Monte-Carlo en Flammes
Lire le chapitre 1: Red Flag
Le vrombissement des moteurs montait de la piste comme une bête affamée, grondant entre les immeubles du Rocher. Alex Renault avait les yeux fixés sur le Bahreïn, rouge sang, qui talonnait la Ferrari de Leclerc dans la descente du tunnel. Le Grand Prix de Monaco, samedi, qualifications. Le bruit, la foule, l'adrénaline… tout cela le frôlait sans l'atteindre. Il n'était pas là pour le spectacle.
Il était là pour la répétition générale.
Depuis le toit du Café de Paris, il voyait tout. La courbe du Loews, les tribunes saturées, le ballet des hélicoptères au-dessus de la baie. Mais son regard, lui, ne quittait pas l'édifice pâle et opulent qui dominait le port : le Casino de Monte-Carlo. Sa structure Belle Époque, ses flèches, ses dorures… sa chambre forte numérique. Le système de règlement, là-bas, brassait des centaines de millions chaque nuit de Grand Prix. Et ce soir, dans moins de quarante-huit heures, ce serait à son tour de danser.
Son téléphone vibra. Un message de Jules : *Le garagiste a encore changé son planning. Viens. On est au Comptoir.*
Alex soupira, plia sa carte du circuit qu'il n'avait jamais ouverte, et descendit l'escalier de secours. L'air était chargé d'essence et d'iode. Dans les rues, des grappes de touristes en chemise hawaïenne et en casquette d'écurie se pressaient vers les bars. Une blonde en robe argentée se pencha pour prendre un selfie avec deux pilotes de GP2. Alex les ignora. Il connaissait les visages. Il connaissait aussi ceux qu'on ne voyait pas.
La salle du Comptoir, en terrasse, était un compromis : assez fréquentée pour passer inaperçus, assez calme pour qu'on puisse s'y parler sans crier. Sous le store rayé bleu et blanc, Jules Moreau trônait devant une bouteille d'Évian froide. Ancien mécano de l'écurie Sauber, il avait les mains marquées de cicatrices et une carrure de rugbyman. À côté de lui, la silhouette fluette d'Ingrid Lindqvist, trois écrans de contrôle pliés sous son bras, ses yeux gris-vert analysant déjà la foule en face.
— Tu as vu ? lança Jules sans préambule, poussant son téléphone vers Alex. Le planning de Viktor.
Alex prit l'appareil. Une liste, des horaires, un itinéraire. Il parcourut : livraison du numéraire depuis le casino vers le bunker de la Société des Bains de Mer à 4h du matin. Le changement était là, dans la case « extraction ». Au lieu de la rampe sud, discrète, à l'arrière du Crédit Foncier, Viktor avait fait mettre une mention manuscrite en rouge : *Main courante nord, par le tunnel de service, à 4h30.*
Le sang d'Alex se glaça.
— Il est tombé sur la tête, cracha-t-il. Le tunnel nord, c'est le passage des vigiles qui font la relève. On a choisi la rampe sud parce qu'elle n'est surveillée que par une caméra qu'Ingrid peut aveugler. Là, on débarque en pleines patrouilles.
Ingrid hocha la tête, sans détacher les yeux de son téléphone. Elle tapota une icône, et un plan du quartier apparut sur l'écran : un réseau de lignes bleues, les circuits de patrouille, avec les horaires en petits caractères.
— La relève est à 4h10 et 5h50. Le tunnel nord est libre entre 4h20 et 5h30, normalement. Mais c'est une fenêtre de merde. Ils peuvent avoir un retard, un contre-temps. Et puis le tunnel nord débouche juste en face du poste de police du port. Si les gyrophares se déclenchent, on est grillés avant d'avoir chargé le premier sac.
— Pourquoi Viktor ferait ça ? demanda Alex, les mâchoires serrées. Il sait que c'est notre cordon le plus sensible.
— C'est pas lui qui conduit. C'est lui qui paye. Il veut juste que la Livraison arrive plus vite pour le transfert à son yacht. Mais il nous met en danger.
Alex s'assit lentement, encombrant une chaise de ses jambes. Il passa une main dans ses cheveux courts, ramenés en arrière, une habitude nerveuse qu'il croyait avoir perdue. Viktor Malenko. Arriviste russe, soixante ans, fortune acquise dans le commerce de métaux à Moscou, récemment établi à Monaco pour jouer au mécène, avec une grosse partie de son capital « investie » dans un fonds de capital-risque financé par des fonds gris. Il voulait un coup propre, rapide, sans trace, pour doubler son capital avant une échéance fiscale en Suisse.
Mais ce petit détail — un ancien croupier reconverti en planificateur de braquages ? — Alex vivait avec.
