Monaco Zone Rouge
Lire le chapitre 33: Aftermath of Victory
La salle d’audience de la FIA sentait le cuir neuf et l’ennui administratif. Trois heures de dépositions, de questions croisées, de silences pesants. Marcel Delcourt, le délégué à l’intégrité, triturait ses lunettes au bout de la table, son visage taillé à la serpe tendu vers Jack comme un projecteur.
« Vous comprenez, monsieur Turner, que votre position est sans précédent. »
Jack croisa les bras. Il n’avait pas dormi depuis Monaco. « Je comprends surtout que Luca est mort et que les types qui l’ont tué sont en garde à vue. Le reste, c’est du papier. »
Delcourt hocha lentement la tête. Les trois autres membres de la commission échangèrent des murmures que Jack ne prit pas la peine de déchiffrer. Il connaissait la langue des couloirs du pouvoir. Ils cherchaient une porte de sortie honorable, mais la vidéo de Luca tournait en boucle dans tous les médias du sport. Le meurtre d’un pilote par son propre patron. Il n’y avait pas de sortie honorable.
« La commission est disposée à vous réintégrer, dit finalement Delcourt. Scuderia Fenice vous confirme comme pilote officiel pour le reste de la saison. »
Jack ne bougea pas. « Avec quel package ? »
Un plissement de sourcils. « Pardon ? »
« Vous me donnez une voiture, pas juste une place sur le papier. Mécanique, aéro, stratégie. Je veux des garanties. »
Delcourt soupira. Il sortit une liasse de documents et la fit glisser sur la table vernie. « Les modalités de votre contrat sont là. Budget de développement, priorité sur la monoplace, ingénieur de course nominatif. Vous choisissez. »
Jack prit le document sans le lire. Il le regarda droit dans les yeux. « J’ai déjà quelqu’un en tête. Emile Fontane. Il est à l’hôpital, mais il est vivant. Il me l’a payé au prix fort, hier. »
« Fontane. Le gars de la télémétrie qui s’est dénoncé pour vous couvrir. » Delcourt consulta ses notes. « Il a un casier technique impeccable. Les antécédents disciplinaires, par contre… »
« Il a caché des preuves de meurtre parce que la police monégasque était aux ordres de ceux qui avaient commandité le crime. » Jack se pencha en avant. « Si ça lui barre la route, vous pouvez ranger votre contrat. »
Delcourt retira ses lunettes. Il les nettoya lentement, un geste qu’il utilisait pour gagner du temps. Finalement, il les remit et esquissa un sourire presque imperceptible. « Très bien. Fontane sera votre ingénieur de course. Je m’en occupe personnellement. »
La commission se leva. Poignées de main sèches. Jack sortit dans le couloir lambrissé et inspira un long filet d’air climatisé. Il sentit son téléphone vibrer dans sa poche.
L’écran affichait un message de Sophie. Une photo d’elle devant les bureaux de la FIA, un badge d’accès pendu au cou. En dessous, une seule phrase : *Tu veux un témoin à ta conférence de presse ?*
Jack sourit. Il lui répondit d’un simple cœur.
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Deux heures plus tard, il se tenait derrière un pupitre couvert de micros. Une forêt de caméras, un mur de visages tendus. Il reconnaissait les correspondants d’Autosport, de Motorsport.com, une journaliste de Canal+. La lumière crue des projecteurs le faisait encore cligner des yeux.
Delcourt fit une brève déclaration sur « l’intégrité restaurée du championnat ». Puis ce fut à lui.
Jack plaqua deux mains sur le bois clair du pupitre et attendit le silence. Il arriva vite. Plus personne n’osait bouger.
« Luca était mon coéquipier. » Sa voix sortit claire, sans trembler. « Même si on ne s’est croisés que deux semaines, il m’a appris plus de choses sur ce sport que toutes les saisons que j’ai passées en fond de grille. Il est mort parce qu’il a découvert que la voiture qu’on lui demandait de piloter pouvait le tuer si elle était mal réglée. »
Un frisson traversa la salle. Quelqu’un toussa au fond.
« Je ne suis pas ici pour me faire des amis. » Il balaya l’assemblée du regard. « Je ne suis pas ici pour tourner la page. Je suis ici pour pilote propre. Si le sport est pourri quelque part, il finira par remonter jusqu’à moi. Et cette fois, il n’y aura pas de vidéo à cacher. »
Il laissa le silence s’étirer. Les questions fusaient déjà des premiers rangs, mais Jack leva une main.
« Une dernière chose. Mon ingénieur de course sera Emile Fontane. L’homme qui a mis sa vie en jeu pour faire éclater la vérité sur le meurtre de mon coéquipier. Si quelqu’un a un problème avec ça, qu’il me le dise maintenant. »
Nul ne parla.
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Dans le couloir du troisième étage de l’hôpital Princesse Grace, ça sentait l’alcool à friction et le désespoir propre. Jack poussa la porte de la chambre 412. Emile était assis dans son lit, le torse bandé, un bras en écharpe et une tablette posée sur les genoux où défilait le graphique télémétrique de la course du dimanche précédent.
