Monaco Zone Rouge
Lire le chapitre 30: The Enmity
L'air sentait l'huile brûlée et la poussière de carbone. Jack était adossé contre le mur de béton du garage abandonné, la respiration courte, les doigts encore crispés sur le téléphone qui venait de vibrer avec ce message anonyme. *Ne fais confiance à personne.* Emile dormait dans un coin, roulé en boule, le visage livide sous la lumière sale d'un néon mourant.
Un bruit. Des pas sur le gravier. Jack se figea, la main glissant vers la clé à molette posée contre son sac.
Une silhouette bloqua la lumière du jour dans l'embrasure de la porte métallique. Large. Vêtu de la polaire rouge de Scuderia Fenice. Viktor Volkov.
Jack se redressa lentement, sans lâcher la clé. « T'as fait vite. Philippe t'a envoyé pour finir le travail ? »
Viktor ne bougea pas. Il avait le visage fermé, usé. Le héros national russe avec trois victoires en Grand Prix et un salaire de huit millions d'euros. Il regarda Jack, puis Emile dans le coin, puis encore Jack.
« Si j'étais ici pour te tuer, tu serais déjà mort, » dit Viktor avec son accent rocailleux. Il fit un pas en avant, les mains écartées, paumes ouvertes. « Je suis seul. Personne ne sait que je suis là. »
Jack ne desserra pas la mâchoire. « Pourquoi me chercher ? »
Viktor sortit un paquet de cigarettes de sa poche, en alluma une, le visage éclairé par la flamme. Il inhala longuement, puis lâcha la fumée vers le plafond de tôle ondulée.
« L'année dernière, à Silverstone. Tu t'en souviens ? »
Jack tiqua. Silverstone. Viktor avait mené toute la course, puis son moteur avait perdu soudainement mille tours sur le dernier relais. Une histoire de cartographie électronique. Officiellement un problème technique. Viktor avait fini cinquième, et Luca avait gagné pour Fenice.
« Je m'en souviens. Tu étais fumasse. Tu as cassé ton volant dans le paddock. »
Viktor hocha la tête, les yeux dans le vague. « Ce n'était pas un problème technique. C'était un ordre. » Il tira une dernière bouffée et écrasa la cigarette sous sa chaussure de course. « Philippe m'a appelé le matin de la course. Il m'a dit : *Viktor, tu vas avoir un souci de boîtier électrique au tour cinquante. Tu t'arrêteras au stand, tu resteras calme, et tu auras une prime de cinq cent mille à la fin de la saison.* »
Jack sentit un froid lui descendre dans l'échine. Un autre pilote. Une autre manipulation.
« Et tu l'as fait. » C'était plus une constatation qu'une accusation.
Viktor se raidit. « J'avais pas le choix. Ma fille était à l'hôpital à Munich. Une leucémie. Ils payaient le traitement intégral. Philippe a payé, et j'ai perdu cette course contre Luca exprès. » Il serra les poings. « C'était l'accord. Je garde mon baquet, ma fille vit, je perds une course. Je pensais que ce serait fini après ça. Mais il y a trois semaines, Philippe est venu me voir de nouveau. Il veut que je fasse pareil à Monaco, dimanche. »
Jack fit un pas en avant. « Te faire passer pour un con devant les caméras. Encore. »
« Non. » Viktor baissa la voix. « Il veut que je perde contre le nouveau pilote qu'il prépare pour me remplacer. Un gamin espagnol qui a signé avec les sponsors. Il veut me pousser dehors, et il veut que ça ait l'air propre. » Il releva les yeux vers Jack, et il y avait quelque chose de féroce dans ce regard gris. « Je suis une pièce usagée. Philippe m'a utilisé pour sortir Luca, il m'a utilisé pour la victoire de l'année dernière, et maintenant il veut me jeter. Je n'ai plus rien à perdre. »
Jack resta silencieux un long moment. Emile bougea dans son coin, un gémissement étouffé traversant ses lèvres. La blessure à la jambe s'infectait. Il fallait agir vite.
