Monaco Zone Rouge
Lire le chapitre 31: The Grand Prix Day
Le soleil de Monaco frappait le bitume comme un marteau quand Jack enfila la combinaison rouge de mécanicien Fenice. La transpiration collait le tissu synthétique à sa peau déjà moite. Autour de lui, le paddock grouillait de techniciens, de photographes et de célébrités venus assister au grand prix le plus glamour de l’année. Personne ne regardait deux fois l’homme qui baissait la tête et trimballait une valise d’outils cabossée vers le garage n°7.
Son cœur tapait fort — plus fort que lors d’un départ pour la pole. Chaque pas éveillait une alarme intérieure. *Les caméras. Les regards. Les oreilles de Philippe.* Mais il n’avait plus le choix. La course commençait dans deux heures, et le cirque médiatique tournait déjà à plein régime autour des stratégies, des pneus et des ambitions.
Le talkie dans sa poche grésilla deux fois : le signal d’Emile, en place dans le local technique au sous-sol de la tour de contrôle. Positionné sur les serveurs de diffusion, avec un accès qu’il avait obtenu la veille en volant le badge d’un ingénieur ivre mort devant un bar de Fontvieille.
— Je suis là, murmura Jack dans le micro du bouton-poussoir de son poignet.
— Je te vois. Dix mètres devant toi, couloir gauche, un chariot à pneus te couvre. Emile marqua une pause. Jack ? Le visage d’Emile, vu en plan rapproché sur l’écran du stand, affichait une pâleur qui n’avait rien à voir avec l’éclairage bleuté. Sa plaie au flanc — mal recousue, mal désinfectée — le lançait à chaque mouvement. Il n’avait dormi que trois heures depuis la veille, blotti dans la voiture volée avec Jack, à surveiller les entrées du circuit par les caméras piratées. La douleur lui vrillait le ventre, mais il s’était tu. Il n’avait pas le luxe de flancher.
Il y a une voiture noire garée devant l’entrée des livraisons depuis vingt minutes. Deux hommes dedans. Ils regardent les portes, pas le trafic.
— Les hommes de Philippe. Il m’avait promis son propre sacre le soir où il m’a vu cracher sur sa combine, mais il a dû apprendre la fuite. Sa voix ne tremblait pas, mais ses doigts se serrèrent sur la valise.
— On a un peu moins de temps que prévu. Passe par les cuisines du restaurant VIP.
Jack bifurqua à droite, longea les tentes des écuries satellites, s’engouffra par une porte technique marquée *Accès Restauration*. L’odeur de friture et de café trop fort le suivit dans un escalier étroit qui débouchait derrière l’arrière-garage. Un steward en chemise blanche le héla : il fit un geste vague vers les stands, exhiba un badge accroché à sa ceinture, celui-là même qu’il avait arraché à un mécanicien Fenice endormi dans les toilettes d’un nightclub trois jours plus tôt. L’autre haussa les épaules et le laissa passer.
Le garage Fenice s’étendait devant lui, baigné de lumière rouge et blanche. La voiture de Viktor recevait ses dernières vérifications. Moteurs grondant, cliquetis de clés à choc, murmures entre pilotes et ingénieurs. Jack se dirigea vers le fond, là où les écrans de télémétrie affichaient des courbes vertes et bleues. Il compta mentalement le chrono : onze minutes avant la procédure de départ. Onze minutes pour que le piège se referme.
— Emile, tu m’entends ?
— Parfaitement. Je passe par le serveur central de la FIA, le réseau est large. Je peux injecter dans les écrans des stands. Mais écoute — le son de la boîte ne va pas jusqu’au public. Les écrans du circuit sont reliés au flux mondial, pas au système de sonorisation. Il faut que tu passes par la régie audio si tu veux qu’ils entendent *tout*. La voix d’Emile se fit plus serrée, presque un murmure quand il ajouta : La régie est au premier étage de la tour. Gardée par trois agents de sécurité sans badge, mais c’est la seule manière.
Jack inspira, expira. La valise d’outils cachait en réalité le lecteur portable dans lequel il avait transféré le fichier vidéo de Luca. Le visage du mort. Son cadavre mécanique. Les paroles qu’Alain avait prononcées, pensant être seul dans ce garage, à trois heures du matin.
— Tu me donnes deux minutes de diversion, dit Jack. Et tu lances la vidéo sur TOUTES les chaînes, y compris celles du team. Ça attirera l’attention.
— Compris. Deux minutes. À partir de maintenant.
