Monaco Zone Rouge
Lire le chapitre 34: The Ghost of Luca
La pluie de Monaco s'était effacée, remplacée par le gris humide du cimetière de Roquebrune-Cap-Martin. Jack se tenait seul devant la pierre sombre où le nom de Luca Moretti était gravé en lettres dorées, au-dessus de deux dates qui ne disaient rien de la fureur de sa vie.
Il s'accroupit, posa le gant rouge sur la terre encore meuble. Le tissu était taché d'huile et de sang séché — celui de Luca, celui de la vérité qu'il avait portée jusqu'au bout. Le vent souleva une mèche de ses cheveux et il resta là, silencieux, à écouter le froissement des cyprès.
« Je t'ai entendu, Luca. » Sa voix était rauque. « Ton message. Ta colère. Tu savais qu'ils allaient te tuer, et tu as tout enregistré quand même. »
Il toucha la pierre du bout des doigts.
« Je vais gagner pour toi. Pas parce qu'ils le veulent. Parce que toi, tu ne l'as pas pu. »
Une voiture s'arrêta plus bas, sur la route en lacets. Jack leva les yeux. Sophie en descendit, vêtue d'un imperméable beige, une petite sacoche d'analyste en bandoulière. Elle remonta l'allée à pas lents, le dérangeant à peine.
« Je me suis dit que je te trouverais ici. »
« Tu as toujours su où chercher. »
Elle s'arrêta à côté de lui, regarda le gant rouge.
« Tu le laisses là ? »
« C'est sa place. Avec lui. Pas dans un coffre de preuves, pas entre les mains d'avocats. Lui. »
Sophie hocha la tête, puis sortit un carnet de sa sacoche. Jack se releva, épousseta ses genoux.
« Tu es devenue consultante indépendante, à ce que j'ai entendu. »
« Analyste. Je choisis mes clients. » Elle sourit à peine. « Après le cirque de Monaco, les chaînes se sont arraché mes commentaires. J'ai dit à la télé que tu étais innocent avant même l'audience de la FIA. Personne ne m'a écoutée, évidemment. »
« Je t'ai écoutée, moi. »
Elle rangea le carnet, croisa les bras.
« Ce n'est pas fini, Jack. Tu le sais. »
« Je sais. »
Ils marchèrent côte à côte entre les tombes, sortirent du cimetière par la grille latérale. La route surplombait la mer, grise et lourde sous le ciel de fin de saison.
« L'homme qui t'a envoyé ces messages anonymes, » dit Sophie. « Tu as une idée ? »
« Aucune. Il connaissait des choses. Il savait pour Genève avant même que Marcel m'en parle. »
« Et il t'a dit de te méfier de tout le monde. »
« Jusqu'ici, il n'avait pas tort. »
Sophie s'arrêta, le visage soudain sérieux.
« J'ai recoupé des données, Jack. Les transferts d'argent entre les équipes de deuxième division et les fournisseurs de pièces détachées — il y a des anomalies qui ne figurent dans aucun rapport FIA. »
« Quel genre d'anomalies ? »
« Des paiements à des sociétés écrans domiciliées à Chypre. Des versements fractionnés qui correspondent, au centime près, aux amendes infligées à des pilotes pour comportement dangereux. »
Jack la dévisagea.
« Quelqu'un contrôle les sanctions. »
« Ou quelqu'un les achète. » Sophie haussa les épaules. « Je suis indépendante, maintenant. Je n'ai pas de directeur sportif pour me museler. Mais je n'ai pas non plus de protection. »
« Tu veux que quelqu'un garde un œil sur toi. »
« Je veux que tu gardes un œil sur le sport, Jack. La FIA t'a réintégré pour une raison. Tu es propre. Visible. Les caméras te suivent. Si quelqu'un essaie de tricher à nouveau, ce sera sous tes yeux. »
Il la regarda longuement. Elle n'était plus la jeune attachée de presse qu'il avait rencontrée à Monza. Quelque chose en elle s'était durci — pas d'amertume, de résolution.
