Lumen Reads

Monte-Carlo en Flammes

Lire le chapitre 2: The Full-Court Press

La nuit avait avalé Monte-Carlo, mais la ville crachait encore sa lumière. Alex traversa le boulevard des Moulins sans se presser, les mains dans les poches de son blazer bleu nuit. Le bruit des moteurs de formule arrivait par vagues depuis le port, un grondement lointain qui promettait le chaos du week-end.

Jules l'attendait sur le quai, adossé contre une Fiat 500 de location, une cigarette éteinte coincée entre les lèvres. Il avait le visage buriné de ceux qui ont passé trop d'heures sous des capots au soleil, et les doigts jaunis par la graisse qui refusait de partir.

« T'es en retard, Ace. »

Alex s'accroupit près du garde-corps, désignant le flanc est du casino où les camions de livraison s'engouffraient dans une gueule de béton. Une rangée de lampadaires jetait des flaques d'orange électrique sur la chaussée.

« Le convoyeur passe à trois heures vingt. On a une fenêtre de quatre-vingt-dix minutes avant l'arrivée des équipes de maintenance. »

Jules ricana. Il jeta son mégot par-dessus la rambarde, le regarda disparaître dans les remous noirs du port.

« Tu répètes le briefing qu'on t'a vendu. Moi je te dis ce que je vois. »

Il sortit un télescope pliable de sa veste, le déploya d'un geste sec. Alex attendit. C'était la qualité de Jules, cette patience de mécanicien qui refuse d'aligner une soupape avant d'avoir écouté le moteur tousser.

« Le rythme des rondes, là, regarde. »

Alex prit le télescope. Deux gardiens en uniforme sombre émergeaient de la porte de service, marchant côte à côte sur le trottoir qui bordait l'avenue. Du casino, ils traversaient vers une allée latérale et disparaissaient derrière un massif de lauriers-roses.

« Ils font le tour complet en onze minutes. C'est régulier. Mais regarde bien le chemin qu'ils prennent pour revenir. »

Alex observa les deux ombres réapparaître sept minutes plus tard, mais cette fois ils longeaient le mur nord, là où un échafaudage de rénovation masquait partiellement les fenêtres du rez-de-chaussée.

« Ils changent de boucle, dit Alex.

— À chaque passage, putain. Le premier tour ils vont par l'est, le deuxième par l'ouest. Ils alternent. Quelqu'un leur a appris à zigzaguer. »

Il baissa le télescope.

« Mais il y a un truc que le type qui les forme n'a pas compris. À l'aller, quand ils sortent, ils mettent exactement dix secondes à quitter le périmètre visible de la porte. Au retour, ce sont vingt secondes, parce qu'ils s'arrêtent pour allumer une clope sous la corniche, à l'abri du vent. »

Alex sentit l'idée pousser en lui comme une mauvaise herbe.

« Dix secondes suffisent pour traverser la zone de la porte.

— Jusqu'à la rampe de livraison, oui. Après, t'as le portail de la fosse technique, encore quatre secondes. Si t'es rapide. »

Jules rangea le télescope, fit claquer la boucle de sa veste.

« La couverture se décale de dix secondes à chaque alternance. Au début de leur première boucle, ils sont à l'est. Ils reviennent à l'ouest. Mais au milieu, quand ils sont en train de traverser la cour intérieure, le passage entre la rampe et la fosse technique est aveugle de trois à quatre minutes. »

Il sourit, un sourire fatigué qui plissait le coin de ses yeux.

« C'est là que je mettrai le camion. Un fourgon de livraison bleu, immatriculé en Italie. Il se gare contre la fosse, il décharge des caisses de champagne et des caisses d'huîtres. Personne fait attention à un livreur pendant le Grand Prix. »

Alex hocha la tête, mais son esprit était ailleurs. Klaus avait mentionné les caméras. Et le changement de route de Viktor lui avait déjà donné la nausée. Maintenant, Jules lui offrait une fenêtre de trois minutes.

