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Monaco Zone Rouge

Lire le chapitre 8: First Practice

Le vrombissement du V6 hybride emplit le tunnel comme un grondement de bête enfermée. Jack ajusta ses gants, la sueur perlant sous son casque malgré la ventilation. Cinquante-septième tour de sa carrière en monoplace de pointe. Troisième séance d'essais libres. Sa première vraie chance de prouver qu'il méritait le baquet de Luca Moreau.

Il poussa le freinage à l'épingle de la gare, sentant l'ABS mordre juste avant le blocage. La voiture collait à l'asphalte comme si elle avait été coulée dedans. La Scuderia Fenice était un scalpel entre ses mains, mille fois plus affûtée que les machines de seconde zone qu'il avait pilotées pendant cinq ans. Chaque entrée de virage, chaque phase d'accélération, il la sentait via les capteurs dans ses fesses, dans ses épaules, dans sa nuque. C'était ça, la différence entre survivre en F1 et la gagner.

Dans son oreillette, la voix d'Henri Vasseur crépitait : « Tour propre, Jack. 1'14"8. Deux dixièmes derrière Viktor. On ajuste l'aileron avant, tu vas chercher plus de grip dans la chicane du port. »

— Reçu.

Il boucla le dernier secteur, la Rascasse négociée à la limite, puis le dialogue s'engagea sur l'avenue Albert II. Droit. Il appuya sur le bouton DRS, la traînée s'effaçant comme par magie. 320 km/h, les tribunes qui défilent en flou strié.

Devant lui, la silhouette rouge sombre de la voiture de Viktor Hauer sortit des stands. Jack leva le pied une demi-seconde, anticipant une trajectoire propre pour le doubler dans la montée vers Massenet. Mais Viktor ralentit délibérément. Deux secondes perdues. Jack contre-braqua, évita l'accrochage de justesse, et dut couper le vibreur à l'entrée de la descente. Le châssis encaissa le choc, mais son chrono explosa.

« Qu'est-ce qu'il fout, ce con ? » grogna Jack dans le micro.

Henri répondit, la voix tendue : « Il te bloque. C'est son droit de piste. Laisse-le passer, on boucle le tour. »

Jack obtempéra, mâchoire serrée. Il n'était pas dupe : la manœuvre était chirurgicale. Viktor l'avait laissé s'approcher exactement au point où le doublement était impossible, puis avait refermé la porte au dernier moment. Un jeu de pouvoir, une leçon.

Au stand, l'équipe l'accueillit en silence poli. Il retira son casque et son balaclava, les tempes battantes. Il chercha Viktor des yeux dans la pit-lane, le vit discuter avec son ingénieur dans l'ombre du garage Fenice. Quand il approcha, Viktor tourna la tête, un sourire pincé aux lèvres.

— Beau blocage, lança Jack en s'arrêtant à deux mètres de lui.

Viktor ôta ses écouteurs, l'air amusé. « Je ne bloque pas. Je défends ma trajectoire. C'est le job d'un pilote de pointe, non ? »

— Tu m'as laissé doubler, puis tu t'es rabattu. C'est de l'obstruction.

— De la course, corrigea Viktor. Tu le sauras quand tu en feras à ce niveau.

Jack sentit la moutarde monter. Il connaissait ce ton condescendant, celui des pilotes qui se croyaient intouchables parce qu'ils étaient nés avec des contrats signés dès leur quinzième année. Il avait piloté des voitures pourries pendant des années, survécu dans des catégories où chaque accident pouvait être le dernier, pendant que Viktor collectionnait les podiums en dînant avec des sponsors.

— Je suis dans ta voiture, maintenant. Ta monoplace. Ton équipe. Alors je ne suis pas un remplaçant, je suis une présence.

Viktor haussa un sourcil, se pencha vers lui. Sa voix tomba d'un ton, presque intime : « Tu es un substitut, pas un coéquipier. Luca était une légende. Toi, tu es un pari que Philippe essaie de gagner. Et les paris, ça se perd. »

Jack soutint son regard. Le silence autour d'eux s'épaissit ; les mécaniciens feignaient de travailler, mais chaque oreille était tendue. Il sourit, lentement, et dit dans un souffle : « Alors je vais te battre en qualification. Et dimanche, tu me regarderas dans le rétro à chaque tour. »

Viktor rit, bref et sec. « Bonne chance. Tu en auras besoin, surtout avec ce dont tu parles dans le paddock. » Il jeta un regard appuyé vers la poche de combinaison de Jack, où le gant était enfoui contre sa cuisse. Puis il tourna les talons, son ombre avalée par la pénombre du garage.

