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Monaco Zone Rouge

Lire le chapitre 7: The Missing Man

La pluie de Monte-Carlo n’avait pas cessé depuis minuit. Les ruelles pavées du vieux quartier luisaient comme du verre brisé sous les lampadaires, et l’humidité montait des murs en pierre, imprégnant l’air d’une odeur de sel et d’égout lointain. Jack Turner remonta le col de sa veste de cuir et s’arrêta au numéro 14 de la rue Grimaldi, une bâtisse défraîchie à la façade jaunie par les décennies.

— Le frère a déménagé, dit la concierge, une femme replète aux bras nus, depuis que Luca est mort. Mais l’autre, celui plus jeune, il venait encore, jusqu’à y a deux semaines. Lui, il avait les mêmes yeux. Les mêmes yeux tristes.

— Emile, dit Jack. Le frère ingénieur.

La femme haussa les épaules et croisa les mains sur son ventre comme un chien fidèle qui attend une caresse.

— Vous le connaissez ? Il posait des questions à tout le monde, ce garçon. Sur la voiture, sur les pièces, sur les essais. Il griffonnait dans un carnet. Il disait qu’il allait prouver quelque chose.

— Prouver quoi ?

— Il disait pas. Mais un jour il m’a demandé : « Madame Clothilde, vous avez déjà vu quelqu’un changer une suspension après un contrôle officiel ? » J’ai dit non. Il a souri. Un sourire qui fait peur, vous savez, comme on sourit quand on sait trop de choses.

Jack sortit deux billets de cinquante euros. La femme les fit disparaître avec une rapidité que son corps ne laissait pas soupçonner et lui tendit une clé de trois pouces à l’ancienne, au bout d’un cordon élimé.

— Laissez-la sous le paillasson après. Et si on me demande, je vous ai jamais vu.

L’appartement était au troisième étage, sans ascenseur. L’escalier sentait la cire et la cigarette froide. La porte avait été forcée récemment — le chambranle portait des éclats de bois sec, la serrure pendait par un seul tour de vis. Jack hésita, écarta le battant d’un doigt.

Dedans, c’était un champ de bataille mental. Matelas éventré, lattes brisées, plâtre arraché sur un mètre carré du mur principal. Les vêtements gisaient en tas, éventrés comme des soldats tombés. Quelqu’un avait fouillé vite et en colère, pas en professionnel. Un tiroir de bureau gisait à l’envers, ses vis arrachées comme des dents.

Jack fit le tour lentement, les mains dans les poches. Il ne toucha rien au début. Il avait appris, sur les circuits, que les indices manqués sont ceux qu’on écrase en cherchant les autres. Il observa les angles de chute, l’orientation des tiroirs, la poussière encore en suspension dans la lumière du lampadaire qui filtrait à travers le voilage.

Les livres étaient jetés au sol mais pas ouverts. La fouille visait un objet plat — un document, un carnet. Pas un objet qu’on cache dans une poche, mais dans un mur.

Le plâtre, au-dessus du radiateur. Le regard de Jack s’y attarda. La zone était arrachée — mais trop précise. Un rectangle d’environ vingt centimètres sur quinze, fraîchement béant. Les bords du plâtre étaient propres, coupés, pas brisés. Le fouilleur avait su où chercher. Et il avait trouvé quelque chose.

— Salope, murmura Jack.

Il s’agenouilla quand même. Par habitude, par dépit, par cette obstination gênante que les ingénieurs de piste appelaient « ton côté terrier ». Il passa la main sur la plinthe, à la jonction du parquet où le plâtre manquant s’arrêtait net. Les doigts rencontrèrent une aspérité. Une tuile descellée, à peine plus large que la paume, dissimulée sous le rabat d’un tapis élimé que la fouille avait repoussé sans le soulever.

Il tira. La tuile céda avec un craquement humide, révélant une cavité noire. Dedans, un carnet de moleskine noire, entouré d’un élastique vert. Relativement épais, les pages repliées, cornées, noircies d’une écriture nerveuse.

Jack l’ouvrit à la première page. Une liste de dates, de chiffres — des temps au tour, des écarts, des positions de boîte, des numéros de pièces. Il parcourut les pages suivantes. Colonnes serrées, flèches tracées entre des valeurs, des pourcentages inutiles à l’œil nu. Au milieu du carnet, deux pages entières étaient consacrées à un schéma de suspension avant — annotations techniques, des lettres majuscules, des traits de force.

