Monaco Zone Rouge
Lire le chapitre 3: The Glove
Le baquet était plus étroit qu'il ne l'avait imaginé. Jack se glissa à l'intérieur, les épaules frôlant les parois de carbone, le menton presque contre le volant démonté. Une odeur de colle et de fibre brute, de vieille sueur aussi. La coque avait été moulée sur un autre corps que le sien.
— On ajuste les pédales, annonça Marco, le technicien en chef, penché au-dessus de lui. Dis-moi si ça tire.
Jack appuya sur l'accélérateur, puis le frein. Ses genoux pliaient trop. La distance était courte — Luca Moreau mesurait cinq centimètres de moins que lui. Le moule le savait.
— Encore un cran, dit Marco.
Un cliquetis. Les pédales glissèrent vers l'arrière. Jack les retrouva du bout des orteils. Il allait répondre que c'était bon quand son pied gauche, cherchant l'embrayage, heurta quelque chose de mou.
Il baissa les yeux.
Sous le pédalier, coincé contre la paroi interne du cockpit, un gant rouge. Pas un rouge d'équipe, le rouge bordeaux de la Scuderia Fenice, mais un rouge plus vif. Écarlate. La couleur d'un sang artériel séché.
— Ça va ? demanda Marco.
— Ouais. Encore un peu de recul sur l'accélérateur.
Il ne voulait pas bouger le pied, pas encore. Le gant était en cuir fin, la marque d'un équipementier haut de gamme. Il l'apercevait à moitié seulement, mais une chose le frappa : la taille. C'était un gant de petite main. Une main d'enfant, presque. Ou une main de femme.
— Marco, tu as déjà vu un gant traîner dans le cockpit ?
Le technicien plissa les yeux, se pencha à son tour.
— Non. Le baquet est nettoyé après chaque course. Il n'y avait rien dedans avant ton arrivée.
— Tu en es sûr ?
Marco haussa une épaule. Il semblait sincèrement déconcerté, mais Jack avait appris à ne jamais se fier aux apparences dans le paddock. Le gant était encore là, dans l'ombre du pédalier. Marco ne le voyait pas, ou faisait semblant.
— Je vais te laisser faire quelques essais de position, dit Marco. Sophie est là pour les réglages fins. Appelle-la si besoin.
Il sortit. Jack écouta ses pas s'éloigner sur le sol en béton de l'atelier. Puis il ramassa le gant.
Il était léger. Trop léger pour avoir appartenu à un pilote en activité. Le cuir était souple, sans traces de sueur ni d'usure. C'était un gant neuf, jamais porté. Ou alors porté une seule fois, brièvement.
Au poignet, une broderie fine : un symbole qu'il ne connaissait pas. Un cercle traversé d'une ligne brisée. Aucun logo de marque, aucune initiale. Juste ce symbole.
Jack le glissa dans la poche intérieure de sa veste de survêtement. Puis il se redressa, sortit du baquet, et fit face à la silhouette qui venait d'apparaître dans l'encadrement de la porte.
Sophie Marchetti leva un sourcil.
— Tu viens de cacher quelque chose.
— Bonjour à toi aussi.
— Jack. Je te connais depuis quinze ans. Tu viens de cacher quelque chose dans ta poche.
Il soupira. Sophie était la seule personne du paddock avec qui il n'avait jamais joué de rôle. Elle avait été mécanicienne sur sa première monoplace, alors qu'ils étaient tous les deux des gamins sans le sou. Elle avait ensuite rejoint Fenice, trois ans avant lui, et c'était elle qui lui avait soufflé le nom de Luca Moreau quand il lui avait demandé des informations sur son prédécesseur.
— Viens, dit-il. Pas ici.
Elle le suivit dans la petite salle de contrôle adjacente, où les écrans affichaient encore les données de la dernière séance d'essais de Hauer. Elle ferma la porte derrière eux.
— Montre.
Jack sortit le gant de sa poche. Sophie le prit, le retourna, le toucha du pouce comme un joaillier évaluerait une pierre.
— Main gauche, dit-elle.
— Comment tu sais ?
— La couture du pouce est opposée. Les gants droits ont une pièce de renfort ici, au niveau de la paume externe, parce que le pilote tient le volant de la main droite en sortie de virage, le bras tendu. Ce gant-là a le renfort sur la paume interne, côté gauche. C'est un gant de main gauche, sans ambiguïté.
Jack hocha la tête. Il repensa au rapport de l'accident de Luca. Le rapport officiel disait « impact frontal, déformation du cockpit du côté gauche ». La commission de sécurité avait parlé d'une roue avant qui s'était détachée, d'un pneu qui avait frappé l'habitacle.
