Monaco Zone Rouge
Lire le chapitre 9: The Betting Market
La nuit avait avalé le port de Monaco, et la terrasse de Sophie sentait le sel et le gasoil. Jack avait à peine eu le temps de doucher la sueur de la piste que son téléphone vibrait déjà, un message bref : *Viendrai chez toi. Important.* Et maintenant, elle était là, laptop ouvert, les reflets des yachts dansant sur son visage fatigué.
— Tu sais te faire discret, toi, lança-t-elle sans lever les yeux.
Jack ferma la porte de son appartement, jeta sa veste sur une chaise, et s'approcha d'elle.
— Qu'est-ce que tu as trouvé ?
Sophie fit pivoter l'écran vers lui. Une page de bookmaker en ligne, sobre, design épuré. Les cotes pour le Grand Prix de Monaco s'affichaient en colonnes : Verstappen 2.1, Leclerc 3.4, Norris 6.0… Et puis, perdu dans la liste des outsiders, un nom : J. Turner — 82.0.
— Quatre-vingt-deux contre un. Flatteur.
— Attends, ce n'est pas ça, coupa-t-elle. Regarde la colonne des paris avancés.
Elle cliqua. Une interface secondaire s'ouvrit — paris sur des événements précis : abandon de tel pilote au tour 12, drapeau rouge avant le 20e tour, crash dans le virage 1 au départ. Jack sentit une pointe de froid dans la nuque.
— Ils font des paris sur les accidents, maintenant ?
— Ils font des paris sur tout. Mais observe les volumes.
Sophie manipula un graphique en nuage de points. Des agrégats financiers, datés minutieusement, positionnés sur des événements spécifiques que Jack ne reconnaissait pas tous, mais dont trois lui sautaient aux yeux : *Retrait de Hauer avant le virage 4*, *Incident impliquant le pilote de Fenice au tour 9*, *Crash simulé, zéro blessé, soupape ouverte.*
— C'est quoi, ça, « soupape ouverte » ? demanda-t-il.
— Un code interne, probablement. Sur un autre site, j'ai trouvé des paris sur des choses… trop précises. Celui qui place ces mises ne fait pas un pari. Il fait un rapport de police.
Jack se pencha, relut les chiffres. Les gains potentiels atteignaient des millions. Une seule personne, ou un groupe coordonné, avait injecté des sommes massives sur une série d'événements improbables — mais corrélés entre eux, précis, comme si quelqu'un lisait le script d'une course déjà écrite.
— C'est qui ?
— Les dépôts viennent par couches. Crypto, principalement. Mais j'ai remonté une adresse de wallet qui apparaît sur trois sites différents de paris sportifs. Et ce portefeuille a déjà servi, il y a dix-huit mois, à financer un compte de jeux au casinot de Monte-Carlo. Nom enregistré : une société écran basée à Chypre. « Ligne d'argent doré » — Golden Moneyline.
Jack recula, les bras croisés, regardant la ligne bleue du port scintiller au-delà des vitres. Golden Moneyline. Le nom lui évoquait quelque chose, un écho vague dans les dossiers que Massimo avait laissés, une mention marginale dans le carnet moleskine.
— Le carnet de Luca… il y avait une abréviation « G.M. » à côté d'une liste de virements. Je croyais que c'était un nom de personne. Ça pourrait être ça.
Sophie sortit une clé USB de sa poche, la posa sur la table.
— J'ai copié l'historique complet de ces paris, avec les horodatages et les montants. Si tu regardes les dépôts, ils correspondent aux mouvements du compte technique de la Scuderia Fenice avant le remplacement des suspensions de Luca.
Le cœur de Jack accéléra. Il connaissait assez la corruption pour savoir qu'un argentier n'était jamais loin du tueur. Qui que fût Golden Moneyline, cette coquille se tenait au carrefour exact entre le jeu, l'ingénierie et la mort de Luca.
— Tu as remonté jusqu'au portefeuille principal ? demanda-t-il.
— Partiellement. C'est un labyrinthe. Mais il y a un nom qui revient au bout de deux ramifications. Un cabinet d'avocats. À Genève. Qui n'apparaît qu'une seule fois, mais pour un transfert substantiel le jour même de la signature du contrat d'Etienne Marchand chez Aethel.