Et puis, sur la page finalement, trois entrées à la suite :

*Étienne Marchand — rapport FIA — page 14, figure C. Anomalie constatée : sens de frustration inversé.* *Suspect : A.G. — accès au stock pièces composites avant l’incendie.* *Emile parti pour voir Massimo à Nice — il pense que le carnet est là-bas. Ne rien laisser de visible.*

Le crayon avait appuyé fort sur « A.G. » — la pointe avait creusé le papier presque jusqu’à la trouer.

— A.G., répéta Jack à voix basse.

Un nom surgit. Adelaide Girard, chef du département moteur chez Fenice. L’une des rares femmes à ce niveau en sport auto, une ingénieure respectée, une figure d’autorité dans le paddock. Il avait croisé son regard froid plus d’une fois dans les réunions techniques, quand elle corrigeait un chiffre avec une précision chirurgicale.

Mais « A.G. » pouvait être quelqu’un d’autre. Arnaud lui-même ? Le sigle s’y prêtait. Pourtant Arnaud était le patron du groupe — accéder au stock de pièces composites avant l’incendie était au-dessus de son niveau opérationnel. Lui confier un tel acte serait contraire à l’image qu’il cultivait.

Jack tourna la page. Son cœur ralentit. Le reste du carnet contenait des notes manuscrites sur la dynamique de la suspension — calculs, courbes de contrainte, des dessins d’éléments en coupe, indéchiffrables pour un pilote, et une seule phrase, écrite d’une encre rouge différente, presque comme une trace :

*Tout le monde roulera pour A.G. ce soir-là. Personne ne le saura jamais. Sauf nous trois.*

En haut, en guise de titre : liste de noms — Luca, Emile, et puis Massimo — suivie d’un seul point d’interrogation.

Des pas résonnèrent dans l’escalier. Des pas décidés, léger, pas de concierge. Pas de témoin de passage. Deux paires, montées d’un étage à l’autre sans pause, selon un rythme régulier de marcheurs professionnels.

Jack glissa le carnet sous son maillot et le cala au creux des reins, contre la ceinture de son jean. Il rabattit la tuile, poussa le tapis du pied pour lui rendre sa position approximative, puis se dirigea vers la porte.

Il jeta un dernier regard derrière lui. Le plateau de la table de nuit portait une trace circulaire de verre humide et un bout de papier déchiré, écrit au stylo bille bleu :

*Vérité / vitesse / poussière.*

Il n’eut pas le temps de réfléchir. La porte s’ouvrit.

Un homme en costume sombre se tenait dans l’encadrement, suivi d’un grand gaillard aux mains vides qui semblait attendre un ordre. L’homme aux cheveux gris — le même Italien du casino, celui au pardessus élégant qui connaissait le sceau de la maison Arnaud — leva un sourcil en le reconnaissant.

— Monsieur Turner. Vous prenez des risques inhabituels pour quelqu’un qui doit qualifier à treize heures.

Jack respirait lentement, les mains visibles, le carnet brûlant contre ses reins.

— Vous voulez le carnet d’Emile, dit-il. Moi non plus je ne l’ai pas.

— Vous l’avez sur vous.

Le silence pesa. Jack pouvait entendre le goutte-à-goutte d’un robinet quelque part dans l’appartement, suivant le rythme de sa tension.

— Il va falloir me croire sur parole, ou vous fouiller vous-même, dit Jack en sortant les mains de ses poches.

L’Italien l’examina. Son regard était d’une précision désarmante, comme s’il pouvait voir à travers le cuir et le coton. Un infime sourire étira ses lèvres.

— Vous avez le choix, monsieur Turner. Entre la victoire et la vérité. Souvenez-vous que dans votre sport, les deux ne font pas bon ménage.

Il inclina légèrement la tête et fit un pas de côté pour le laisser passer.

— Ma cliente, dit-il avec un accent appuyé, vous recommande de vous concentrer sur la piste. Et de ne pas chercher Massimo avant dimanche soir. Après cela… vous pourrez mourir pour ce que vous croyez savoir.

Jack passa devant lui, l’épaule frôlant le cadre de la porte, le cœur battant à cent quarante pulsations.

— Je ne sais même pas qui est Massimo.

— Bien sûr que si, dit l’Italien. Vous venez de lire son nom.

Jack dévala l’escalier sans se retourner.