« Tu veux quoi, Viktor ? »
Viktor sortit un téléphone de sa poche et le posa sur une caisse à outils. « J'ai accès à la télémétrie complète de l'équipe. Dimanche, avant le départ, je peux modifier les données de calcul de carburant pour les deux voitures. Les ingénieurs verront un problème de logiciel, ils passeront dix minutes à chercher la panne, pendant lesquelles les voitures de Alain et du nouveau seront retardées au stand avec des pleins d'essai incomplets. Ça laisse une fenêtre pour que quelqu'un prenne la tête et que le vrai visage de ce sport soit montré au monde. »
Jack réfléchit. Trop facile ? « Pourquoi moi ? »
Viktor plongea la main dans sa veste et en sortit une petite clé USB noire. « Parce que tu as les preuves. Et parce que si ça tourne mal, je veux que quelqu'un raconte la vérité. Ma fille est en rémission maintenant, Jack. Je n'ai plus de chantage. Mais si Philippe apprend que j'ai saboté sa course, il me détruira. Mon contrat, ma carrière, ma famille. Tout. » Il posa la clé USB à côté du téléphone. « C'est tout ce que j'ai. Des enregistrements des appels de Philippe sur les deux dernières saisons. Des ordres. Des menaces. Je les ai gardés par sécurité. »
Jack regarda la clé. Il avait déjà le témoignage de Luca, la confession de Philippe, les e-mails forgés. Maintenant ça. Le dossier devenait écrasant.
« Et qu'est-ce que tu veux en échange ? »
Viktor croisa les bras. « La protection. Quand tout explosera, tu diras aux journalistes que j'étais ta source. Que j'ai coopéré dès le début. Pas un complice, un lanceur d'alerte. Et tu feras en sorte que la FIA me laisse garder ma superlicense. »
Jack s'approcha. À un mètre du Russe, il pouvait sentir son odeur de transpiration et de nicotine, la tension qui le faisait vibrer comme un câble sous tension.
« Et si je dis non ? »
Viktor sourit, mais il n'y avait aucune joie dans ce sourire. « Alors je sors par cette porte, je retourne à Monaco, et je fais ce que Philippe demande. Je perds dimanche, il gagne tout, et toi tu passes le reste de ta vie en fuite ou en prison. » Il haussa les épaules. « C'est un très bon plan, pour lui. »
Un long silence. Le néon grésilla. Dehors, une mobylette passa, le bruit du moteur s'évanouissant dans les ruelles de Monte-Carlo.
« Et pour le garde du corps ? » demanda Jack. « Henri. Il a demandé de l'argent pour sa silence. Tu le connais ? »
Viktor haussa un sourcil. « Henri ? Le chef de la sécurité ? » Il rit, un rire court et amer. « Henri est une hyène. Il sent le sang à dix kilomètres. Il sait probablement déjà pour ton arrestation ratée. »
« Est-ce qu'il est à toi ? »
« Non. » Viktor secoua la tête. « Il est à celui qui paie le mieux. En ce moment, c'est Philippe. Mais si dimanche ça tourne mal, il changera de camp sans sourciller. C'est le genre d'homme qui vendrait sa mère pour un bonus de fin d'année. »
Jack pesa la clé USB dans sa main. Le métal était froid contre sa paume moite. Il la glissa dans la poche intérieure de sa veste.
« Il y a une autre chose, » dit Viktor, déjà à demi tourné vers la porte. « Cette nuit, des hommes de Philippe ont fouillé l'hôtel où tu étais. Ils ont trouvé la suite vide, mais ils ont pris ton téléphone à la réception. Le téléphone que tu as laissé au poste de police. »
Jack se figea. « Et alors ? »
« Alors ils ont toutes les coordonnées. Tes contacts, tes messages avec Sophie, avec Delphine, avec l'ingénieur qui est blessé là. » Il désigna Emile d'un geste du menton. « Philippe sait où vit la famille de Delphine à Lyon. Il sait que ton frère habite à Londres. Il va frapper là où ça fait mal pour te faire sortir de ta cachette. »
La main de Jack se serra sur le manche de l'outil. Il força sa voix à rester calme. « C'est une menace, ou une information ? »
« C'est un conseil. » Viktor ouvrit la porte, la lumière du jour inondant le garage, révélant la poussière en suspension. « Fais vite. Si tu veux le prendre sur le fait, il faut que le plan bascule avant la course. Pas après. Après, ce sera une salle d'audience, pas un circuit. Et les tribunaux sont à Philippe. »
Il sortit, laissant la porte battre derrière lui.
Jack resta figé, la clé USB au creux de sa paume, le cœur battant trop fort. Près du mur, Emile ouvrit les yeux, fiévreux, la respiration sifflante.
« Jack ? » Sa voix était un filet. « C'était qui ? »
Jack se tourna vers lui, rangeant la clé USB dans sa poche intérieure. « Quelqu'un qui vient de changer nos options. » Il jeta un coup d'œil à la porte par laquelle Viktor était sorti. « Et qui vient de confirmer que Philippe est prêt à tout. »
Son téléphone vibra de nouveau. Un SMS d'un destinataire inconnu.
*Ils savent pour Grasse. Protège le notaire. Il sera chez lui à 20h.*
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.