Le nom d'Etienne — l'ingénieur au rapport falsifié — frappa Jack comme un coup de poing. Il s'assit enfin, la tête bourdonnante.
— Marchand est le lien entre la mort de Luca et les paris.
— Pas encore certain. Mais c'est la seule intersection qui tienne.
Elle fit glisser une autre capture d'écran. Celle-là montrait un tableau avec la cote pour la victoire de Jack qui tombait, au fil des heures, passant de 82.0 à 47.0, puis 19.0. Les pourcentages de mise augmentaient en temps réel.
— Quelqu'un est en train de parier massivement sur toi, Jack. À des centaines de milliers d'euros par transaction. Pas pour que tu gagnes — pour que la cote monte et attire d'autres parieurs, et que ceux qui savent ce qui va arriver misent en dessous.
— Alors on prépare mon accident, et ils en profitent.
Sophie hocha lentement la tête, fermant le portable d'un geste sec.
— Ce n'est pas juste une manipulation de course, Jack. C'est une machine à tuer avec filet de sécurité. Si quelqu'un meurt, ils touchent encore plus cher que s'il ne se passe rien. Le drame est un produit. Ton corps est une ligne sur un tableau. Et quelqu'un a déjà décidé de la façon dont le dimanche allait se terminer.
Jack pensa à Henri, à la voiture en train d'être démontée dans le garage de la Scuderia, aux mains expertes qui vérifiaient chaque millimètre des suspensions. Il était peut-être déjà trop tard pour changer les pièces — mais il pouvait peut-être inverser le calendrier.
— Cette adresse de wallet, tu peux la pister en temps réel ?
— Seulement si le site reste accessible. Ils changent souvent de plateforme.
— Et cet avocat à Genève ? Il a un nom ?
Sophie sortit une feuille froissée de la poche arrière de son jean, la déplia. Un nom en majuscules : *FRÉDÉRIC ALZIN & ASSOCIÉS.*
Jack prit le papier, mémorisa le nom, puis le glissa dans la poche intérieure de sa veste.
— Si quelqu'un doit payer pour apprendre que les paris sont devenus visibles, c'est encore moi qui dois le faire, dit-il sourdement. Tu as vu mes cotes pour le championnat avant l'annonce de mon contrat ?
— 17.0. Maintenant tu es à 11.2.
— Et Viktor Hauer ?
Sophie le consulta sur le téléphone.
— 1.6. Imbattable. Mais il y a un message étrange sur le forum privé d'un site de parieurs : « Le sol se dérobe, les pieds glissent, la carapace se fissure. »
Jack fit les cent pas. Viktor était tout sauf fragile. Sauf si quelqu'un d'autre que lui — Arnaud peut-être, ou l'ombre derrière toute la pyramide — avait décidé que la nouvelle ère de Fenice n'avait pas besoin de son champion actuel. Un champion mort, ou blessé, laisserait la place à un remplaçant plus malléable. Et si celui-là rapportait une fortune sur les paris…
— Sophie, dit-il en s'immobilisant, imagine que Luca ne soit pas la cible. Imagine que Luca soit le test. Qu'il avait découvert ce système, refusé de participer, ou qu'on l'ait seulement fatigué avant un accident apparemment autonome. Imagine que le vrai jackpot soit une victoire de masse dimanche. Tout le monde parie sur Hauer — logique, le meilleur. La course se joue comme prévu. Mais le système a besoin d'un seul franc-tireur pour alimenter le drame, pas en tant qu'outsider, mais en tant que victime.
Sophie blêmit.
— Tu veux dire qu'ils ont monté tout ça pour t'utiliser comme canal d'annonce d'un changement de pouvoir violent dans l'équipe. Tu n'es pas la cible finale — tu es l'événement qui sert de déclencheur.
Jack hocha lentement la tête, les yeux soudain secs, posés sur la ligne d'arrivée imaginaire du dimanche.
— Et si je me retire, ils perdent leur spectacle. Ils feront tout pour que je reste. Jusqu'au drapeau à damier.
Il sortit son téléphone, commença à composer un numéro — celui d'Henri, dans le garage, à l'autre bout de la ville.
— Il faut que je vérifie quelque chose sur ma voiture. Avec mes mains. Avant le lever du jour.