Monte-Carlo en Flammes
Lire le chapitre 38: The Safe Harbor
Le moteur du yacht ronronna sous ses pieds tandis que les lumières de Monaco s'estompaient derrière l'étrave. Alex se tenait à la proue, les mains sur la rambarde, le vent salé fouettant son visage. Le goût de la fuite était métallique, presque doux.
Lina sortit de la cabine, deux verres de whisky à la main. Elle lui en tendit un sans un mot. Il le prit.
« Tu vas le faire ? » demanda-t-elle enfin.
Il savoura la brûlure avant de répondre. « Je vais le voir d'abord. »
Le téléphone d'Alex vibra. Il l'extirpa de sa poche. Un message de Zoe, crypté, avec une adresse sécurisée en Sardaigne. L'emplacement de Marc.
« Il attend », dit Alex.
Jules apparut sur le pont, les cheveux encore humides de la douche. Il s'était changé, avait troqué sa combinaison de mécanicien maculée de graisse contre un polo propre. Il s'adossa au chambranle, les bras croisés, le regard fixé vers l'horizon.
« On partage vraiment ? » demanda-t-il sans détour.
« Tu as ta part », répondit Alex. « Tout le monde a sa part. »
« Je ne parle pas de l'argent. »
Le silence s'installa entre eux. Le yacht tanguait doucement, porté par la houle nocturne.
« Marc va témoigner », dit Alex. « Contre toute la structure. Le syndicat, les prête-noms, les circuits de blanchiment. »
« Et toi ? »
Alex but une longue gorgée. Le whisky brûla sa gorge. « Le notaire a le dossier USB. Il a déjà négocié avec les autorités. Si je témoigne avec Marc, nous avons une chance que tout tombe. »
« Et la protection ? »
« C'est ce qu'ils proposent. Nouvelle identité. Disparition propre. »
Jules lâcha un rire sans joie. « On a passé trois semaines à construire le braquage le plus propre de l'histoire pour finir en déposition devant un tribunal. »
« La vie est pleine de surprises. »
Lina s'assit sur un banc de teck, les jambes croisées. « Que devient la part gelée à Genève ? »
« Les avocats s'en occupent. Les parieurs du casino toucheront leurs gains une fois l'enquête clôturée. C'est ce qu'ils méritent, non ? »
Elle haussa un sourcil. « Les joueurs gagnants. Pas nous. »
« Nous avons notre compte en Suisse séparé », dit Alex. « Celui que Viktor ne connaissait pas. »
Le yacht navigua toute la nuit. À l'aube, les côtes rocheuses de la Sardaigne émergèrent de la brume, dorées par un soleil naissant. Un petit port de pêche les accueillit, ses façades pastel reflétées dans une eau d'émeraude.
Le capitaine – un vieux loup de mer payé en liquide – jeta l'ancre à une centaine de mètres du quai. Ils prirent un canot pneumatique pour rejoindre la terre ferme.
Alex sauta le premier sur les pavés humides. Ses baskets crissèrent sur le granit. Les cris des mouettes perçaient l'air du matin. Quelques pêcheurs chargeaient leurs filets, indifférents à leur présence.
Jules l'aida à tirer le canot sur la plage de galets. Lina resta en retrait, son sac de voyage sur l'épaule, le regard balayant les toits.
« Café ? » proposa Jules en désignant un petit établissement aux volets bleus, à quelques pas du quai.
Ils s'installèrent en terrasse. La patronne leur apporta trois expressos serrés et des croissants encore tièdes. Alex n'avait pas faim, mais il commanda quand même. Pour la normalité. Pour l'instant où la vie normale semblait enfin possible.
Il sortit son téléphone, commanda l'ouverture du fichier crypté envoyé par Zoe. L'écran afficha le message de Marc :
« Porto Cervo. Villa des Pins. Viens seul. Demain midi. On parlera des vraies choses. Marc. »
Alex relut le message trois fois. Son frère était vivant. Depuis toutes ces années, il l'avait cru mort, réduit en cendres par le syndicat. Et voilà qu'il ressuscitait, prêt à se dresser contre ceux qui avait voulu les détruire.
« Il t'attend à Porto Cervo », dit Jules, qui avait lu par-dessus son épaule.
« Dans une villa. Luxueuse. Pas exactement une planque de témoin. »
« Marc a toujours eu du panache », sourit Lina. « Il tient de toi. »
Alex rangea le téléphone. « Je dois y aller seul. »
Jules posa sa tasse avec un claquement sec. « Pas question. S'il y a un piège... »
« S'il y a un piège, tu ne pourras rien faire contre ce qui nous attend de toute façon. »
Le mécanicien serra la mâchoire, mais il hocha finalement la tête. Le temps où Jules contredisait Alex était révolu. Ils avaient traversé trop de choses ensemble.
Ils réglèrent la note et remontèrent la rue en pente qui menait à la location de voitures. Une Fiat Panda déglinguée les attendait derrière une grille rouillée. Alex négocia avec le propriétaire – un homme en marcel qui sentait la cigarette et l'ail – et repartit avec les clés pour une poignée de billets.
« Lina », dit-il en ouvrant la portière. « Tu viens avec moi. Jules, tu restes au port. Garde le yacht prêt à partir, au cas où. »
Jules protesta brièvement, mais céda. Il serra Alex dans une accolade brève mais vigoureuse, les mots superflus.