« On le fera, » dit-il enfin. « Mais à ma façon. »
« C'est-à-dire ? »
« Je gagne la dernière course. Je prends le titre. Et une fois champion, j'utilise cette voix pour dénoncer tout ce qui bouge encore dans l'ombre. »
Sophie sourit — un vrai sourire cette fois, presque chaleureux.
« Tu as changé, Jack Turner. »
« J'ai enterré un ami ce matin. Ça change un homme. »
Ils redescendirent vers la voiture. La pluie recommençait, fine et obstinée, comme si la Méditerranée refusait de laisser le soleil gagner.
« Tu connais ton remplaçant chez Fenice ? » demanda Sophie.
« Viktor est banni. Ils ont engagé un dénommé Kessler. Allemand. Je n'ai jamais couru contre lui. »
« Kessler a un passé trouble. Deux accidents suspects en Formule 3, un autre en endurance. Il n'a jamais été sanctionné. »
Jack s'arrêta.
« Tu penses que c'est lui, le prochain outil ? »
« Je pense que rien n'arrive par hasard dans ce paddock. Le syndicat a perdu deux hommes. Alain est en garde à vue, Philippe aussi. Mais les têtes pensantes, celles qui financent, qui organisent — elles sont toujours dehors. Et elles ont besoin d'un nouveau pilote pour porter leurs projets. »
« Kessler. »
« Ce n'est qu'une hypothèse. » Sophie ouvrit la portière de sa voiture. « Mais surveille-le. Surveille sa voiture. Surveille son équipe. Et si tu vois quelque chose d'anormal — »
« Je t'appelle. »
« Non. » Elle secoua la tête. « Tu ne m'appelles pas. Tu envoies un message codé à ce numéro. »
Elle déchira une page de son carnet, griffonna un numéro, la lui tendit. Jack la plia et la mit dans sa poche intérieure.
« C'est paranoïaque, » dit-il.
« C'est ce qui t'a gardé en vie jusqu'ici. »
Elle monta dans sa voiture, démarra. Avant de fermer la portière, elle se retourna une dernière fois.
« Jack. Luca regardait toujours les courses avec un verre de whisky à la main. Il disait que le titre était une question de destin. » Elle marqua une pause. « Il disait aussi que les pilotes qui courent pour les autres ne gagnent jamais. »
« Je ne cours pas pour les autres. »
« Non. Tu cours pour lui. C'est différent. C'est plus dangereux. »
Elle claqua la portière et la voiture s'éloigna dans la courbe, disparaissant derrière les oliviers.
Jack resta seul sur le bas-côté, la page de carnet dans sa poche, le parfum de la mer dans ses narines. Il regarda le cimetière une dernière fois, la pierre blanche à peine visible entre les cyprès.
« Je reviendrai, Luca. Avec le trophée. »
Sa montre vibra. Un message anonyme — un numéro masqué, comme les précédents.
*Kessler a reçu un paiement de 200 000 euros d'une société à Chypre la semaine dernière. Le syndicat a un nouveau visage. Méfie-toi de ceux qui te souhaitent la bienvenue.*
Jack relut le message deux fois. Le même expéditeur inconnu. Les mêmes informations précises, impossibles à obtenir sans accès privilégié.
Qui que ce soit, il savait. Et il voulait que Jack sache.
Mais pourquoi ? Pour le protéger ? Ou pour le manœuvrer ?
Un bruit derrière lui. Il se retourna. Rien que le vent, les arbres, la route vide.
Sauf qu'une silhouette — brève, indistincte — venait de se glisser entre deux tombes, à l'autre bout du cimetière. Trop rapide pour être le jardinier.
Jack regarda le gant rouge, là-bas, sur la tombe.
Luca n'était pas le seul à avoir laissé des traces avant de mourir.
Et quelqu'un, quelque part, les cherchait encore.
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