« Tu vas te faire mal, dit Jack en s’asseyant sur la chaise inconfortable près de la fenêtre. Prescris-toi du repos, docteur. »
Emile ne leva pas les yeux. « Je recalcule ton secteur trois. Dans le virage du Grand Hôtel, tu perds encore deux dixièmes à l’entrée. Ça vient de ta ligne, pas de la voiture. »
« Je vais travailler ça au simulateur. » Jack sortit une enveloppe de sa veste. « En attendant, j’ai quelque chose d’officiel pour toi. »
Emile abaissa enfin la tablette. Ses yeux sombres se plissèrent. « Si c’est une offre pour retourner couvrir un meurtre, j’ai déjà donné. »
Jack lui tendit l’enveloppe. Emile l’ouvrit d’une main, tenant le rabat avec les dents, et parcourut le document. Ses sourcils se haussèrent.
« Directeur de course. Scuderia Fenice. » Il releva la tête. « Tu es fou. »
« Delcourt a validé. Contrat signé, double signature FIA. Tu commences dès que tu es remis. » Jack croisa les bras. « J’ai besoin de quelqu’un qui sait lire une voiture mieux que le type qui l’a dessinée. J’ai besoin de quelqu’un que je n’aurai pas à surveiller. »
« Et tu choisis le gars qui s’est dénoncé à la police pour te couvrir ? »
« Je choisis le gars qui a risqué sa vie pour que la vérité existe. » Jack se pencha. « Alors ? »
Emile regarda le papier un long moment. Puis il le plia en quatre et le glissa sous son oreiller. « Il est un problème. Je ne peux pas serrer la main de mon futur patron avec un bras en écharpe. »
Jack lui tendit la main gauche. « Celle-ci est libre. »
Emile hésita une seconde, puis il éclata d’un rire court et douloureux. Il serra la main gauche de Jack de sa main valide. « On commence quand ? »
« Demain. Tu es convoqué au briefing technique de Silverstone. J’y serai. Si tu peux piloter ma voiture avec des béquilles depuis un casque, tu pourras me supporter une saison. »
« T’as intérêt à gagner, patron. » Emile fredonna doucement en remettant la tablette sous ses yeux.
Jack se leva. Il posa une main sur le chambranle et s’arrêta. « Emile. Merci. Pour tout. »
Sans lever les yeux, Emile murmura : « Qu’est-ce que tu veux, je suis un sentimental. »
Jack ferma la porte doucement derrière lui.
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Marco attendait dans le hall de l’hôpital, assis sur une chaise en plastique orange, ses grosses mains posées sur ses genoux. Il ne semblait pas à sa place dans cet univers de verre et de stérilité, mais il avait un aplomb de pierre.
« Alors, il est mort ou il est vivant ? » demanda-t-il en voyant Jack arriver.
« Il est en vie et il a un contrat. » Jack s’assit à côté de lui, regardant droit devant lui. « Tu m’as sauvé la mise au circuit. Tu as risqué ta place et peut-être plus. »
Marco haussa une épaule massive. « Je savais pas que ce salaud avait tué quelqu’un. Quand je l’ai su, je pouvais plus fermer les yeux. Ma mère m’a appris que certaines choses se payent sinon elles te rongent. »
Jack protesta. « Tiens. »
Il sortit une seconde enveloppe de sa poche intérieure, plus épaisse que la première. Marco la prit, l’ouvrit, en sortit une liasse de billets. Il la compta rapidement, sans gêne.
« C’est le double de ce que tu me devais », dit-il en écarquillant les yeux.
« C’est de l’argent du règlement à l’amiable de la FIA. » Jack serra les mâchoires. « Ils veulent que l’histoire se termine vite. Moi, je veux juste payer mes dettes. »
Marco le regarda un long moment. Puis il plia la liasse et la rangea dans une poche intérieure de sa salopette.
« Tu sais ce que ça veut dire, ça ? » dit-il.
« Dis-moi. »
« Ça veut dire que t’es un homme de parole. » Marco se leva, tendit sa main épaisse. « Et ça, dans ce sport, ça vaut plus que toutes les victoires. »
Jack serra la main de Marco. Elle était calleuse et chaude. Il sentit un poids s’envoler de ses épaules.
« T’as besoin de quelque chose d’autre ? » demanda Marco.
« Un mécanicien qui change les plaquettes en moins de deux secondes ? »
« J’te trouverai ça. » Marco se dirigea vers la sortie. Il s’arrêta à la porte vitrée et se retourna une dernière fois. « Après tout, tu m’as réglé ma facture. C’est la moindre des choses. »
La porte glissa derrière lui. Jack resta là, seul dans le hall aseptisé, à écouter le clapotis de la fontaine d’eau en plastique. Il sentit quelque chose se dénouer dans sa poitrine. Un fil qu’il ne savait pas avoir noué aussi serré se desserra, doucement.
Il sortit son téléphone. Un message de Sophie était arrivé.
*Conférence réussie. Les gens commencent à écouter.* Puis, en dessous : *Prends soin de toi. Le passé n’est pas encore mort.*
Jack lut le message à deux reprises. Puis il glissa le téléphone dans sa poche et poussa la porte de l’hôpital pour retrouver la lumière de Monaco, encore chaude à cette heure de l’après-midi. Il allait devoir se trouver un lieu où dormir, un endroit où préparer la prochaine course. Mais d’abord, il voulait faire une halte.
La mémoire de Luca exigeait un rendez-vous.
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