— Qu'est-ce qu'il dit de ça ? demanda-t-il. L'as-tu appelé ?
Jules secoua la tête.
— Juste le message. Il signe tout « V.M. », comme d'habitude. Mais j'ai déjà vu ce genre de changement dans le temps où je bossais chez Mercedes. Un client qui change le point de départ, la route, sans prévenir, c'est un client qui a une autre raison. Il teste notre réactivité. Ou bien il couvre quelque chose.
— Couvre quoi ? fit Ingrid en relevant enfin les yeux. Sa voix avait une tonalité légère, presque enfantine, incongru pour une femme qui avait piraté les systèmes d'alerte de la Banque de Singapour pendant trois ans.
Alex prit l'Évian, but une gorgée. Il laissa le liquide frais lui brûler l'arrière de la gorge, puis reposa la bouteille.
— Peut-être que Viktor s'est trouvé un autre moyen de sortir l'argent. Ou qu'il veut que ce soit nous qui échouions. On a besoin d'une autre route à 4h de matin.
— Pas de route. De tranchée, dit Jules avec un sourire en coin, sortant un plan du circuit de la poche de sa veste, qu'il déplia sur la table en plastique. Le Grand Prix a des week-ends parfaits pour nous, Alex. Il y a des millions de spectateurs vers le port. Mais personne ne regarde derrière les tribunes.
Son doigt traça une ligne : de la rue Grimaldi, il passait derrière la Société des Bains de Mer, puis par les cuisines du restaurant du Casino, pour déboucher sur un escalier de service qui menait à une porte métallique du tunnel.
Ingrid se pencha, les sourcils froncés.
— Cette porte est condamnée. J'ai vérifié les plans de maintenance l'année dernière. Elle est scellée depuis 2019, après une tentative de vol de la Mona Lisa by proxy.
— Condamnée, mais pas électrifiée, répliqua Jules. La serrure, c'est un vieux système mécanique, une abréviation de Cartier. Aucun circuit d'alarme ne la surveille directement. Si on a le bon crocheteur…
Alex leva la main.
— On n'a pas de crocheteur. On a toi, avec une pince coupante.
— Je peux faire mieux qu'une pince. Dans l'atelier de l'écurie, j'ai des outils de précision qui peuvent tailler une clé à partir d'empreintes. Je peux fabriquer une clé, une copie. Si j'ai l'originale.
— L'originale, c'est pas un truc que Viktor va nous donner.
Alex se tut. Les moteurs rugirent au loin, puis se turent. Un triomphe probable de Leclerc, une ovation de la foule. Les gens se levaient dans les bars, applaudissaient. Alex ne les entendait pas.
Il avait les yeux fixés sur la porte métallique imaginaire, scellée à un endroit que les caméras ne voyaient pas. Une chose, il la savait : Klaus, le concierge du casino, un vieil Autrichien avec une mémoire d'archiviste, avait peut-être une copie de la clé. Klaus était un ancien de la maison, il avait vu le bâtiment, ses entrailles. Il détestait les visages neufs, les promoteurs. Viktor n'était pas une de ses causes.
Mais Klaus avait une dette, un problème de jeu, un neveu qui travaillait à la chaufferie. Alex le savait. Il connaissait chaque âme du bâtiment.
— Je vais parler à Klaus, dit-il finalement en se levant. Vous préparez le deuxième scénario, le plan B. Celui du passage par les cuisines.
— Tu es sûr ? fit Ingrid. C'est du délire pur, Alex. La cuisine du casino, en pleine nuit, avec les pompiers qui passent en check.
— Je sais. C'est pour ça qu'on a besoin de Klaus. S'il accepte, on est deux portes plus loin que les autres.
Il mit une liasse de billets sur la table pour payer les cafés, puis se tourna vers Jules.
— Et dis à Viktor que son changement d'itinéraire est accepté. Mais que ça nous coûte une heure de travail supplémentaire. Et du matériel. Qu'il augmente le budget de vingt pour cent ou on lui rend sa caution.
Jules rit, désabusé.
— Tu vas lui parler comme ça ? Il peut nous lâcher.
— Le Grand Prix, c'est dans deux jours, mec. Il n'a pas d'autre équipe prête à tirer cette nuit. Et il le sait. Nous sommes sa seule ligne de crédit. Utilisons-la.
Alex remonta la rue vers la sortie, le cœur battant plus vite qu'il ne l'aurait admis. La porte par les cuisines, s'il y arrivait, changeait la géographie. Et les plans de Viktor ? Il ne pouvait pas le savoir. L'important était de ne pas se faire avoir là où Malenko pouvait le voir.
