avez tué.
— Je l'ai fait gérer », corrigea Philippe avec une froideur chirurgicale. « Dans ce milieu, il y a des problèmes dont on se débarrasse. Des solutions qu'on achète. Ce n'est pas de la justice, c'est de la gestion. Alain connaissait l'ingénieur qui a modifié la suspension. C'était une affaire propre. Un accident. Personne ne pose question sur un accident. Jusqu'à toi. »
Jack s'appuya au dossier du fauteuil, les yeux fixés sur Philippe. Quelque chose dans la façon dont cet homme décrivait le meurtre, avec cette précision administrative, alluma en lui une colère blanche qu'il contint de toutes ses forces.
« Et Emile ? demanda Jack, la voix basse. Le mécanicien qui a découvert la vérité. Vous avez essayé de le tuer aussi.
— Emile a eu la mauvaise idée de vouloir témoigner. On l'a envoyé dans l'eau avec une ancre aux pieds. C'est une attitude regrettable que d'avoir survécu. Mais les morts ont parfois la fâcheuse tendance à marcher encore. » Philippe se pencha vers Jack. « Voilà, c'est fait. Tu sais tout. Maintenant, tu vas me dire que tu acceptes les deux millions, que tu oublies tout, et on n'en parle plus. »
Jack garda le silence une seconde. Sous la table, la montre d'Emile — un vieux chronographe volé à Joe Lucas, qui avait accepté de leur prêter un micro caché au prix d'une dette — battait la seconde. Chaque tic-tac était une preuve supplémentaire, chaque mot un clou dans le cercueil de Philippe.
« D'accord, dit enfin Jack. Deux millions. Et je disparais.
— C'est une sage décision. Mon avocat te contactera demain matin pour organiser le virement. Tu ne toucheras plus jamais à une F1, Turner. La vie a parfois des fins étranges pour ceux qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas. »
Philippe se leva, lissant son veston. Avant de partir, il se retourna une dernière fois.
« Une dernière chose. J'ai des hommes partout dans ce circuit. Le type qui a planté ton GPS était un de mes agents les plus discrets. La sécurité de la Scuderia, l'hôtel, la piste : tout est couvert. Si je découvre que tu as parlé à qui que ce soit, je ne serai pas obligé de te glisser une cassette demain pour te retirer le micro de la poitrine. »
Il laissa cette phrase suspendue en l'air, assez longtemps pour que Jack comprenne. Puis il tourna les talons et disparut dans la profondeur du casino, absorbé par la foule des joueurs qui ne sauraient jamais, jamais, la véritable mise en jeu ce soir-là.
Jack resta assis, les mains tremblantes sous la table. À travers le tissu fin de la chemise, il sentait le fil chaud du micro. Philippe avait parlé. Les mots étaient gravés sur la bande, sur la mémoire de la machine, comme un acte de naissance inverse.
Il sortit son téléphone — le neuf, celui qu'Emile avait acheté dans une boutique d'occasion à Roquebrune — et envoya un message codé à Delphine : *Le chat a parlé. La souris écoute.*
Puis il se leva, laissé un billet de cinquante euros sur la table pour le serveur, et marcha vers la sortie, englouti par la nuit manceane. Derrière lui, le Casino étincelait, indifférent au fait qu'un meurtre venait d'être avoué dans ses salons lambrissés. Jack avait désormais une arme entre les mains.
Ce qu'il ignorait encore, c'est que Philippe avait remarqué une légère bosse sous la chemise de Jack quand il s'était penché en avant pour lui offrir le marché. Il n'avait rien dit. Il s'était contenté de faire un signe discret à un homme en costume sombre, assis au bar, qui avait déjà pris son téléphone pour composer un numéro.
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