C'était trop beau.

« Et les caméras ? »

Jules haussa une épaule.

« Celles de la rampe de livraison ont un angle mort la nuit, à cause du reflet du port. Les techniciens le savent, ils ont mis un film anti-éblouissement sur les vitres du bâtiment d'en face. Résultat, le capteur se sature entre deux heures et cinq heures. Ils ont jamais réglé le problème parce que personne livre à cette heure-là. »

Il se pencha, baissant la voix.

« Mais toi tu me dis qu'on passe par les sous-sols. Pas par la rampe. Alors pourquoi tu me fais regarder les rondes autour du portail de livraison ? »

Alex laissa le silence s'étendre. Le vent apportait une odeur de sel et d'essence.

« Parce que je veux savoir si quelqu'un a pensé à nous. Si Viktor a parlé à quelqu'un du casino, il y aura une patrouille supplémentaire sur la fosse technique vendredi soir. Pas qu'au bâtiment. »

Il redressa le menton.

« Et ce soir, je veux que tu notes le nombre exact de passages du gardien par la fosse technique. À l'aller comme au retour. On compare demain matin. »

Jules grogna, un son qui cherchait à imiter une approbation réticente.

« T'as un plan B pour si y'a une patrouille supplémentaire ?

— On vérifie ce qu'il y a derrière la fosse. L'accès à l'ancien tunnel de service, celui que le concierge nous a vendu. Si la couverture se comprime, on passe par lui. Mais seulement si nécessaire. »

Jules le regarda, de ce regard franc qu'il réservait aux pièces qu'il voulait tracer.

« T'as pas l'air convaincu, Ace. T'as pas l'air convaincu pour ce coup-là. »

Alex détourna les yeux, vers le haut des façades, là où le casino luisait d'une arrogance féodale.

« Ce coup-là est le dernier. C'est pour ça que j'ai pas le droit de me tromper. »

Ils restèrent deux heures encore, dos à la rambarde, chronométrant les rondes, notant les variations. À quatre heures moins dix, Jules prit un café dans une machine sur le port et revint avec les bras croisés.

« Cinq passages. Toujours une alternance est-ouest. Deux fois ils ont pris une clope sous la corniche, trois fois ils ont continué direct. Mais… »

Il marqua un temps, les yeux un peu plissés.

« Il y a un sixième passage que j'ai pas noté au début. Pas comme les autres. Leur posture était différente. Celui-là, il gardait la tête baissée, il parlait dans une radio, pas dans le talkie de service. Il est ressorti par la fosse, a fait trois pas, a tourné et est rentré. Trente secondes en tout. »

Alex sentit un glissement froid dans sa poitrine.

« À quelle heure ?

— Trois heures dix-sept.

— Le convoyeur passe à trois heures vingt. »

Jules hocha la tête, lentement.

« Quelqu'un d'autre sait que ce mur a une porte, Ace. Quelqu'un d'autre prépare quelque chose. Pour le même moment. »

Alex compta jusqu'à dix dans sa tête, les mains serrées autour du garde-corps. Viktor avait changé la route d'extraction. Klaus avait parlé d'un tunnel secret. Et maintenant il y avait un gardien qui passait au moment exact où le convoyeur était vulnérable.

Ce n'était plus une coïncidence. C'était une main qu'on lui avait jouée par avance.

« On rentre, dit-il. J'ai besoin de parler à Zoé. Et j'ai besoin d'une carte complète du sous-sol. »

Jules accrocha ses clés de la Fiat.

« Tu vas faire quoi, Ace ?

— Jouer dans une partie où on m'a déjà assigné la place du perdant. Mais je vais changer la table. »

Le moteur démarra dans un toussotement italien. Alex regarda une dernière fois la masse blanche du casino, ses fenêtres aveugles, son silence de coffre-fort.

Quelque part en dessous, un autre jeu se préparait. Et il ne savait pas encore qui était le croupier.