Il arriva à l'entrée de la zone de remontée mécanique. Le soleil déclinait sur les dorures du Casino. Un groupe de vigiles en gilet jaune chargés de la sécurité des tribunes passait, fusils à pompe non visibles sous leurs vestes.
Une main se posa sur son épaule. Alex se retourna, prêt à parer.
— À l'air libre le faucon, dit une voix lente, familière.
C'était Klaus. Derrière lui, une cigarette éteinte coincée entre les lèvres, ses yeux bleu pâle plissés par le soleil. Il laissait toujours entendre qu'il en savait plus qu'il n'en disait.
— Klaus, fit Alex d'une voix neutre. Tu regardes les qualifications ?
— Je regardais ce que tu regardais, répondit le vieil Autrichien en clignant un œil. Et je me demandais pourquoi un ancien croupier à qui on a brisé les doigts il y a cinq ans regarde la course si fixement.
Il tira une cigarette neuve d'un paquet, la mit entre ses lèvres, sans l'allumer.
— Je parie que tu cherches une porte de sortie, reprit-il après un silence. Et moi, de mon côté, je cherche quelqu'un qui connaît le chemin des égouts du Casino mieux que les patrouilles.
Alex haussa un sourcil.
— Pourquoi tu me dis ça, Klaus ?
— Parce que mon petit-fils est en garde à vue pour conduite en état d'ivresse. Et que j'ai besoin d'argent. Beaucoup. Et que je n'ai plus rien à perdre. Alors, comme je sais que tu as un projet pour ce weekend, soit tu me laisses un billet de cent euros pour ne me souvenir de rien, soit tu m'écoutes : il y a une porte, sous la chaufferie, derrière la chaudière numéro deux, qui est ouverte toutes les nuits entre 4h et 5h. Personne ne sait qu'elle existe sauf moi et deux morts.
Alex croisa les bras. La musique du casino, lointaine, commençait à jouer. Derrière eux, une jeune femme en escarpins trébucha en riant, rattrapée par un homme en smoking.
— Qu'est-ce que tu veux, Klaus ?
— Dix mille euros. En liquide. Et la garantie que personne ne viendra te faire la peau après. J'ai peur, Alex. La boîte m'a viré en juin, après trente-cinq ans. Et maintenant ils me demandent de faire des heures supplémentaires « bénévoles » pour des contrôles. J'ai regardé les registres, tu veux savoir pourquoi ils ont fermé les caméras de la chaufferie pendant deux jours ?
Alex était pris. La porte était une opportunité, mais la nervosité de Klaus était une alarme.
— Parle.
— Le syndicat a déposé une plainte pour surveillance illégale. Les patrons ont dû faire un trou dans leur propre système. Samedi soir, les caméras de la chaufferie seront aveugles. Personne ne vérifiera. Mais toi, tu as besoin d'une sortie qui n'est pas seulement géographique. Viktor t'a changé ton plan parce qu'il se méfie. Pas de moi. De toi. Tu as raté un coup pour la maison, il y a six mois. Ils pensent que tu dois encore quelque chose à la boîte.
Alex ferma les yeux un instant. La chaleur du soir, le bruit de la foule, tout devenait indifférent. Klaus venait de mettre le doigt sur le vrai point faible : Viktor n'était pas qu'un financier. C'était un actionnaire informel du Casino. Il avait peut-être déjà scellé un accord avec les gardiens. Le vol, c'était peut-être une mission suicide pour purger la dette d'Alex envers les propriétaires de la boîte.
Il rouvrit les yeux.
— Tu es sûr de ce que tu avances, Klaus ?
— Sûr ? Je suis vieux, Alex, pas idiot. J'ai vu la Mercedes de Viktor garée, trois nuits d'affilée, devant l'entrée de livraison. Je sais reconnaître une sauce qui s'épaissit.
Un long silence. Les projecteurs du port commençaient à s'allumer, dessinant des reflets argentés sur l'eau.
— D'accord, dit Alex lentement. Dix mille. Mais tu vas m'accompagner jusqu'à cette porte, cette nuit. Tu vas me montrer de tes propres mains. Et si c'est un piège, Klaus, je te jure que je pousserai ton vieux corps dans la chaudière avant que les vigiles aient le temps de dire « ricaine ».
Klaus rit, un rire rauque, presque infectieux.
— Marché conclu, Ace. Dis-moi juste : tu as toujours un plan B ?
Alex regarda le Casino, ses fenêtres dorées, le drapeau de la SBM qui claquait sur la brise.
— J'ai mieux que ça, dit-il en se mettant en marche. J'ai un plan C. Et il commence par une question : pourquoi Viktor aurait-il besoin d'un tunnel secret s'il ne savait pas que le plan original était une cible ?