« Prends soin de toi, Ace. »
« Toujours. »
Le trajet vers Porto Cervo dura moins d'une heure. La route longeait la côte, offrant des panoramas spectaculaires sur les rochers de granit rose et les criques désertes. Alex conduisait vite, les vitres ouvertes, la musique nulle.
Lina posa sa main sur son avant-bras. « Tu penses que tu arriveras à leur faire confiance ? Aux autorités, je veux dire ? »
Il laissa la question flotter un instant. « Marc leur fait confiance. C'est suffisant pour commencer. »
La villa des Pins se dressait en haut d'une colline, entourée de pins parasols et de cyprès. Des murs blancs, des volets verts, une piscine qui scintillait comme un bijou dans l'après-midi. Alex gara la Fiat dans l'allée et coupa le moteur.
« Il y a une voiture banalisée garée en contrebas », remarqua Lina. « Deux agents en civil, probablement. »
« Alors on est attendus. »
Ils descendirent. À la porte, un homme en costume sombre les accueillit avec un hochement de tête professionnel. Il vérifia leurs identités contre un dossier, puis les fit entrer.
L'intérieur était frais, meublé avec sobriété. Marc se tenait dans le salon, près d'une baie vitrée donnant sur le golfe. Il était plus âgé qu'Alex ne l'avait imaginé – les années de clandestinité avaient creusé ses traits, grisonné ses tempes – mais ses yeux étaient les mêmes. Vifs, malicieux, déterminés.
« Alex », dit-il simplement.
Ils s'étreignirent sans un mot. Une étreinte longue, chargée de décennies de séparation, de mensonges, de douleur.
« Ils t'ont dit que tu étais mort », murmura Alex.
« J'ai dû le faire croire. C'était la seule façon de les semer. »
Marc se recula et salua Lina d'un signe de tête. « On m'a dit que tu avais fait du bon travail. »
« On m'a dit que tu avais des preuves solides », répondit-elle prudemment.
Marc sourit – un sourire fatigué mais sincère. « J'ai passé trois ans à recueillir des preuves. Comptes, transferts, nominations, filiales offshores. J'ai des documents qui mettraient les dirigeants du groupe derrière les barreaux pour deux siècles. »
« Et moi j'ai le registre original », dit Alex en tapotant sa poitrine, là où la liasse de documents reposait dans une poche intérieure blindée. « Les comptes de tous les paris truqués. Les noms, les montants, les commissions versées aux intermédiaires. »
Marc hocha la tête, la mâchoire tendue. « Alors nous les prendrons ensemble. »
Alex lança un regard à Lina. Elle avait les bras croisés, le visage indéchiffrable. Puis elle hocha doucement la tête.
« Qu'est-ce qu'ils te proposent ? » demanda Alex à son frère.
« Protection de témoin. Nouvelle identité. Logement sommaire, budget raisonnable. Le programme ne fait pas de cadeaux. »
« Et toi ? Tu vis où, dans ce programme ? »
Marc hésita. « Ils ne savent pas encore où je vais. Une maison sur la côte ouest de l'Italie, peut-être. Ou les Pouilles. Je n'ai pas encore choisi. »
Alex inspira profondément, goûta l'air marin chargé de sel. Depuis des années, il n'avait vécu que pour une chose : se libérer de sa dette et échapper à l'emprise du syndicat. Maintenant, la liberté s'offrait à lui sous une forme qu'il n'avait jamais envisagée : celle d'un témoin devant la justice.
« Je témoignerai », dit-il enfin.
Marc arqua un sourcil. « Tu es sûr, Ace ? Ça veut dire laisser tomber ton nom, ton passé, tout ce que tu avais reconstruit. »
« Mon passé était une prison. Je suis prêt à ouvrir la porte. »
L'ombre d'un sourire traversa le visage de Marc. « Alors bienvenue dans le club des vivants, petit frère. »
Ils trinquèrent avec des verres d'eau pétillante que leur apporta un agent de sécurité. Un toast étrange pour une occasion si décisive. Mais Alex n'avait plus besoin de champagne pour célébrer quelque chose de vrai.
Lina s'approcha de lui, passe la main sur son épaule. « Je vais annoncer à Jules que tu rentres avec nous. »
« Dis-lui que j'ai une dernière chose à faire avant de me retirer. »
« Quoi donc ? »
À l'horizon, un cargo traversait lentement le bleu intense du détroit de Bonifacio. La lumière dorée du soir embrasait les eaux.
« Dire la vérité », répondit Alex. « Et m'assurer que les gens qui ont parié sur nous – les vrais, ceux qui ont misé juste – reçoivent ce qui leur est dû. »
Lina le dévisagea, puis hocha la tête avec une lueur de respect dans les yeux. « C'est ça, Ace. Finalement, tu as trouvé ta cause. »
Il haussa les épaules. « J'ai fini par comprendre que la victoire n'est pas toujours une question d'argent. »
Le soleil plongea derrière les collines, teignant le ciel de pourpre et d'orange. Alex resta un long moment sur la terrasse, le regard tourné vers cette ligne où la mer rencontrait le ciel, cette frontière ténue entre la fuite et l'arrivée.
Pour la première fois depuis des années, il savait où il allait.
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