Mais les rumeurs qu'il avait entendues à Spa, juste avant la mort de Luca, parlaient d'autre chose. Luca lui avait dit : *« Si tu signes chez eux, ne fais pas confiance au baquet. »* Il avait ri, sur le moment. C'était à l'ancienne, au bar de l'hôtel après les essais libres. Deux semaines plus tard, Luca était mort.
— Sophie. Luca a perdu la main ?
Elle le regarda un long moment. Puis elle dit, lentement :
— Je ne sais pas. Le rapport officiel dit « brûlures étendues sur le membre supérieur gauche ». Aucun détail sur une amputation. Mais j'ai entendu parler d'un premier rapport, interne, que Fenice n'a jamais publié. Quelqu'un l'aurait vu mentionner « perte de substance de la main gauche ».
— Qu'est-ce que ça veut dire, exactement ?
— Ça veut dire que la main n'était plus là.
Jack remit le gant dans sa poche. Le silence entre eux était lourd, chargé de ce que ni l'un ni l'autre ne voulait prononcer.
— Un gant de rechange, avança Sophie. C'est peut-être tout ce que c'est. Quelqu'un l'a glissé là pour une raison technique, un réglage, une répétition.
— Il est neuf. Jamais porté.
— Alors il est arrivé là récemment. Le baquet était nettoyé après la dernière course de Luca. Avant que l'équipe ne le stocke pour l'hiver.
— Qui a eu accès au baquet entre-temps ?
Sophie haussa les épaules, mais son regard était aigu.
— Beaucoup de monde. C'est une équipe. Les mécaniciens, les ingénieurs, les responsables logistique. Le baquet a été envoyé en soufflerie deux fois, puis transféré dans l'atelier de composites pour élargir la coque. Ton arrivée a précipité les choses.
— Ton arrivée, répéta Jack. Tu trouves ça normal qu'ils m'aient recruté si vite ? Un contrat d'une course, pour Monaco ?
— Marco dixit : tu as gagné à Magny-Cours dans des conditions impossibles. Tu étais disponible. Fenice avait besoin d'un remplaçant rapide.
— Et Viktor Hauer. Il était disponible, lui. Ceinture noire de pilote. Pourquoi pas lui ?
Sophie ne répondit pas. Elle connaissait la réponse, et Jack la connaissait aussi : Hauer était la star, le champion en titre de l'écurie. Fenice ne l'aurait jamais laissé courir un deuxième programme pendant que Luca se remettait.
Mais Luca ne s'était jamais remis. Luca était mort.
— Ce gant ne va pas rester dans le baquet, dit Sophie. Si quelqu'un l'a mis là pour être trouvé, il veut que tu le trouves. Si quelqu'un l'a oublié, il fouillera le garage pour le récupérer.
— Donc soit quelqu'un me tend un piège, soit quelqu'un a fait une erreur.
— Les deux cas se ressemblent pour toi, Jack. Ils savent que tu l'as trouvé, ils attendent de voir ce que tu vas en faire.
Il sortit le gant de sa poche, le posa sur la table dans la lumière crue de l'atelier. Le symbole brodé semblait le regarder à travers le poignet.
— Montre-moi où on peut faire analyser le cuir. Sans que ça remonte à Fenice.
Sophie haussa un sourcil.
— Tu veux que je fasse ça pour toi ?
— Je veux savoir qui a mis ça là. Et pourquoi.
Il hésita. Puis il ajouta, plus bas :
— Et je veux savoir si c'est le gant de la main gauche que Luca n'a plus.
Sophie prit un stylo, écrivit une adresse sur une carte de visite, la lui tendit.
— Un laboratoire indépendant près de Nice. Ils font les contrôles antidopage pour la FIA, mais ils travaillent aussi pour la police. Comptant, pas de trace. Dis que c'est pour une expertise privée.
— Je te dois quelque chose.
— Tu me dois quinze ans de conneries, Jack. Rajoute ça à la liste.
Il sortit. Dans le paddock, la soirée tombait sur Monaco, la mer luisait entre les bâtiments. Le gant pesait dans sa poche, léger comme un mensonge.
Il croisa Viktor Hauer près des stands. Le pilote autrichien ne le regarda même pas, passa à cinquante centimètres de lui comme s'il était invisible. Mais Jack vit la direction de son regard, bref, appuyé : la poche intérieure de sa veste.
Puis Hauer disparut dans le motorhome.
Jack resta là, le gant contre sa cuisse, la certitude qui montait en lui comme une nausée.
Hauer savait.
Et si Hauer savait, alors Alain Lefèvre savait aussi. Et celui qui avait écrit le mot de passe « Moreau » pour la réunion secrète de Monte Carlo savait certainement déjà qu'il avait trouvé le gant.
Il était dans le jeu maintenant. Le jeu de quelqu'un.