Jack resta figé une seconde. Son cœur battait plus vite qu'après trente tours. Il savait ce que Viktor venait de lui dire, entre les lignes : « Je sais ce que tu as trouvé. Et je sais que tu cherches. »

Henri s'approcha, lui tendant une bouteille d'eau. « Laisse tomber. Il joue avec toi depuis qu'il est arrivé ici, il fait ça pour te déstabiliser. Sur les vibreurs, tu étais bon — une moitié de seconde de gagnée par rapport à ton premier run. »

— Il a dit « substitut », pas « coéquipier ». C'est exactement ce que dit le rapport FIA de Luca.

Henri pâlit. Il baissa la voix, ses yeux balayant la pit-lane comme s'il craignait d'être entendu. « Fais attention, Jack. Viktor n'est pas juste un pilote. Il est proche d'Arnaud. Proche du pouvoir. S'il sait que tu as le gant… »

— Il l'a vu dans ma poche au paddock hier. Il m'a regardé comme s'il comptait les secondes avant ma chute.

Henri hocha la tête, avala une gorgée d'air. « Sophie a appelé, tout à l'heure, avant ta séance. Elle a trouvé quelque chose sur la bague de fixation du bras de suspension — une micro-rayure en spirale, faite par un outil non standard. » Il se tut, essuya son front avec un chiffon graisseux. « Ce n'est pas une fatigue naturelle. C'est une découpe préméditée, peut-être activée par télécommande thermique. Personne ne l'a jamais su parce que l'enquête n'a pas creusé. »

Jack regarda ses gants. Le rouge du gant de Luca semblait brûler dans sa mémoire. Un message laissé sous les pédales, un signe qu'il devait trouver. Et maintenant cette découpe, cette signature. Il se tourna vers la voiture, vers la monocoque encore chaude qui avait été celle de Viktor, maintenant la sienne. Une pensée s'imposa, froide comme de l'eau de mer : si le bras avait été pré-coupé, le même défaut pouvait être tapi dans sa propre voiture.

Il se pencha vers Henri, la gorge serrée : « La voiture que j'ai pilotée aujourd'hui… c'est un nouveau châssis, ou c'est celui de Viktor de la saison dernière ? »

Henri marqua une pause. Trop longue.

— C'est un moule neuf, numéro 047, livré après l'accident de Luca. Mais… ajouta-t-il en baissant encore la voix, le train avant a été monté avec des pièces du stock d'origine, celui qui a été remplacé après le crash. Par sécurité, disait-on. Par économie, peut-être.

Jack ferma les yeux une seconde. Économie. Le maître-mot de toutes les décisions. Et si économie rimait avec sabotage, avec élimination ? Il rouvrit les yeux, regarda le ciel gris anthracite qui coiffait Monaco, les yachts blancs qui bordaient le port, le palace du Casino là-haut, immobile comme un mur.

— Je veux que le train avant soit démonté et inspecté ce soir, murmura-t-il. Discrètement. On dit problèmes de température des pneus. Personne d'autre.

Henri acquiesça, le regard lourd. Il savait ce qu'ils cherchaient. La question était de savoir s'ils trouveraient la réponse avant que quelqu'un décide de la leur retirer des mains.

Dans le fond du garage, la silhouette de l'ingénieur en chef d'Aethel — un homme mince aux cheveux gris, toujours en costume sombre — traversa la zone technique, un téléphone collé à l'oreille. Il jeta un coup d'œil vers Jack, puis tourna sa trajectoire, comme pour ne pas croiser son regard. La peur, se dit Jack. Il a peur de moi. Et ceux qui ont peur se débarrassent parfois des problèmes.

Il releva la tête, fila vers les vestiaires sans un mot de plus. Il avait un train avant à démonter, un gant à analyser, et une promesse à tenir contre un pilote qui pensait le connaître par cœur. Dimanche, il voulait voir la tête de Viktor quand il le dépasserait dans la descente vers la piscine.

Et il saurait alors que Luca Moreau n'était pas mort par fatigue.

C'était un meurtre.

Et lui, Jack Turner, allait le prouver.