Il traversa le stand d’un pas délibéré, en se fondant dans un groupe de mécaniciens qui regagnaient leur position. Le regard d’Henri, le chef de la sécurité, croisa le sien dans un éclat bref. Le vieux garde avait son prix, mais pas encore sa part. Le silence d’Henri ne lui appartenait pas encore entièrement : Jack devait livrer la justice avant que cette dette ne tombe à échéance. Le vieux garde baissa la tête, fourra sa main dans sa poche, compta ses billets avec une application fébrile, puis se détourna sans un mot. Le pacte tenait. Pour l’instant.
Dans l’escalier qui menait à la régie, les bruits du circuit s’atténuèrent. Un gardien en costume sombre se tenait devant la porte. Jack sortit de sa poche une pièce métallique, une clé de contact Fenice — il l’avait récupérée dans un tiroir de l’atelier deux jours plus tôt.
— Je dois régler un problème de comm dans les stands, dit-il en montrant la clé comme un ordre de mission.
Le gardien cligna des yeux, consulta sa tablette, puis fit un pas de côté, sans enthousiasme. Jack poussa la porte. La pièce était une caverne d’écrans, de consoles et de câbles. Des techniciens de la régie son, écouteurs sur les oreilles, réglaient les niveaux de mixage des commentateurs et des prises de son. Personne ne leva la tête quand il entra — un mécanicien parmi d’autres, une valise à la main.
Il posa la valise sur la console centrale, l’ouvrit. Son téléphone portable — le vieux modèle, pas celui que la police avait confisqué — était relié à un petit émetteur qu’Emile avait fabriqué à la hâte. Il brancha le câble dans une prise auxiliaire libre, sur un canal non affecté.
— Emile. Je suis en place.
— Lancement de la vidéo sur toutes les fréquences.
Sur les écrans de la régie, les cartons habituels de la retransmission F1 vacillèrent. Une image granuleuse apparut. On y voyait le garage Fenice de nuit, un dédale d’ombres et de néons. Un homme en combinaison de pilote, visage masqué, contournait une monoplace au museau défoncé. Une seconde silhouette entra — celle d’Alain, reconnaissable à sa stature, à son costume sombre, au reflet de son alliance dans la lumière crue.
La voix d’Alain, claire, inconfondible, résonna dans la régie :
— *Que ça ressemble à un accident. J’ai dit un accident. Personne ne doit savoir que la cellule de sécurité a été sabotée.*
Le corps de Luca était visible, affalé contre le muret du garage, la tête tordue. Un filet de sang, mince, sombre, se dessinait le long du cou. La vidéo datait de la nuit où Luca était mort, filmée par l’une des caméras de surveillance de sécurité que Luca avait lui-même piratée et dissimulée — sa ceinture de sécurité, son assurance-vie.
Dans le studio, le silence. Un technicien retira ses écouteurs, la bouche ouverte. Jack coupa le flux sur l’écran central et le bascula dans le système de sonorisation publique. Sa main tâtonna sur le boîtier de diffusion général.
La voix d’Alain remplit le paddock entier, à travers les haut-parleurs disséminés autour du circuit :
— *Personne ne doit savoir que la cellule de sécurité a été sabotée. Personne.*
Les mécaniciens dans les stands s’arrêtèrent net. Les photographes suspendirent leur déclic. Les visages se tournèrent vers le ciel, vers les haut-parleurs, vers les écrans où la vidéo tournait en boucle.
À l’autre bout du paddock, sous la tente Fenice, Alain se figea. Il était en pleine discussion avec son directeur sportif. Sa bouche s’ouvrit, se referma. Ses yeux firent le tour des écrans, puis se fixèrent sur la silhouette de Jack, debout dans l’encadrement de la régie.
Leurs regards se croisèrent. Alain eut un rictus. Il se tourna vers son garde du corps et murmura trois mots, que Jack ne put entendre, mais qu’il devina :
*— Tue-le. Maintenant.*
Jack ne bougea pas. Il plongea la main dans la valise, en tira le lecteur de secours contenant l’enregistrement original de la confession de Philippe. La voix du propriétaire d’écurie s’éleva dans les haut-parleurs, deux secondes après celle d’Alain, dédoublée par la technologie :
— *Je vais m’occuper du pilote. Luca connaissait trop de choses.*
Les deux voix se superposèrent dans un cri collectif. Sous le soleil de Monaco, dans le bruit des moteurs tout proches, des centaines de téléphones portables capturèrent les images. Les gens couraient, certains applaudissaient, d’autres pleuraient, d’autres encore restaient figés, les yeux écarquillés, incapables de comprendre.
Jack, toujours immobile dans la lumière de la régie, vit la silhouette d’Alain se briser sous les projecteurs, puis s’enfuir au pas de course dans la foule des mécaniciens et des agents de sécurité.
La police n’était pas encore là. Les preuves tournaient en boucle. Mais Philippe, quelque part, avait les moyens de transformer la course en chasse à l’homme.
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